hebdo de BENOIST

Y’a une route

De tous les chanteurs que mon père écoutait quand j’étais enfant, celui dont j’ai gardé le souvenir le plus marquant, c’est Gérard Manset. Sa voix intrigante, pleine d’une tristesse sourde, résonnait souvent dans la voiture ou dans le salon, pour entonner le fameux : « Il voyage en solitaire ». Mais de toutes les chansons de Manset, celle que j’ai toujours préférée, celle que j’écoute toujours avec le plus de plaisir, c’est : « Y’a une route ».

Sans doute parce qu’il y a dans ce morceau une invitation à ne jamais renoncer, malgré les doutes, malgré les inquiétudes, malgré les blocages. Si vous ne le connaissez pas, tentez l’expérience, mais je vous promets que ça fait du bien, à la fin d’une chanson qui décrit pendant trois minutes un monde inquiétant, plutôt sombre et violent, d’entendre Manset affirmer : « Y’a une route. C’est mieux que rien. Sous tes semelles c’est dur et ça tient ». Oui, « y’a une route » devant tout le monde. Même devant la gauche castraise.

Depuis la rentrée, chaque membre des partis ou associations politiques de gauche sur notre ville est saisi d’interpellations inquiètes. Certaines expriment une colère contre une gauche qui apparaît toujours divisée, à six mois des municipales. D’autres revendiquent qu’il ne peut y avoir d’union dès le premier tour, tant les impasses de la politique menée par François Hollande et le gouvernement ne peuvent que conduire à un rejet du Parti Socialiste ou à une abstention massive. Peu importent les divisons nationales disent les uns, concentrons-nous sur l’objectif de battre Pascal Bugis. Voyez sur quoi l’union pour chasser Nicolas Sarkozy a débouché répondent les autres : l’absence d’alternative au libéralisme, l’ANI, une réforme des retraites inacceptable… Faites l’union, à n’importe quel prix concluent les premiers. L’union ne se décrète pas, elle se construit, et elle a un coût que la section locale du Parti Socialiste doit accepter de payer, répondent ceux qui ne sont pas sur cette ligne. Deux analyses, en apparence difficilement conciliables. Mais une bonne nouvelle : c’est peut dire que la gauche castraise se cherche. Et à force de se chercher, elle va bien finir par se trouver.

Reste à savoir sous quelle forme. Ce que chacun sent, plus ou moins confusément, c’est qu’à l’occasion de ces élections municipales, la gauche ne va pas seulement écrire un nouveau chapitre de son histoire, qui, on le sait, n’a rien d’un long fleuve tranquille. Elle va, de fait, tourner un page. L’important, c’est bien évidemment de savoir comment elle va la tourner. Pour l’instant, rien n’est joué. La manière dont elle se présentera à l’élection nous dira au final quels choix chacun a pu opérer. Mais d’ici là, nous avons devant nous un temps qui doit être celui de l’imagination et de l’affirmation.

Le temps de l’imagination ? Nous n’avons pas le monopole des divisions et des tensions, loin de là. Nous n’avons pas non plus le monopole des pesanteurs et des traditions. Mais, et c’est là l’un des rares privilèges de l’opposition, nous avons les cartes en main pour changer la donne, et sortir des schémas classiques et mortifères du rapport de force entre les organisations de gauche, l’une voulant prendre le dessus sur les autres, au détriment d’un projet partagé. Les conditions d’une union – et donc d’une dynamique – véritables restent à inventer ? Tant mieux, allons-y. Mais c’est vrai que ça implique d’aller aborder des territoires imprévus, où l’on met en débat l’ensemble du projet, où l’on abandonne toute volonté ou stratégie d’hégémonie, et où l’on admet que la tête de liste ne sera pas désignée par une formation mais choisie par toutes. J’invite toutes celle et tous ceux qui me demandent, avec régularité, « comment faire l’union ? », à arpenter avec gourmandise ces nouveaux horizons. Manset, encore : « Y’a une route. Tu la prends. Qu’est-ce que ça te coûte ? »

Le temps de l’affirmation ? Quelque soit le cas de figure finalement présenté en mars par la gauche castraise, s’il est une chose certaine, c’est qu’elle ne doit pas avoir peur de son ombre. Je veux dire par là qu’elle ne peut faire le choix de se taire sur ses fondamentaux et ses valeurs si elle veut être en capacité de battre le maire sortant. Il n’est qu’à voir les dernières sorties de Pascal Bugis sur les gens du voyage pour comprendre quelle orientation il entend donner à sa future campagne. Sur les manières de traiter les questions de la pauvreté, des inégalités, du développement économique, du désenclavement, le ou les candidat(e)s de gauche ne devront pas se cacher derrière leur petit doigt, et dire bien haut quels projets ils entendent mener pendant six ans sur notre ville. Pour la gauche, lutter efficacement contre le FN, ce n’est pas l’agiter comme un chiffon rouge en espérant qu’il va affaiblir la droite. C’est dire clairement – et le faire une fois aux responsabilités – qu’on ne mènera pas la même politique que la droite. Si le prix à payer pour entendre ce discours d’affirmation, c’est une possible division de la gauche au premier tour des municipales, alors, je le dis sans fard, il faut accepter de le payer. Car nous n’avons pas le choix, sous peine de payer un prix encore plus lourd dans les mois et les années à venir. Manset, toujours : « Y’a une route. Tu la longes ou tu la coupes. Tu t’allonges et t’passe dessus. Ou tu te lèves et on te tire dessus. Y’a une route, c’est mieux que rien. Sous tes semelles c’est dur et ça tient ».