hebdo de BENOIST

JEUDI 15 DECEMBRE

Table ronde / Le problème de l’armement nucléaire : intervention de Benoist COULIOU pour Europe Ecologie - Les VERTS

Fac Champollion Auditorium 1, Albi

ANIMATION : PATRICE BOUVERET Directeur de l’Observatoire des Armements .

Avec les représentants de partis politiques qui ont répondu favorablement à notre invitation : Alternatifs : Liberto Gimenez, Europe Ecologie les Verts : Benoist Couliou , Parti communiste : Eric Jalade, (secrétaire fédéral), Parti de gauche : Bernard Cottaz-Cordier, (secrétaire départemental), Parti Socialiste : Gérard Poujade (secrétaire départemental), NPA : Myriam Martin .(porte-parole au niveau national). Et un Maire pour la Paix du Tarn Paul Quilès (ancien Ministre de la Défense)

Les groupes organisateurs, Appel des Cent, Collectif des Objectrices et Objecteurs tarnais (COT), Mouvement pour une Alternative Non Violente (MAN), travaillent en commun depuis deux ans pour le désarmement nucléaire.


Au nom d’Europe Écologie – les Verts, j’aimerais commencer cette intervention en ayant une pensée pour celui que j’appellerai « l’homme à la mallette ». Car il me semble incarner parfaitement la double dimension de l’armement nucléaire en France, marqué à la fois par le mythe et le tabou. Cet homme, c’est le chef d’état-major particulier du président de la République. On ne l’aperçoit que très rarement. Pour cela, il faut que les cameramen qui filment les déplacements de notre cher président décident de faire pour une fois un plan large. Et si c’est le cas, vous pourrez peut-être le découvrir, jamais très loin de Nicolas Sarkozy, avec à la main une mallette, contenant sans doute les fameux « codes nucléaires ». Cet homme, c’est à la fois « l’homme invisible », et « l’homme qui valait trois milliards ». Pourquoi l’homme invisible ? Parce qu’il est là, bien présent, mais toujours dans l’ombre du pouvoir. Mais ce n’est pas pour rien qu’on l’exhibe ainsi. L’homme à la mallette porte aux dirigeants du monde entier un message silencieux. Il est le symbole de notre puissance supposée, il incarne à la fois notre capacité et notre menace permanente de pouvoir détruire des centaines de milliers de vie en quelques instants... Mais son silence en masque un autre, bien plus profond. Celui dans lequel on a laissé notre pays depuis un demi-siècle, les citoyens n’ayant jamais été invités à débattre des enjeux de cette capacité mortifère. En France, on ne dénoncera jamais assez la dimension antidémocratique des prises de décisions, tant pour le nucléaire civil que militaire. Pourquoi l’homme qui valait les trois milliards ? Parce que 3,4 milliards d’euros, c’est le coût annuel de fonctionnement de notre armement nucléaire. On pourrait aller plus loin : une étude sérieuse a estimé à 275 milliards d’euros le coût de l’armement atomique français de 1945 à 2010. je vous laisse imaginer à quoi aurait pu être utilisé cet argent, pour l’éducation, la santé, la lutte contre la pauvreté, la solidarité internationale... Et tout ça pour soutenir une stratégie, celle de la dissuasion, qui a tout d’un mythe, qu’il convient de dépasser une bonne fois pour toute. Et nous devons tous être convaincus qu’une soirée comme celle-ci participe à cette œuvre de destruction massive.

La lutte pour le désarmement nucléaire est profondément inscrite dans l’histoire des écologistes. Le combat contre le nucléaire civil et militaire constitue une part importante du socle sur lequel s’est fondé l’écologie politique en France. Je tiens ici à évoquer l’action de deux membres fondateurs des Verts, Solange Ferneix et Didier Anger. D’origine alsacienne, Solange a été à la pointe du combat contre la centrale de Fessenheim, dont on parle beaucoup actuellement. En 1983, elle participe au Jeûne pour la vie, vaste mouvement international pour le désarmement nucléaire. De grandes manifestations de soutien sont organisées, cette grève de la faim va durer 40 jours, et va marquer durablement l’histoire de la lutte pour le désarmement nucléaire. Quant à Dider Anger, nombre d’entre vous le connaissent comme principal animateur de l’opposition à l’usine de retraitement des déchets nucléaires de La Hague, mais aussi à la centrale nucléaire de Flamanville et à l’arsenal de Cherbourg, notamment dans le cadre du CRILAN (Comité de Réflexion, d’Information et de Lutte Anti-Nucléaire).

Le parcours militant de Suzanne Ferneix et Didier Anger nous montre bien, en creux, comment le combat contre le nucléaire militaire, et celui pour l’arrêt du nucléaire civil, sont absolument liés. Cette réalité tient d’abord à l’histoire même du nucléaire en France. L’ordonnance de 1945 qui créé le Commissariat à l’Énergie Atomique précise bien que cet organisme a vocation, je cite, « à poursuivre les recherches scientifiques et techniques en vue de l’utilisation de l’énergie atomique dans divers domaines de l’industrie, de la science et de la défense ». On le sait bien, les techniques d’utilisation de l’énergie nucléaire ont été développées d’abord à des fins militaires. Et aujourd’hui, les centrales nucléaires en service sur la planète ne sont jamais que des gros moteurs de sous-marins, tels que les Américains les avaient conçus au début des années 1950. Mais c’est autour du combustible nucléaire que les programmes civils et les questions militaires se rejoignent inévitablement. Sans rentrer dans les détails techniques, pour armer une bombe nucléaire, il faut disposer de combustibles enrichis, uranium 235 et plutonium 239. Un des leviers dont nous disposons pour limiter les armements nucléaires, ce serait donc de promouvoir un accord international pour interdire la production de plutonium par le retraitement. Interdire la technique, extrêmement dangereuse et, quoiqu’en disent ses promoteurs français et britanniques, non-maîtrisée, du retraitement, c’est enfoncer un premier coin dans l’édifice de la filière militaire nucléaire. C’est pourquoi les débats autour de la filière du Mox ont été si importants, c’est pourquoi Areva et derrière cette entreprise l’ensemble du lobby militaro-nucléaire sont à ce point montés au créneau quand ils ont senti le danger, et c’est pourquoi on ne peut que souhaiter que François Hollande et les camarades socialistes respecteront leur parole d’arrêter la filière Mox s’ils arrivent aux responsabilités. On le sait bien : le Mox, ce combustible qui réutilise le plutonium, n’était jamais que le costume civil qu’on avait passé par-dessus l’uniforme militaire. À Europe Écologie – les Verts, notre message est clair : nous nous battons pour une Europe sans armes, ni centrales nucléaires, c’est à dire... une Europe sans nucléaire.

Dans l’histoire, on a toujours reproché aux pacifistes de ne pas être des experts, d’être des utopistes éloignés des réalités. Je pense ici à ces nombreux penseurs qui, avant 1914, avaient prédit le caractère très meurtrier de la future grande guerre européenne, car le progrès technique, déjà, offrait aux hommes une capacité de destruction inédite. Où étaient les utopistes ? Parmi eux, il y avait d’ailleurs des militaires qui, sans être pacifistes, se berçaient cependant beaucoup moins d’illusions que le reste des officiers. Il faut dire qu’on trouve de tout à l’armée (comme dans les élites politiques d’ailleurs) : des gens qui réfléchissent, et bien, qui savent dépasser les représentations inhérentes à leur milieu pour penser le monde tel qu’il évolue. Et d’autres, bien plus bornés, malheureusement souvent majoritaires, pour qui le monde est et restera toujours le même, et pour qui les solutions d’hier continueront toujours à s’appliquer. Ainsi, on ne sera pas trop étonné que le réquisitoire le plus imparable contre la doctrine de la dissuasion nucléaire soit venu d’un général d’aviation, le général Norlain, notamment dans une tribune du Monde au titre univoque : « L’arme nucléaire est inutile et coûteuse ». Norlain souhaite que la France ne s’oppose plus à l’objectif de l’élimination complète des armes nucléaires, et surtout, il veut que s’ouvre « le débat en acceptant de ne plus avoir de tabous et en particulier que l’arme nucléaire n’est plus l’alpha et l’oméga de notre sécurité, car notre assurance-vie peut devenir notre assurance-décès. » Car par sa dissuasion notre pays pousse à la prolifération : en affirmant que seule cette dissuasion assure vraiment notre sécurité, nous incitons (bien évidemment) chaque pays à en faire autant. Et cette prolifération pousse à la catastrophe finale. Mais surtout, face à ce qui nous menace le plus, la protection apportée par l’arme nucléaire est nulle. Les menaces principales qui pèsent sur nous sont le risque terroriste et surtout la désintégration sociale et sa violence. En renonçant à l’arme nucléaire on dégagerait d’énormes budgets qu’on pourrait utiliser pour lutter précisément contre la crise économique et sociale. L’enjeu de l’arme nucléaire n’est pas d’abord militaire ; il est moral, il est politique.

Alors, comment fait-on pour sortir de ce mythe de la dissuasion nucléaire, que faut-il faire pour poser les bases d’une nouvelle politique de défense, à l’échelle humaine, et plus adaptée aux enjeux de notre temps ? Pour ma part, je ne vois pas d’opposition entre les démarches multilatérales et unilatérales. L’histoire nous montre que dans le domaine du désarmement nucléaire, les progrès sont le plus souvent nés d’une décision unilatérale, qui a entraîné les autres pays. La dimension multilatérale, celle des traités internationaux, est quant à elle indispensable pour garantir aux citoyens le respect des engagements. Unilatéralisme et multilatéralisme ne s’opposent pas : ils se complètent.

Concernant le désarmement nucléaire, les propositions soutenues par Europe Écologie – les Verts et notre candidate à l’élection présidentielle, Éva Joly, sont donc les suivantes. Dans l’ordre : 1. Bien sûr un vote en faveur de la Convention d’élimination, soutenue aujourd’hui par les ¾ des membres de l’ONU, et un travail de tous les instants pour généraliser sa mise en œuvre l2. Le démantèlement de la force aéroportée, une décision unilatérale forte, et symbolique, puisque on parle là de la dimension la plus agressive de notre potentiel nucléaire 3. L’arrêt immédiat des programmes de modernisation des armes nucléaires, notamment les missiles de longue portée M51 4. Enfin, une étude de faisabilité de la mise hors alerte de la force océanique, autrement dit nos 4 sous-marins équipés chacun de 16 missiles

Dans son discours du 11 novembre dernier, Éva Joly a demandé une Europe de paix et dénucléarisée. L’Europe et la France doivent donner l’exemple. Elles doivent appliquer une politique de désarmement et construire une défense fédérale européenne, qui ne soit pas soumise à l’OTAN. Car le monde a complètement changé. La mondialisation a bouleversé en profondeur la donne économique, sociale, écologique, tant à l’échelle du globe, qu’à celle des États. Faute de l’avoir anticipé, c’est maintenant qu’il faut inventer les solutions qui nous permettront de trouver notre place dans ce monde nouveau. Et en ce sens, la conception de la puissance, telle qu’elle s’est développée à la fin du 19e siècle, puis renforcée après les deux guerres mondiales et durant la Guerre froide, doit impérativement être repensée. Un monde agonise, un autre est déjà là. Ces changements, ne les appréhendons pas avec à l’esprit l’angoisse de la déchéance, ne les envisageons pas avec des conceptions dépassées. Oui, la France peut, précisément du fait de la place qu’elle occupe dans le monde, être un moteur pour le désarmement nucléaire, un moteur pour inventer une nouvelle organisation de l’ONU... S’accrocher aux conceptions gaulliennes de la puissance c’est malheureusement le meilleur moyen de passer complètement à côté des défis et des échéances qui sont devant nous.