hebdo de BENOIST

Vidéo-surveillance (1) : Pernaut, reviens, ils sont devenus fous !

Souvenez-vous : de 1990 à 2010, Jean-Pierre Pernaut mobilise sur TF1 des millions de téléspectateurs autour de son émission Combien ça coûte ? Dénonciation récurrente des gaspillages d’argent public, critiques à peine voilées de l’État-providence, révélations spectaculaires sur les hordes de « fraudeurs » aux aides sociales (rassurez-vous : on visait déjà ici le très faible pourcentage de fraudes au RMI ou aux allocations familiales, pas les 15 milliards d’euros de cotisations patronales et salariales non versées en raison du travail au noir)... Comme l’écrit la spécialiste des médias Virginie Spies, on a assisté pendant vingt ans à une véritable « démonstration de force » de TF1, la chaîne dénonçant « les injustices qui arrivent à cause de l’État », pour se proposer ensuite de le remplacer, afin de « réparer et faire mieux que lui ». Du Sarkozy avant Sarkozy, en quelque sorte. Avec les résultats que l’on connaît.

Vous vous en doutez, je ne suis pas vraiment nostalgique de cette émission. Mais, avouez qu’un éventuel numéro consacré à l’installation massive de caméras sur tout le territoire, et notamment à Castres, aurait incontestablement de l’allure. Anticipons un peu. On voit déjà les grands titres de la bande-annonce : « comment l’État a investi des dizaines de millions d’euros pour un dispositif qui, d’après de nombreuses études, ne permet de repérer que 2% des délits poursuivis par la police ? » « Comment la vidéo-surveillance en est venue à représenter 61% du budget national de prévention de la délinquance en 2010, pour une efficacité aussi faible ? » « Comment les communes se retrouvent à assumer la charge de fonctionnement de ces caméras, bien plus lourde que leur installation, dont l’État ne finance d’ailleurs que 33%... » (Tous ces chiffres proviennent de l’excellent article de Laurent Mucchielli sur le blog du journal Médiapart.). Retour plateau : on imagine alors le visage atterré de Pernaut, interrogeant les invités sur les causes d’une telle distorsion entre les investissements réalisés et les résultats constatés... On anticipe la critique acerbe d’un tel manque de bon sens, si caractéristique de tous ces technocrates qui nous gouvernent, et dont on voit bien où les mènent leurs longues années d’étude... Et là, nouveau reportage sur une commune moyenne du Tarn, Castres, pour donner une touche locale typiquement pernautienne à ce sujet. Castres, la « Venise du sud », ses maisons sur l’Agoût, ses musées Goya et Jean Jaurès et... ses 26 caméras de surveillance installées cet été, 25 devant encore suivre dans les mois qui viennent. Sans oublier l’aménagement d’un poste central de surveillance, dans les locaux de la mairie. Coût de cette installation, puisque c’est là le cœur de notre sujet ? Si l’on croise les différentes sources, près d’un million d’euros, dont une partie est, comme on l’a vu, prise en charge par l’État. Spécificité castraise, 14 de ses caméras seront financées par la régie municipale de l’eau, à qui, comme on le voit, on demande décidément beaucoup sur notre ville : non seulement elle se retrouve à payer la note de 32 millions d’euros à la Lyonnaise, mais en plus, on la sollicite pour les caméras. Il y aurait donc des « vaches à eau », comme d’autres évoquent l’existence de « vaches à lait » (bon mot de Jean-Pierre). À cela, il faut ajouter 200 000 euros de « location globale » à un opérateur de fibre optique pour 15 ans d’utilisation de leurs canaux. Petite remarque au passage : ça valait vraiment la peine d’investir en 2009 dans une convention avec une société spécialiste du Wimax, dont le système devait permettre de connecter les caméras par ondes radios, alors que les câbles de fibre optique existaient déjà sur la ville. À l’époque, quelques voix averties, dont celle de Stéphane Deleforge, avait alerté sur l’aberration d’un tel choix, alors qu’on savait déjà que le Wimax n’était pas performant. Jean-Pierre Pernaut s’étrangle... Mais passons. Si la facture est déjà salée, nous n’en sommes encore qu’au début.

Au-delà du court-terme de l’installation, c’est bien dans le moyen terme de leur utilisation quotidienne que ces caméras vont se révéler le plus dispendieuses. Car ces caméras ont un coût de fonctionnement élevé, en dehors même de toutes les dégradations éventuelles (au moins 50 000 euros par an). Elles mobilisent beaucoup de personnel. Comme l’écrit Mucchielli, « des écrans de contrôle que personne ne regarde ne servent pratiquement à rien ». Une vingtaine de personnes seront donc mobilisées sur la ville pour regarder les images. Dix embauches ont été réalisées, et dix employés municipaux ont abandonné leurs fonctions anciennes pour rejoindre ce nouveau service. Sortez les calculettes : la masse salariale des 28 agents qui gèrent les 56 caméras installées à St Étienne est estimée à 900 000 euros par an : pour Castres, cela nous donne la somme de 700 000 euros par an. Soit plus de deux millions jusqu’à la fin du mandat actuel de Pascal Bugis. La première partie des travaux de rénovation de la place de l’Albinque, par exemple, était estimée à environ 4 millions d’euros. Comme vous le savez, ce projet, loin de faire l’unanimité, a été abandonné, suite à la condamnation de la ville dans le procès de l’eau. Pour autant, dans ce contexte particulier, la mairie n’a pas entendu les appels à suspendre son projet de caméras. Preuve supplémentaire que nous sommes là confrontés à un choix politique – pour ne pas dire idéologique. Le problème, c’est que la rénovation d’un quartier, si elle est bien pensée, apporte du bien-être à ses habitants, dynamise l’espace concerné mais aussi la ville dans son ensemble : qu’en est-il de caméras de surveillance ?

La proposition que nous faisons est la suivante : en cas d’alternance en 2014, la gauche devra bien entendu réaliser un audit sur le coût de ses caméras, notamment au regard de ce qu’elles apportent réellement. Mais cet audit ne pourra se limiter au seul examen de leur coût directement évaluable. Il faudra aussi envisager tout ce que ces caméras, et le personnel qu’elles mobilisent, auront empêché de réaliser sur la ville. Toutes celles et ceux qu’on n’aura pas embauché, notamment dans le domaine du social. Tous les investissements d’avenir qui n’auront pas été réalisés. C’est alors, seulement, qu’on pourra vraiment savoir combien ça coûte. Ce coût humain et politique exorbitant, lourd de conséquences pour l’avenir, je vous propose de l’examiner ensemble la semaine prochaine. Ce qui nous permettra de montrer que, contrairement à ce qu’elle voudrait croire, la droite n’est pas la seule à avoir un discours et des propositions sur la sécurité.