hebdo de BENOIST

« Restaurer l’autorité »

Qu’est-ce qui fait qu’un quartier, qu’une ville, à un moment donné, s’embrase ? Et comment répondre à la répétition de graves faits de violence qui touchent Castres depuis plus d’une semaine ? Voitures et poubelles incendiées à Aillot, Laden et Lameilhé, évacuation d’un immeuble à Aillot après un feu de poubelles, agression de la directrice et d’une institutrice de l’école maternelle de l’école de Laden… Ces faits, inquiétants, nous interpellent. Ils n’ont pas forcément de liens directs entre eux. Leur explication ne va pas de soi : si le placement d’office d’une enfant peut éclairer l’intolérable agression dont ont été victimes les enseignantes de l’école de Laden, les raisons de la poussée de violence qui touche le quartier d’Aillot sont plus obscures. On imagine que des jeunes désœuvrés trouvent ici des formes paradoxales de mise en valeur. On devine les formes de rivalités malsaines qui animent certains, soucieux de ne pas laisser aux voisins le monopole de la provocation des forces de l’ordre, et notamment des CRS, appelés en renfort. On perçoit l’excitation chez ces mêmes jeunes de se mesurer de manière indirecte avec les importants moyens mis en place pour tenter de rétablir l’ordre. Un collègue enseignant me racontait cette semaine la fierté affichée par l’un de ses élèves, qui disait s’être amusé toute une nuit à jouer au chat et à la souris avec l’hélicoptère de la gendarmerie… Mais tous ces éléments interviennent dans un après-coup. Ma question initiale demeure : qu’est-ce qui fait, à un moment donné, qu’éclate la violence ?

La réponse, malheureusement, nous la connaissons depuis longtemps. Une étincelle ne produit un incendie que dans un contexte favorable. Certains commentaires racistes, qui pullulent sur le site de la Dépêche, peuvent bien viser les « bons Suédois » qui commettent ces actes. D’autres peuvent bien incriminer le laxisme des parents et de la justice, « qui ne font rien » : ça parle, ça jacte, ça hurle avec les loups… mais ça nous avance à quoi ? La pauvreté n’a pas de couleur ou de religion. Regardons les faits. Faisons taire les mélodies que les sirènes frontistes nous chantent aux oreilles depuis plus de trente ans. La concentration des difficultés dans les mêmes quartiers. Le chômage, la précarité, l’échec scolaire, l’impossibilité de se projeter dans l’avenir… On peut prendre le problème par tous les bouts, on peut mandater tous les experts pour produire de nouveaux rapports, qui viendront s’entasser avec leurs prédécesseurs dans les bureaux des collectivités. Leurs conclusions seront toujours les mêmes. La situation restera la même. A une poussée de fièvre succèdera une autre poussée de fièvre. Dans trois semaines. Dans six mois. Dans deux ans. On peut toujours dénoncer – et il faut le faire – les actes de violence qui touchent les quartiers populaires de notre ville, dont les premières victimes sont toujours les habitants de ces quartiers. L’important, c’est de ne pas nier les causes profondes et compexes de ces phénomènes. L’indispensable, c’est d’être en capacité de tracer des perspectives, pour tenter d’éviter qu’ils ne se reproduisent.

En dehors du FN, très actif samedi matin sur le marché de Castres, personne ne peut s’imaginer bénéficier politiquement de cette situation. Il est d’ailleurs à noter que la seule réaction parue dans la presse cette semaine aura été celle du sous-préfet, Monsieur Chiaro, qui affirme : « il faut restaurer l’autorité ». La formule peut sembler éculée, pour ne pas dire incantatoire. Mais elle trace peut-être un chemin. Car, nous le savons bien, l’autorité, on l’invoque avec d’autant plus de force qu’elle n’est pas là, ou plus là… Alors, puisqu’il s’agit de restauration, qu’est-ce qu’il faut rétablir dans ces quartiers ? Croire qu’il suffit de placer les parents face à leurs responsabilités, sans s’interroger en profondeur pour savoir s’ils sont en capacité de le faire, relève du fantasme. Le souvenir, lorsque j’étais surveillant au lycée professionnel du Mirail, d’un père d’élève, pleurant, parce qu’il n’arrivait plus à se faire entendre de son fils, ne m’a jamais quitté. Agé de près de soixante ans, il était au chômage depuis longtemps, et nous disait à quel point il lisait dans le regard de son garçon de la colère, du mépris… Croire que ce père n’a rien fait pour tenter de faire entendre raison à son fils, n’est rien d’autre que de l’aveuglement. Puisque l’autorité en question est bien celle de la République, c’est à ses élus, actuels et futurs qu’il appartient de mener des politiques soucieuses des plus fragiles, respectueuses des individus, en ne leur demandant pas l’impossible. Pour résumer en une formule mon propos, vous ne pouvez participer d’un système économique et social violent, qui créé du chômage de masse et de fortes inégalités, et demander à ceux qui en sont victimes, non seulement de payer les pots cassés, mais en plus, d’être en capacité de recoller les morceaux pour que le pot n’ait pas l’air trop abîmé…

Restaurer l’autorité, ce n’est donc pas, ce ne peut pas être, tenter de faire revivre un passé mythique – qui d’ailleurs n’a jamais existé - un âge d’or sans violences sociales, que le FN prospère à nous faire imaginer. Restaurer l’autorité, c’est construire ensemble, avec les habitants de ces quartiers, des perspectives d’avenir. Bien sûr, tout ne se joue pas à l’échelle locale. Mais c’est par là que tout peut commencer. Oui, il nous faut dans ces quartiers des médiateurs, des éducateurs. Oui, il nous faut renforcer la présence de la police républicaine, pour un travail quotidien auprès des citoyens, et rompre avec la dérive de forces de l’ordre visibles uniquement pendant une crise. Oui, il faut soutenir le tissu associatif. Oui, il faut encore et toujours y faire le pari de l’éducation. Oui, il faut y développer les jardins partagés, les chantiers partagés dans les logements… Oui, il faut multiplier les projets culturels et d’animation pour que les habitants de ces quartiers ne se sentent plus exclus de notre ville. Oui, il faut réhabiliter les lieux d’échanges, comme pouvait l’être la régie de quartier d’Aillot. Car si l’on veut vraiment restaurer l’autorité dans ces quartiers, ce qu’il faut, c’est donc remettre de l’humain, et ne surtout pas céder à la surenchère technique (je pense bien sûr à la vidéosurveillance), qui ne restaure rien du tout.

Il y a quelques mois, lorsqu’ une violente bagarre avait éclaté place Jean Jaurès entre des militaires et des jeunes de la ville, j’écrivais : « Passé le choc, quelles réponses notre ville est à même d’apporter à de tels faits, qui ont eu de nombreux précédents ? Car face à une situation d’une telle gravité, c’est bien l’ensemble des acteurs de notre ville qu’il faut mobiliser (…) Ce que nous attendons, c’est que le Maire joue pleinement son rôle de garant de la sécurité publique, non en généralisant une vidéosurveillance qui a d’ailleurs montré à cette occasion qu’elle n’avait aucun effet dissuasif, et qu’en aucun cas elle ne protège. Mais en faisant un travail de fond, dont la première étape passe nécessairement par le dialogue. Encore faut-il savoir s’il dispose toujours pour cela des relais nécessaires, quand on sait comment, depuis dix ans, il n’a eu de cesse d’affaiblir les structures de terrain ». Nous en sommes encore là. Sans surprise, malheureusement.

Vouloir restaurer des formes d’autorité perdues n’a pas de sens. Les variations sur ce thème ne sont que des discours creux. La solution passe, au niveau local, par l’élaboration d’un projet de ville ambitieux et partagé. Ce sera long. Ce sera difficile. Mais nous n’avons pas le choix.

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Commentaires

1 Message

  1. « Restaurer l’autorité »

    Cher Benoist,

    "Oui, il nous faut dans ces quartiers des médiateurs, des éducateurs. Oui, il nous faut renforcer la présence de la police républicaine, pour un travail quotidien auprès des citoyens, et rompre avec la dérive de forces de l’ordre visibles uniquement pendant une crise. Oui, il faut soutenir le tissu associatif. Oui, il faut encore et toujours y faire le pari de l’éducation. Oui, il faut y développer les jardins partagés, les chantiers partagés dans les logements… Oui, il faut multiplier les projets culturels et d’animation pour que les habitants de ces quartiers ne se sentent plus exclus de notre ville. Oui, il faut réhabiliter les lieux d’échanges, comme pouvait l’être la régie de quartier d’Aillot."
    et encore
    "Bien sûr, tout ne se joue pas à l’échelle locale. Mais c’est par là que tout peut commencer."

    Nous sommes bien d’accord mais ... est-ce possible dans le cadre des politiques actuelles d’austérité ? Est-ce possible quand la priorité est mise sur la réduction de la dépense publique pour satisfaire aux critères de convergence européens.
    Comme tu le sais, les collectivités locales vont connaître en 2014 et 2015 une baisse des dotations de l’Etat de 1,5 milliard d’euros chaque année. Déjà, en 2013, ces dotations ont été gelés au niveau de 2012. Parallèlement on demande toujours plus aux collectivités locales, par exemple le financement de la réforme des rythmes solaires par les municipalités, dans un contexte où leurs ressources ne cessent de diminuer.
    Quelles solutions pour les communes si ce n’est, soit la baisse de leurs investissements, entraînant un ralentissement de l’activité et plus de chômage, soit l’augmentation des impôts locaux, une fiscalité particulièrement injuste, soit et c’est ce qui est le plus probable diminuer le niveau des services publics. Et l’un n’empêche pas l’autre !

    Ce qu’attendent nos concitoyens et ce qui peut sortir les quartiers (comme on dit !) des difficultés que tu évoques, c’est du concret, ce sont les mesures que tu proposes, mais elles ne sont possibles que dans le cadre d’une politique ambitieuse de défense des services publics, de relance du pouvoir d’achat, des salaires, des pensions, une politique de l’emploi dynamique… Sinon, ce sont les politiques publiques locales et la qualité de vie des habitants qui sont mis en danger et c’est ce à quoi on assiste à Castres, malheureusement.

    L’équation a résoudre est insoluble en l’état des politiques menées. Il faut un changement de cap, c’est ce que nous demandons. C’est ce que demande Eva Joly qui réclame "un bloc contre l’austérité". C’est ce que je comprend quand Pascal Durand affirme que "la gauche et les écologistes n’ont pas été élus pour reproduire des logiques qui échouent partout". C’est Marie-Noëlle Lienemann et la gauche du PS qui défendent l’impérative nécessité de "stopper immédiatement les politique d’austérité et de suspendre le pacte de stabilité...". Toutes les forces de gauche sont interpellées et doivent se positionner pour ou contre l’austérité imposée et l’Europe formule "Merkel" (pour faire simple !). Le peuple de gauche a massivement répondu à cette interrogation avec la manifestation du 5 mai, un évènement inédit par son ampleur sous un gouvernement de gauche. Il faut aller plus loin et ouvrir la perspective d’une relève politique et d’un changement de cap politique à gauche. Sinon, c’est le FN et la droite revancharde qui raflera la mise et nous le savons, toi comme moi, pour le malheur du plus grand nombre.

    Salutations militantes.
    — 
    Bernard COTTAZ-CORDIER
    Co-secrétaire du Parti de Gauche dans le Tarn

    | 12 mai 2013, 22:09

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