hebdo de BENOIST

Les larmes de Mario

La primaire socialiste nous a-t-elle fait rentrer dans une nouvelle ère politique ? Constitue-t-elle la solution miracle à la crise démocratique profonde que connaît notre pays ? Faut-il même, comme le demande le sénateur UMP Alain Fouché, inscrire au plus vite dans la Constitution le principe d’élections primaires ? Avant toute chose, j’aimerais dire que ça devient vraiment pesant, ce désir d’inscrire tout et n’importe quoi dans la Constitution. Alain Fouché a ainsi demandé à François Fillon de coupler les législatives à un referendum autour de sa proposition. On avait déjà eu celle de Philippe Folliot de faire voter les Français sur son souhait d’imposer un gouvernement d’union nationale après les élections de 2012. À ce rythme là, si tous les hommes politiques de droite en mal de reconnaissance y vont de leur referendum, on n’a pas fini de voter au printemps prochain...

Il faut reconnaître que nos camarades socialistes ont réussi ce premier tour des primaires. La droite leur promettait un affrontement sanglant, dont Nicolas Sarkozy sortirait grand vainqueur. Aujourd’hui, elle se mord les doigts d’avoir ainsi laissé au PS un boulevard médiatique, dont il a largement su profiter. Mieux : l’UMP se déchire sur cette question. Déjà, voir François Fillon, à la veille du premier tour, complimenter la primaire, et adresser ainsi un tacle sévère à Jean-François Copé, ne manquait pas de piquant. Et voir le même Copé en être réduit à tenter vainement de minimiser ce qui s’est passé le 6 octobre, et même à reprendre à son compte cette idée pour 2017, confirme, si besoin était, qu’il y a bien le feu dans la majorité présidentielle. Car ses principaux acteurs ont compris que ce qui s’est exprimé dimanche, c’est d’abord une immense exigence d’alternative à la politique sarkozyste.

Ceci posé, il est encore bien trop tôt pour savoir exactement quel destin connaîtront ces primaires. Dans les faits, la forte participation ne lève aucun des doutes qu’elles ont pu faire naître, notamment ces « fausses évidences démocratiques » que Rémi Lefebvre dénonçait dans un article du journal Libération. Pour lui, « si elle peut ponctuellement politiser l’espace public, la primaire contribue à accentuer certaines tendances structurelles de la vie politique qui ne vont pas forcément dans le bon sens », tels la personnalisation accrue de la vie politique, la présidentialisation du système, ou encore l’affaiblissement des partis politiques. En dehors de ces réflexions sur le long terme, il nous faut remarquer que les socialistes se retrouvent, à très court terme, confrontés à d’importantes difficultés potentielles. Chacun sait que les primaires ont été mises en place, aussi, pour régler deux questions cruciales pour eux : celle de l’orientation politique du parti, d’un côté, et celle, attenante, du leadership. Or, dans ces deux domaines, où en est-on à la suite de ce premier tour ? On devine que le résultat final pourrait être très serré. Le risque existe bel et bien de se retrouver dimanche avec un PS finalement plus divisé qu’il n’est apparu durant la campagne, la question étant alors de savoir si la forte légitimité que ces primaires sont supposées apporter au vainqueur pourra résister à une courte victoire. Enfin, le danger réside – et on le voit poindre depuis un moment dans certains discours - dans la tentation d’identifier ce premier tour des primaires au premier tour des élections présidentielles. Nos amis socialistes le savent pourtant bien : de très nombreuses personnes qui se sont déplacées ce dimanche ne voteront pas pour le candidat PS au premier tour en mai prochain. Ce serait une grave erreur que de croire que la primaire est à même d’effacer la diversité de la gauche. Une fois désigné, le candidat socialiste devra débattre avec l’ensemble de ses partenaires, et se montrer respectueux de leurs projets, s’il souhaite avoir une réelle chance de l’emporter.

Ainsi, ce n’est véritablement qu’au printemps 2012 qu’on pourra voir si ces primaires ont constitué un élément décisif dans la reconquête du pouvoir par la gauche. N’en déplaise aux tenants de la dimension « historique » de ce 6 octobre : la vraie « révolution démocratique », ce sera, n’en doutons pas, l’instauration de la VIe République. Organisée, entre autres, autour d’un ensemble de mesures à même de provoquer l’effacement du bipartisme et la fin de la présidentialisation de notre système, dont l’extension de la proportionnelle et la remise en ordre du calendrier législatives-présidentielles... Si, au final, on découvre que ces primaires auront pu servir de levier à un président de gauche décidé à mettre en œuvre ces réformes, alors oui, on pourra les qualifier d’ « historiques ». Mais, de grâce, ne nous précipitons pas pour manier l’emphase, et attendons un peu avant de recourir à ce genre de qualificatif. Harlem Désir n’a pas pu s’en empêcher dimanche soir. Résultat, il est allé jusqu’à qualifier les résultats de la participation d’ « inédits » : pour une première, personne ne viendra le contredire.

Bien évidemment, les larmes versées par Ségolène Royal resteront un symbole fort. Elles s’expliquent bien sûr par son échec cinglant. Mais à mon sens, ces larmes arrivent en quelque sorte à contre-temps, comme si Royal les portait depuis 2007. On ne peut s’empêcher de penser que dimanche soir, Ségolène pleurait autant sa défaite aux primaires que sa campagne présidentielle, quand de nombreux cadres de son parti lui avaient savonné la planche, ou encore les résultats du congrès de Reims... Pour ma part, ce sont d’autres larmes que je garderai en mémoire : celles de Mario Ledesma, le talonneur de l’équipe de rugby d’Argentine, qu’il n’a pu s’empêcher de verser à sa sortie du match face à la Nouvelle-Zélande, joué dimanche. Que pleurait cet homme de 37 ans au moment de tirer sa révérence, lui qui jouait là sa dernière rencontre avec l’équipe nationale ? Pas la défaite, assurément. Mais autre chose, la fin d’une aventure personnelle et surtout collective, entamée depuis des années avec ses partenaires de la mêlée argentine, dont tous les adversaires ont pu éprouver la force peu commune, basée sur l’engagement, la confiance mutuelle, la solidarité. Autant de valeurs qui devraient toujours déterminer, non seulement la pratique sportive, mais aussi l’action politique, qui n’a de sens et de portée que dans la mesure où les individualités savent se mettre au service du collectif, et ne sont valorisées que par leur appartenance à ce collectif.

Pour conclure en filant la métaphore rugbystique, on pourrait dire que les socialistes ont su ce dimanche marquer l’essai, il leur faut désormais le transformer. Ce ne sera pas simple. Quoi qu’il advienne, les jours et les semaines qui viennent s’annoncent particulièrement intéressants.