hebdo de BENOIST

Tour d’ivoire

Il en va de la politique comme de toutes les activités humaines : il faut sans cesse remettre l’ouvrage sur le métier. Avec parfois le sentiment du danger de s’entêter à tracer toujours les mêmes chemins, à dénoncer toujours les mêmes travers. Mais c’est d’abord l’actualité elle-même, tant nationale que locale, qui nous impose cette impression de répétition. Pas un jour sans qu’une nouvelle affaire ne vienne entacher le pouvoir présidentiel. À ce propos, Hortefeux pourra toujours venir jouer les vierges effarouchées sur tous les plateaux de télévision, il aura bien du mal à nous convaincre que Nicolas Sarkozy ne serait qu’une victime d’un afflux de « boules puantes » destiné, comme avant chaque élection présidentielle, à décrédibiliser le président sortant. Pas un jour sans que ne se révèle l’incapacité de nos dirigeants à décider des mesures à même de limiter les effets, pour l’économie réelle, de la folie qui s’est emparée des milieux financiers. Pas un jour sans que la pauvreté grandissante ne nous explose au visage, sans que les chiffres du nombre de personnes qui ne peuvent plus se loger ou se soigner ne nous interpellent, sans que les conséquences des suppressions de postes ne continuent de dégrader notre système éducatif. Alors, certes, des interprétations parfois divergentes peuvent apparaître sur les solutions à apporter face à de telles difficultés. Mais une chose est certaine : il faut continuer à mettre l’ouvrage sur le métier, toujours. Tout simplement parce que nous n’avons pas le choix.

C’est encore plus vrai à Castres. Il y a quelques mois, j’avais intitulé un éditorial : « Pascal Bugis, ou le livre d’un homme seul ». Lors du dernier conseil municipal, on a vu s’écrire un nouveau chapitre de cette histoire. Résumons en quelques mots ce qui s’est passé mardi dernier. On a d’abord eu la longue litanie des très nombreuses décisions prises, en dehors de toute délibération, par le maire depuis le dernier conseil. Puis, Pascal Bugis, a refusé de répondre à un certain nombre de questions que lui posaient des membres de l’opposition, notamment sur le projet de l’Albinque. Il s’en est justifié (en gros) ainsi : comme vous ne m’avez pas soutenu sur le dossier de l’eau, je ne vous tiendrai plus au courant de l’avancée des projets majeurs de la municipalité, et vous serez désormais informés en même temps que la population. Notre maire a donc décidé de punir les conseillers d’opposition, comme des parents punissent des enfants qui ont désobéi, ou les maîtres des élèves qui ont triché... À première vue, on voit ici se dessiner au moins deux problèmes. Le premier, c’est que, jusqu’à preuve du contraire, la salle du conseil municipal n’a rien d’un salon familial ou d’une salle de classe : les conseillers ne sont ni des enfants, ni des élèves, mais des représentants élus par la population. Le second problème - et là, pas besoin d’être Dolto, tous les enfants vous le diront - une punition, pour être efficace, se doit d’être juste. Et il n’est rien que les enfants ne dénoncent avec plus de vigueur que l’injustice. D’ailleurs, M. Bugis trouve très injuste qu’on ose lui reprocher la condamnation de la ville à payer 32,5 millions d’euros, tout cela parce qu’il jouait un rôle de premier plan dans la municipalité Limouzy lors de la privatisation, et parce qu’il a mené seul les négociations avec la Lyonnaise jusqu’à la rupture du contrat. Rupture qu’il avait d’ailleurs présentée, aux conseillers de l’époque, comme la seule solution viable. Sans que ces derniers n’aient, déjà, été vraiment informés des conditions dans lesquelles se menaient les négociations, ni des risques que la rupture faisait peser sur la ville. Comment être solidaire d’un homme qui agit seul, voilà la question qui se posait déjà à l’époque, et qui se pose avec encore plus d’acuité aujourd’hui.

C’est drôle : allez savoir pourquoi, l’attitude de M. Bugis me fait étrangement penser à celle du personnage d’animateur de centre aéré, assez abject, interprété par l’humoriste Jean-Luc Lemoine dans l’un de ses sketchs. Alors qu’il propose aux enfants, pour la quatrième fois de la semaine, de regarder le DVD de « Bambi », un petit garçon, très inquiet, l’interpelle : « Est-ce qu’elle va mourir, cette fois, la maman de Bambi ? ». Réponse de l’animateur : « ça dépend... si tu es sage, peut-être pas... ».

De toute façon, quoi que fasse l’opposition, quelles que soient les positions qu’elle adopte, le maire de Castres a décidé de l’écarter – et toute la population avec elle – des prises de décision. Cela ne date pas de la crise ouverte par la condamnation de la ville dans le dossier de la Lyonnaise. C’est là une tendance lourde, qui le voit même, désormais, faire de la rétention d’informations, comme d’autres font de la rétention d’eau. À quoi bon ne pas répondre sur le projet de l’Albinque ? Qu’est-ce que ça lui coûte de nous dire où en est finalement le projet ? Nous aussi, on est punis ? Ou bien, sommes-nous simplement confrontés à un maire qui, dans le fond, navigue tellement à vue qu’il ne lui reste que ce genre d’artifice pour masquer les difficultés dans lesquelles il se retrouve plongé ?

Chacun se fera son avis, mais une chose semble sûre. Pascal Bugis s’enferme de plus en plus dans sa tour d’ivoire – les mauvaises langues diront de calcaire, à défaut de granit. Le problème, c’est qu’il aurait tendance à y enfermer aussi la ville : et ça, c’est tout simplement inacceptable.