hebdo de BENOIST

Vidéo-surveillance (2) : pourquoi les caméras voient moins qu’elles ne masquent...

La dénonciation de l’installation de la vidéo-surveillance sur Castres ne saurait se limiter à la seule contestation de son coût exorbitant, ni au constat inquiétant de l’opacité la plus totale dans laquelle elle s’est faite. Ces caméras interpellent également la gauche sur ce qu’elle a à dire en matière de sécurité. Souvent, une sorte de réflexe pavlovien nous invite à coller les épithètes « délicat » ou « difficile » à l’examen de cette question. Mais dans ce domaine, nous ne devons éprouver aucune inhibition lorsqu’il s’agit de faire valoir nos analyses et nos propositions, pas plus en tout cas que lorsque nous parlons d’éducation, de culture, de justice... Car, concernant la sécurité, c’est tout le modèle promu par la droite qui est en échec. ll n’y a qu’à lire le rapport de la Cour des comptes publié au début de l’été sur ce sujet pour s’en convaincre. Ce long dossier de 241 pages sur « l’organisation et la gestion des forces de sécurité publique en France » démontre, chiffres à l’appui, l’inefficacité des politiques mises en œuvre pour lutter contre la délinquance depuis 2002, et l’arrivée au ministère de l’Intérieur d’un certain Nicolas Sarkozy. Absence de communication entre les différents ministères concernés, réduction des moyens humains, organisation de la police obsolète et inefficace, polices municipales qui tendent de plus en plus « à devenir des forces de substitution de la police nationale », et, cerise sur le gâteau, généralisation du système de vidéo-surveillance alors que la Cour note une « quasi- absence d’enquête scientifique sur le sujet »... Les critiques pleuvent, et peuvent être résumées en une formule : une politique toujours plus coûteuse, pour un résultat toujours plus aléatoire. On comprend pourquoi les membres de l’entourage présidentiel se sont alors déchaînés contre la Cour des comptes. À les entendre, ses membres en viendraient presque à devenir l’émanation de dangereux groupuscules gauchistes. On est prié de ne pas rire, même sous cape ou robe de magistrats.

Pour un ensemble de raisons qu’il serait bien trop long d’examiner ici, la gauche a, pendant trop longtemps abandonné à la droite et l’extrême-droite le champ de la sécurité. Non qu’elle ait baissé les bras face à la délinquance : n’en déplaise à certains, la droite n’a pas l’apanage de la lutte contre les cambriolages, les comportements violents, les trafics en tout genre. Mais à force de marteler toujours les mêmes discours simplistes, de répéter à l’unisson les mêmes contre-vérités, du genre « nous sommes les seuls à nous soucier de cette question, les seuls à ne pas nous montrer laxistes face aux délinquants », les représentants de la droite ont réussi à faire croire, y compris parfois par les responsables de gauche eux-mêmes, qu’il existerait des domaines où, par nature, la gauche se révélerait incompétente. La droite s’est ainsi assurée des sortes de domaines réservés. Il en va ainsi de la question de la sécurité, mais aussi, par exemple, de celle de la gestion des finances publiques. À ce sujet, la droite dénonce depuis tellement longtemps l’absence de capacité de gestion de ses adversaires, qu’on en finit par oublier la réalité. En effet, à l’échelle nationale, depuis 1981, les périodes où l’endettement de la France a le plus augmenté correspondent toujours à des moments où la droite était au pouvoir : 1993-1995, avec un certain Nicolas Sarkozy aux finances, depuis 2002... Certes, la droite prétextera que la gauche au pouvoir a bénéficié d’un contexte international plus favorable, d’une croissance mondiale plus soutenue... Mais un tel manque de chance, sur une aussi longue période, c’est soit digne de Pierre Richard dans la Chèvre, soit le signe que les politiques menées sont tout simplement contre-productives... La gauche n’a donc aucun complexe à nourrir face à une droite qui aime, elle, à se présenter comme « décomplexée ». Les fantasmes selon lesquels elle serait mauvaise gestionnaire et incapable de traiter les questions de délinquance doivent donc s’effacer. Et il y a urgence. Car, face à son échec, la droite n’a qu’une réponse : aller toujours plus loin dans l’application de ses « solutions » inefficaces. Un peu comme un conducteur qui prendrait l’autoroute à contre-sens et qui, pour s’en sortir, aurait la magnifique idée de rouler à 150 km / heure, précipitant par là l’inévitable clash. Il serait sans doute plus sage de commencer par mettre sur le bas-côté le véhicule, avant de réfléchir sereinement à la meilleure manière de le remettre dans le bon sens.

Ceci posé, sur quels principes devraient s’appuyer une politique municipale de sécurité de gauche ? Sachant qu’il ne saurait être ici question de se contenter de montrer les muscles, afin d’apparaître encore plus sécuritaire que la droite. Parmi ces principes, j’en retiens six principaux (la liste n’est pas exhaustive), qui doivent constituer le socle de nos actions futures :

Ce sera une politique ferme face aux formes modernes de délinquance. C’est une évidence telle qu’il ne semble même pas nécessaire de le mentionner. D’abord, parce que les atteintes aux biens et aux personnes, en constante augmentation, touchent d’abord les classes populaires. Mais la fermeté ne se joue pas dans les discours ou les gestes. Elle réside d’abord dans l’application de la loi. Encore faut-il que ces lois ne soient pas le produit d’effets d’annonce ou d’émotions soudaines suscitées par un fait divers, aussi horrible soit-il ; mais qu’elles se révèlent justes, et applicables. Autre remarque : la fermeté doit avoir pour corollaire indispensable l’exemplarité de ceux qui prétendent l’incarner, à tous les niveaux. Malheureusement, l’actualité nous montre que nous en sommes loin, très loin.

Ce sera ensuite une politique de sûreté. La « sûreté » est un droit de l’homme, la garantie apportée aux citoyens d’être protégés de l’arbitraire de l’État. Dans cet esprit, la police n’est jamais qu’un outil nécessaire au vivre ensemble, mais un outil qui doit émaner de la Nation. Les policiers, y compris et surtout municipaux, doivent être formés, proches de la population. À ce propos, que n’a-t-on entendu sur l’échec supposé de la police de proximité ! Avant de la voir réintroduite, quelques années plus tard, sous un autre nom bien entendu.

Ce sera une politique relocalisée : regardez un instant la carte de l’installation des caméras à Castres. Il est frappant de constater qu’on a privilégié le centre-ville, et délaisser des quartiers entiers, où les faits de délinquance sont pourtant bien présents. Cela signe, une fois de plus, une vision de la ville bien particulière, marqué par l’abandon des quartiers où s’accumulent les difficultés sociales. Or, c’est bien dans ces quartiers qu’il nous faudra d’abord et à nouveau être présents.

Ce sera une politique qui s’appuie sur une analyse sociale, pas ethnique. On voit bien comment, cédant ainsi aux sirènes de l’extrême-droite, la droite dite républicaine se tourne de plus en plus vers une conception essentialiste de la délinquance. Pensons aux propositions du fameux discours de Grenoble, ou aux prises de position récentes de Claude Guéant sur les Roms. Elles visent à ancrer l’idée que la délinquance serait essentiellement le fait de minorités ethniques clairement identifiables. On évince ainsi toute problématique sociale, toute tentative d’examen approfondi des causes de ces phénomènes. S’emparer des questions de sécurité, ce n’est pas juste dénoncer les gènes étrangers de la criminalité, ou aligner des chiffres, aisément manipulables, de plaintes comme de policiers. C’est penser l’organisation de la ville, l’urbanisme, la mixité sociale, l’accompagnement éducatif au sens large. C’est rendre toute sa place à la vie associative. Bref, c’est mener une vraie politique municipale, qui englobe l’ensemble des attributions de la commune.

Ce sera une politique qui ne se contente pas de lutter contre le sentiment d’insécurité : on ne lutte pas aisément contre des sentiments, surtout ceux que trente ans de communication politique et télévisuelle ont contribué à ancrer. Ainsi, on le sait, les fameuses caméras installées à Castres et ailleurs n’ont pas pour objet premier de lutter contre la délinquance (leur efficacité est très limitée), mais bien de donner l’illusion de la sécurité, ou du moins de donner l’illusion que l’on lutte contre l’insécurité. En ce sens, les caméras protègent moins la population que la droite, qui tente ainsi de masquer l’échec de son action. Les caméras voient moins qu’elles ne masquent. Retenons-bien cette idée.

Ce sera, enfin, une politique à l’échelle humaine : les caméras entretiennent une autre illusion, celle du recours possible à la technique pour régler des problèmes essentiellement sociaux, donc politiques, donc humains. Des hommes plutôt que des machines : place à des policiers au contact de la population, à des éducateurs, à des travailleurs sociaux... chargés de tenir ensemble les deux pôles nécessaires de la prévention et de la répression. Avec 20 personnes employées sur Castres pour regarder 24/24 h les images de ces caméras, et un budget de fonctionnement de plusieurs millions d’euros à l’échelle d’un mandat, nous disposons assurément de l’embryon de potentiel humain et financier à même d’appuyer notre volonté d’une politique municipale de sécurité alternative.