hebdo de BENOIST

Quand la droite castraise regarde sur sa gauche

Avant de nous tourner pleinement vers les échéances électorales décisives de ce printemps, j’aimerais, comme on donne rendez-vous, revenir sur la situation politique municipale. Et ceci à travers le prisme des réactions de la droite locale au récent départ de Samuel Cèbe. En elle-même, la démission de la tête de liste socialiste aux dernières élections municipales n’appelle pas de long commentaire. Elle s’inscrit dans le prolongement de son échec en 2008. Elle signe surtout l’isolement politique grandissant de celui qui se voulait le rassembleur de toute la gauche. Par contre, la manière dont les porte-paroles de la majorité municipale l’ont traitée est très intéressante. Profondément révélatrice de leurs conceptions de la politique, elle est, pour l’ensemble des organisations de gauche, une invitation à poursuivre plus que jamais notre travail d’élaboration d’un projet alternatif pour Castres.

Dans son éditorial du Journal d’ici du 1er décembre dernier, Pierre Archet commente la démission du conseil municipal de l’ancien président du groupe socialiste. Elle confirme à ses yeux « l’état de coma dépassé » dans lequel serait plongée la gauche dans la sous-préfecture. Le docteur Archet précise alors son diagnostic : « au train où vont les choses, on ne voit pas bien comment le socialisme castrais pourrait revenir d’entre les morts d’un coup de baguette magique, à la faveur des prochaines échéances », « car la crise du PS local est avant tout celle d’une absence cruelle de leadership ». Deux remarques. D’abord, Pierre Archet confond la gauche et le parti socialiste. Or, à Castres comme ailleurs, on le sait bien, la gauche est loin de se limiter à sa dimension socialiste. Ensuite, il faut reconnaître qu’ici, on frôle le conflit d’intérêts : Pierre Archet qui devise sur le devenir de la gauche castraise, c’est un peu comme Éric Woerth qu’on placerait à la tête de la commission nationale des comptes de campagnes... ça manque légèrement de crédibilité.

Autre publication, autre style (encore que...) : le Castres magazine, toujours en décembre. La majorité municipale évoque à son tour le départ sur Albi de Samuel Cèbe : « Force est de reconnaître que le PS n’a pas eu beaucoup de chance, ces dernières années, avec ses jeunes leaders à Castres. Le départ précipité de Monsieur Marty lors du précédent mandat est encore dans tous les esprits alors que survient la défection de Monsieur Cèbe ». En dehors du tact, de la finesse et du respect des personnes dont témoignent ces deux articles, on peut leur trouver un autre point commun : celui de se placer sur le terrain du « leadership ». La gauche castraise serait malade de son absence de leader. Que ce soit la droite qui développe ce postulat n’a rien d’étonnant. Dans sa culture politique, on le sait, la figure du chef est centrale. D’ailleurs, traditionnellement, son organisation repose moins sur le débat et la production d’idées, que sur la volonté de fournir les troupes, appelées à se mettre en ordre derrière un dirigeant. À Castres comme ailleurs, les organisations politiques de droite s’inscrivent essentiellement dans cette démarche de soutien à une figure tutélaire. Est-ce à dire que la gauche se doit de suivre le même chemin ? Non, bien entendu. Il y a quelques mois, dans un texte intitulé : « Pascal Bugis, ou le livre d’un homme seul » j’écrivais :

« À gauche, nous avons donc une immense responsabilité : développer, ensemble, une autre façon de faire de la politique. Inventer les conditions de ces prises de décisions autres, porteuses tout à la fois de nouveauté et d’efficacité. Nous n’avons pas besoin d’un alter-ego de gauche au maire actuel, qui se révélerait au final aussi isolé. La réponse à la solitude de Pascal Bugis ne pourra être que collective »

À l’époque, on a pu me reprocher cette phrase, la considérant comme une attaque personnelle envers certains responsables actuels de la gauche castraise. Avec le temps, se confirme l’idée que ce n’était en rien l’esprit de ce passage, qui n’était que l’expression renouvelée d’une certitude ancrée depuis longtemps : vue l’histoire de la gauche sur Castres, vue l’étiage bas atteint lors des dernières municipales, c’est uniquement par cette élaboration commune que nous nous mettrons en situation de gagner.

Est-ce à dire cependant que de son côté, la gauche puisse se passer d’une figure tutélaire, qu’elle puisse faire l’impasse sur un leader incontesté pour remporter les prochaines élections municipales ?. Non plus. Mais, soyons-en assurés, notre culture et notre histoire politiques nous mettent plus à l’abri que la droite de l’écueil du : « un seul être vous manque, et tout est dépeuplé ». Ce qui peut apparaître aujourd’hui comme une faiblesse est déjà une force. Car si ce « leader incontesté » que la droite semble chercher pour nous dans certains quartiers de la ville existait, est-ce qu’on pourrait vraiment profiter des deux ans qui viennent pour construire notre projet commun ? Est-ce qu’on pourrait vraiment faire, à l’échelle municipale, la synthèse des quatre sources de la gauche qu’appellent de leurs vœux Stéphane Hessel et Edgar Morin dans Le Chemin de l’espérance ? (Pour mémoire, ils identifient : la source libertaire, la source socialiste, la source communiste, et la source écologiste). Pour gagner, c’est cette synthèse qu’il nous faut réaliser. Celle ou celui qui mènera la prochaine liste de gauche aux municipales sera celle, ou celui qui incarnera le mieux cette synthèse.

Ainsi, quand l’éditorialiste préféré de Bernard Carayon se tourne vers sa gauche, il souffrirait de ne rencontrer qu’un angle mort. D’une certaine façon, on peut dire que c’est tant mieux. Car c’est le propre de l’angle mort de ne pas donner à voir ce qui s’y trouve. Et quand il entre dans le champ de vision, et bien, on le sait : il est déjà trop tard.