les dessins de GERBAS

la"une" de Charlie au filtre de la sémiologie

Les milliards d’images que véhiculent nos sociétés ne
sont jamais neutres. Le tirage d’une image à plusieurs
millions d’exemplaires n’est pas non plus une chose
anodine.

Il nous fournit l’occasion d’une bonne leçon de
sémiologie, c’est à dire d’analyse de la signification des
images.

Rappelons pour commencer qu’il faut séparer l’objet
même de sa signification, ou pour parler de façon plus
technique, le signifiant du signifié.

Le signifiant, c’est ce qu’on voit. Le signifié, c’est le
faisceau de significations qui s’en dégage.

Exemple on ne peut plus actuel : je vois un crayon. C’est
le signifiant. Ce crayon, selon ceux qui le brandissent,
peut signifier alternativement ou simultanément : liberté
d’expression, geste de défi, arme de défense, etc...Ce
sont les signifiés. Les caricaturistes et dessinateurs de
presse ont encore ajouté et multiplié ces signifiés ces
derniers jours à partir du signifiant “crayon” : tours
jumelles, poteau de torture, crayon cassé pour dire le
corps brisé, crayon debout pour dire l’espérance, etc...
Autant de signifiés. De la même façon, l’écart entre “ce
que j’écris” et “ce que j’ai voulu écrire”est le même
qu’entre “signifiant” et “signifié”. C’est exactement la
même chose dans le langage oral, l’écart entre ” ce que
je dis” et “ce que j’ai voulu dire” (ou ce que vous avez
compris ).

Ceci posé, examinons l’objet. La fameuse couverture :
L’arrière-plan est en vert moyen ( le signifiant ) plutôt
chaud à l’oeil. Les signifiés peuvent être, au choix ou
simultanément selon les cultures, le vert de l’espérance,
le vert d’un printemps et d’une forme de résurrection, le
vert aussi attribué traditionnellement à la religion
islamique.

Venons-en au personnage central :
il représente un personnage à la barbe courte, vêtu de
façon traditionnelle d’un vêtement blanc et d’un large
turban blanc. Il a des yeux exorbités, il louche
légèrement. Ces attributs sont classiques des
personnages de bande dessinée. Mais il est difficile d’en
tirer une signification monosémique : est-il triste ? en
colère ? ulcéré ? La bouche aux coins qui retombent
n’aide pas à la compréhension d’un message univoque.
Un élément peut contribuer à éclairer le langage corporel
 : un triangle blanc (signifiant ) sous l’oeil gauche. Mais
cet élement qui a vraisemblablement pour signifié
“larme” ne coule pas classiquement selon la gravité ; il
s’échappe brutalement sur le coté comme un éclat de
verre ou un projectile ( autres signifiés ). Faut-il mettre
cettre trajectoire oblique sur le coup d’une vive émotion
 ?

Pour les signifiés, j’ai écouté attentivement les
explications données à la presse par Luz, l’auteur du
dessin. Dans l’une de ses interviews, il explique avoir
voulu représenter le prophète Mahomet. Dans un autre
interview, il déclare juste (je cite de mémoire) “avoir
voulu faire un de ces crobards qu’on fait quand on est
enfant”.

Je n’ai pas à trancher dans ces versions, elles
n’appartiennent qu’à lui. Rappelons que tout auteur,
qu’il soit écrivain, poète, dessinateur, plasticien, etc...ne
saurait épuiser tous les sens qu’il entend donner à son
oeuvre. Le lecteur, l’auditeur, le spectateur, ont aussi
leur mot à dire dans cette transmission de l’information
et il arrive bien souvent que le message initial, à l’insu de
son auteur, soit détourné, dévoyé, voire faire l’objet de
contresens.

En revanche, j’affirme que l’on est aisément dans la
surreprésentation, la surdétermination si l’on est
persuadé de voir dans ce personnage le prophète que
révère l’Islam. En tout cas, rien dans le signifiant ne
permet de l’affirmer.

C’est UNIQUEMENT par les déclarations de l’auteur et
parce que l’on connait l’arrière-plan, le passé
provocateur des dessinateurs de Charlie-Hebdo qu’on
s’autorise à y voir une énième provocation.

Si l’on s’en tient au seul signifiant, l’image représente
seulement un personnage barbu qui tient une pancarte.
Si chacun y injecte ses propres signifiés...c’est une boîte
de Pandore qui s’ouvre. Il y a quelque ironie à relever
que ceux qui croient au prophète Mahomet s’interdisent
de le représenter- même si l’on trouvait encore il y a
quelques décennies dans les souks égyptiens des images
à l’effigie d’un prophète jeune, beau et barbu- alors que
ceux qui doutent de son existence s’emploient à le
représenter ! “Dieu est un gros plein d’être “, disait
Sartre. Dessiner un personnage, même si l’on n’y croit
pas, c’est contribuer à sa véracité, lui donner une chance
supplémentaire d’accéder à un statut existentiel.

Ce personnage porte un écriteau avec la mention “je
suis Charlie”. Voilà pour le signifiant. Relativement aux
signifiés, ces derniers jours en ont fourni une densité
inmpressionnante. En voici une énumération non
exhaustive : je suis vivant/je n’ai pas peur/ je vous
défie/je suis solidaire de tous ceux qui portent la même
mention/je me reconnais dans les dessinateurs...ou leurs
dessins/je suis contre les terroristes/je suis français/j’ai
de l’humour/j’ai de la peine/je suis en colère etc...on
n’en finira pas de démêler l’écheveau de signifiés de ces
trois mots.

Mais ce même réseau de significations complexes et
souvent contradictoires s’applique aussi au personnage.
Que tient-il à nous dire ? De qui est-il solidaire ? de nous
 ? des journalistes assassinés ? de la France ? de la presse
 ?
Ce message est manifestement trop polysémique pour
avoir une interprétation univoque. Ici s’engouffrent les
les sensibilités, les divergences d’opinion. Les
contradictions. Ce qui est un comble pour un message
qui a vocation à être diffusé en aussi grand nombre !
Venons-en au texte au dessus :”tout est pardonné”.

Mais aussitôt trois questions se posent :

1 -qui pardonne ?

2- pardonne quoi ?

3- et à qui ?

1- Personnellement, je suis incapable de répondre
clairement à la première interrogation. Est-ce le
personnage du premier plan ? S’il n’existe pas ...on
l’investit pourtant d’une mission quasi-christique
“pardonnez-nous nos offenses comme nous
pardonnons...” ou bien on croit en lui et lui seul peut
nous déclarer son pardon ? Est-ce la rédaction solidaire
de Charlie-Hebdo qui professe ce message ? Mais dans
ce cas, quelques jours seulement après le massacre, un
quelconque pardon apparait bien prématuré ? Est-ce
l’ensemble de la communauté musulmane ? ou seulmeent
ceux qui se sont senti offensés ? Dans ce cas, pourquoi
parler en leur nom ?

2- et ensuite, pardonner quoi ? les caricatures passées ?
si c’est le cas, pourquoi récidiver ? Pardonner l’offense
faite aux musulmans ? et alors pourquoi en rajouter ?
pardonner aux tueurs ? à leurs commanditaires ? le
“tout” sujet de la phrase ouvre lui aussi sur toutes les
interprétations, y compris les plus contradictoires.

Je ne m’appesantirai pas sur d’autres points de détail
qui mériteraient pourtant d’autres développements. Je
pointerai juste la mention en exergue : “journal
irresponsable”. Comme si le fait de le mentionner
dédouanait les auteurs de toute responsabilité. Juste le
droit à l’impertinence. Un peu comme des gamins
espiègles qui s’amuseraient à tirer la queue du tigre qui
sommeille. Au contraire !

La belle et noble et nécessaire activité de dessinateurs de
presse et de caricaturistes mérite bien mieux qu’un
statut de bouffon du roi. On ne désamorce pas une
bombe en écrivant dessus : “sans danger pour
l’environnement”. On n’évite pas les conséquences de
dessins qui ont coûté déjà bien cher en vies humaines en
invoquant l’irresponsabilité qui à elle seule est un
concept pénal.

Pour faire court, je dirai que cette “une” est truffée de
paradoxes.

Telle quelle, le message qu’elle entend délivrer est
parasité par une rare densité de signifiés contradictoires.
Je sais bien qu’elle a été conçue dans l’urgence, qu’elle a
été accouchée dans la rage et la douleur.

Mais je redoute que, tirée en autant d’exemplaires, elle
ne suscite autant de réponses contrastées...