hebdo de BENOIST

Si on jetait un œil à nos poubelles…

Rassurez-vous, je ne vous invite pas cette semaine à aller fouiller dans vos déchets. Qui sait, vous pourriez y trouver, à défaut d’une une dizaine de fausses procurations en faveur de Copé ou de Fillon, un costume d’ « anarcho-autonome » (cher à notre premier ministre) jeté à la hâte, dans la crainte d’une descente de police… Plus sérieusement, si je vous invite à réfléchir un instant sur nos poubelles, c’est qu’elles nous apprennent beaucoup sur notre société.

Samedi dernier, dans le cadre de la semaine européenne de la réduction des déchets, la communauté d’agglomération organisait à la bibliothèque municipale de Castres une projection-débat autour du documentaire « le scandale du gaspillage alimentaire ». Que nous apprend cette enquête rigoureuse de Marie-Pierre Raimbault ? Malheureusement rien qu’on ne sache déjà. Quelques rappels : alors qu’un milliard d’êtres humains souffrent de malnutrition sur notre planète, un tiers de la production mondiale de nourriture est gâchée. Comme le montre très bien ce film, d’un bout à l’autre de la chaîne, tout le monde jette : vous et moi, la grande distribution, les grossistes, les restaurants, les cantines, les producteurs eux-mêmes… Au cœur de l’analyse, une image : dans l’arrière-cour des grandes surfaces, les poubelles débordent chaque jour des tonnes d’aliments pourtant parfaitement consommables qu’on y jette. Sous l’angle du gaspillage, ce documentaire nous renvoie donc aux questions plus générales que notre époque ne peut plus ignorer : que fera l’homme quand il aura épuisé les ressources de la Terre ? On le dit et on le répète : le modèle de développement actuel, basé sur la destruction de l’environnement, l’épuisement des ressources naturelles et la quête éperdue de la croissance, n’est pas viable. Comme le glisse l’une des intervenantes du film : « la première question qu’on doit se poser, c’est pourquoi on crée des richesses ». C’est vrai, surtout quand on voit comment on s’évertue autant à les détruire, à défaut de les partager.

Le débat qui a suivi était animé par Madame Lévêque, vice-présidente de la communauté d’agglomération en charge du cadre de vie, et donc du traitement et de la valorisation des déchets. Il a permis de voir que cette question est bien une question politique, susceptible de soulever de réelles divergences entre la municipalité de droite et disons… un représentant d’Europe Ecologie – les Verts particulièrement intéressé par ces questions. Morceaux choisis qui nous révèlent, si besoin était, que même nos poubelles ne sont pas apolitiques.

Une première divergence est apparue dès le générique de fin. Madame Lévêque nous a expliqué en prenant le micro qu’on voyait bien grâce à ce film que « tout commence dans notre frigo ». Alors qu’à mes yeux, au contraire, tout se termine à cet endroit, car c’est bien tout un système, notre système économique et social qui produit ce terrible gaspillage. Certes, nous avons une responsabilité individuelle, qui doit nous amener à faire attention à nos modes de consommation, au tri de nos déchets. Mais cette responsabilité individuelle trouve vite ses limites. Notamment face à la grande distribution. Il est tout simplement faux d’affirmer, comme on l’a entendu à plusieurs reprises, que le « client est roi », et que c’est lui qui détermine les pratiques des grandes enseignes. Mais on sait comment l’idéologie libérale s’appuie sur ce mythe de l’individu libre de ses choix, déterminant en conscience ses actes en dehors de toute influence des modèles économiques et sociaux dominants. Affirmer que le client choisit librement tout ce qu’il met dans son caddie, ce n’est pas du bons sens, c’est tout simplement une forme d’aveuglement idéologique. N’en déplaise au directeur d’une grande enseigne castraise présent à ce débat, oui, les poubelles de la grande distribution sont rentables, puisque le coût de ce qu’on jette est intégré au prix de vente du produit vendu en magasin. Dans le même ordre d’idées, c’est une erreur de croire que c’est uniquement par la mise en valeur de comportements individuels plus vertueux que l’on va changer la donne. Bien entendu, l’indispensable travail de formation en milieu scolaire doit être prolongé. Mais penser que cela va nous éviter de remettre en cause en profondeur notre système de production, c’est comme de croire qu’on va lutter contre le gaspillage de l’eau en recommandant de couper le robinet pendant qu’on se brosse les dents. Feignant ainsi d’oublier que les plus gros consommateurs de cette ressource sont, loin devant les tenants du sourire « ultra-brite », les industriels et les agriculteurs. Notre société gaspille et jette parce qu’elle vit une crise de surproduction, et que le système a besoin de produire toujours plus pour continuer à exister. Surproduction paradoxale au demeurant, et suicidaire quand on voit le nombre croissant de celles et ceux qui ne peuvent satisfaire leurs besoins essentiels.

Un dernier échange de ce débat mérite notre attention. On a demandé à Madame Lévêque pourquoi l’agglomération Castres-Mazamet ne mettait pas en place un système de tarification individuelle des ordures ménagères. Les résultats ont été spectaculaires dans toutes les villes où de tels systèmes, où chacun paie en fonction du volume qu’il jette, ont été mis en place : le volume des déchets a été fortement réduit. La réponse ne cesse toujours pas de m’étonner : « Nous y avons réfléchi. Mais vous comprenez, c’est une question de culture. Nous sommes ici dans le sud (sourire entendu), et dans le sud, les gens sont moins disciplinés que dans le nord. Si on met en place un tel système à Castres, tout le monde (souligné par nous) ira mettre ses poubelles chez le voisin. Et même dans le nord, il y a des problèmes. Je voyais un reportage : à Strasbourg, et pourtant, ils sont très disciplinés, à Strasbourg (à nouveau souligné par nous), même eux ils ont des problèmes, alors vous voyez bien… ».

Et bien non, on ne voit pas bien. Avec une telle logique, qui nous ramène en plein 19e siècle, lorsque le dictionnaire Larousse pouvait publier une classification des peuples – pardon des races – selon leurs grandes caractéristiques, c’est sûr qu’on ne peut pas continuer à financer la sécurité sociale ou les retraites parce qu’il y a des fraudeurs… N’ayons pas peur des mots : notre ville est malade de telles conceptions qui se drapent de l’argument d’autorité du bon sens. La méfiance permanente et généralisée, l’idée fausse selon laquelle la population, infantilisée au possible, n’est pas et ne sera jamais prête à de tels changements, assumées sans aucun état d’âme par une élue municipale de premier plan… Que dire de plus ?

En aparté, une participante vient m’expliquer que cette tarification individuelle fonctionne partout où elle est appliquée. « Simplement, la municipalité actuelle ne veut pas en attendre parler » me dit-elle. Décidément, même concernant les déchets, la gauche castraise a beaucoup de boulot devant elle. Et une lourde responsabilité.