la tribune libre

Générations françaises : l’ « erreur » de Julien Bayou

Ce matin, distribution de tracts sur le marché pour la campagne régionale de Julien Bayou et Benoit Hamon. On n’échappe pas aux quolibets sur l’affaire des « boomers ».

Julien Bayou a eu l’honnêteté de se reconnaître « responsable » de la scandaleuse affiche pondue par une officine de com’ pour la campagne des écologistes franciliens : « Les boomers, eux, ont prévu d’aller voter » (comme « les chasseurs ».) Il ne l’avait, dit-il, « pas validée ». Faute organisationnelle inquiétante, mais plausible... Il ne doit pas y avoir beaucoup de candidats ou de têtes de liste, tous partis confondus, qui oublient de viser leurs affiches électorales ! Mais les négligences sont toujours possibles, il y en eut d’infiniment plus graves. L’affaire du sang contaminé, pour laquelle la ministre de la Santé Georgina Dufoix se reconnue elle-même « responsable mais pas coupable » et, avec noblesse, se retira de toute vie publique. Julien Bayou reconnaît s rsponsabilité. Quelles conséquences en tirer ?

Sur la forme, il y a au moins deux coupables, qui doivent être remis en cause sans délai : l’agence de com’ et le ou la décideur.e EELV qui ont proposé et validé ce visuel. La tête de liste et son allié, Benoit Hamon, leader de... Génération.s (sic), doivent, quant à eux, immédiatement réviser leur circuit de décision.

Car sur le fond la faute est lourde, et si l’agence se l’est permise, c’est qu’elle a cru qu’une « atmosphère EELV » correspondait à ce visuel. Double faute : on a assimilé une génération, celle qui avait 20 ans en mai 68, aux partisans du productivisme qui a rendu à terme la Planète invivable, en tous cas une large partie de la France, et on en a tenu pour personnellement responsables tous les individus de cette génération.

D’abord, c’est une erreur historique. La génération qui a engagé la France dans ce modèle productiviste, que les économistes appellent « fordisme », est celle qui tenait les rênes quand les boomers étaient enfants : celle de mes parents (je suis né en 1947), les Grands commis et ingénieurs de la Reconstruction d’après-guerre, les Monnet, Massé, Hirsch, les Delouvrier... les René Dumont, auteur des Leçons de l’agriculture américaine (1949). La génération de Mai 68 et du Larzac est la génération de la révolte contre ce modèle, celui de la consom’ et du « Métro, boulot, dodo ». Quant aux grands anciens, une partie d’entre eux furent justement ceux qui nous ouvrirent les yeux. Pas seulement quelques intellectuels comme André Gorz, mais de Grands commis eux-mêmes, René Dumont en tout premier lieu, mais aussi, au coeur de l’appareil d’État du développement économique, les Robert Lion, les Claude Alphandéry qui vingt ans plus tard rejoignirent Europe Écologie. Car l’idéal des Reconstructeurs, qui sous-estimèrent les risques du Progrès, fut exactement le même que celui des actuels écologistes : servir le bien commun.

D’où vient donc l’erreur de l’agence de com’ ? Du mythe de la « Générations climat », que j’ai laissée passer, non sans quelque inquiétude, lors d’une campagne de com’ précédente. Et je l‘ai laissée passer tant elle paraissait juste. Rapporteur pour l’Unesco lors du Sommet de la Terre de Rio (1992), j’usais et abusais de l’expression « les générations futures » qui seraient victimes de nos retards d’alors, quand il était encore facile et peu couteux de stabiliser le climat. Ces générations, aujourd’hui elles sont là. Elles manifestent derrière Greta. Une de mes petites filles, un de mes petits garçons sont né.e.s en 2020, deux de mes arrières-petits en 2021, elles et eux ont une espérance de vie qui les mène vers 2110, bien au-delà de ce que les experts du GIEC ou Météo-France osent modéliser dans leurs scénarios catastrophiques.

Ces générations vont payer les erreurs des générations nées dans l’Entre-deux-guerres, critiquées par les boomers en 1968. Boomers dont, il faut bien le reconnaitre, nombreux passèrent plus ou moins tôt dans l’autre camp, comme ce célèbre leader d’alors, qui fut un grand militant de l’écologie politique et qui aujourd’hui, joignant le sexisme au productivisme, agonise la jeune maire écolo de Poitiers, coupable à ses yeux d’avoir réduit la subvention à un aéroclub : « Qu’elle aille se faire foutre ! Elle brise les rêves des gosses » ! À l’heure où les compagnies aériennes s’inquiètent d’une évolution qui menace la « reprise » du vieux modèle : le flygskam, la honte de prendre l’avion...

Rejeter dans le camp des « chasseurs » et autres « fachos » la génération de Mai 68 a donc des circonstances atténuantes. Puisque les 18-25 ans d’aujourd’hui sont les victimes de l’aveuglement de leurs grands et arrières-grand parents, alors les générations précédentes sont leurs ennemis et il faut s’inscrire pour aller voter contre eux ! Mais le rôle des politiques écologiques est, justement, de réfléchir plus loin que le bout de son nez. Les ex-68ards, retraités, animent bénévolement l’économie sociale et solidaire et collent les affiches de Julien Bayou à l’heure où leurs enfants vont bosser. Et il faut reconnaître que l’équipe de Julien Bayou pèche par un classique défaut des forces jeunes : s’imaginer qu’elles n’ont pas d’ancêtre. Je me souviens d’un communiqué de celui-ci, qui préparait la faute de com’. Reprenant pavloviennement l’antienne médiatique, il écrivait en début de campagne : « Les écologistes ont enfin atteint la maturité, ils sont prêts à exercer les responsabilités du pouvoir »... oubliant que la Verte Marie Blandin, accédant à la présidence du Nord-Pas-de-Calais en 1992, lança le « verdissement « du bassin minier, que Dominique Voynet, alors présidente du Conseil européen de l’Environnement, ratifia l’accord de Kyoto devant l’assemblée de l’ONU, flanquée du Président français Jacques Chirac.

À l’image de la courbe des températures du globe, le vote écologiste progresse en dents de scie, mais il progresse, hélas avec toujours plusieurs temps de retard. Chaque nouveau pic, chaque nouveau recul, doit être l’occasion d’accumuler de l’expérience et de la transformer en conscience. Et pourquoi pas, de rechercher des ancêtres plus lointains : d’Épicure à Georges Sand, Élisée Reclus ou Stéphane Mallarmé...

Mais le fond de l’appel de Julien Bayou reste vrai : jeunes gens, inscrivez-vous sur les listes électorales pour voter en Juin 2021. C’est de votre destin qu’il s’agit.

Alain Lipietz, boomer, économiste

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