hebdo de BENOIST

Pourquoi tirer à boulets rouges sur l’écologie politique ? (2)

Un ami, fin observateur de la vie politique, me demandait récemment pourquoi l’écologie politique, malgré la percée significative qu’elle a pu opérer ces dernières années dans l’opinion, peinait à s’imposer dans le débat lors de cette campagne présidentielle. C’est une question légitime, pour ne pas dire essentielle. Plusieurs voies s’offrent à nous pour y répondre. On peut choisir d’être dans la plainte : les médias n’aimeraient pas les écologistes, on serait méchant envers nous, j’en passe et des meilleures... On peut aussi recourir à la dimension masochiste : ce serait la faute d’Éva Joly et plus largement d’Europe Écologie – les Verts, on ne devrait s’en prendre qu’à nous-mêmes, on ne ferait pas ce qu’il faut et surtout on ne dit ce qu’il faut pour être entendus... Loin de moi la volonté de nier les erreurs qui ont pu être commises depuis le début de cette campagne. Mais qui n’en commet pas ? Cependant, c’est oublier un peu vite que l’histoire nous montre que l’élection présidentielle n’a jamais été favorable aux écologistes, pour un ensemble de raisons, qu’on pourra développer à l’occasion. Pour ma part, je suis d’ailleurs intimement persuadé que dans le contexte actuel, tout autre candidat aurait rencontré des difficultés similaires à celle que connaît Éva Joly. Il est donc hors de question d’endosser maintenant le costume du pénitent. Dans la bataille, on ne passe pas son temps à interpeller son voisin sur la stratégie adoptée, à pleurnicher sur le fait qu’on n’a pas été entendu, ou encore à se flageller. Laissons les fouets au vestiaire. Car une autre voie, bien plus constructive, s’offre à nous : celle qui consiste à s’interroger sur les causes profondes de ce (relatif) silence de l’écologie.

La semaine dernière, j’ai essayé de montrer que contrairement à ce que certains affirment, la question écologique n’est en rien absente de la campagne. Elle est là, en creux, à chaque fois qu’elle est convoquée comme repoussoir par nos adversaires politiques ou par des figures de la sphère médiatique. C’est qu’il faut bien comprendre qu’on ne peut pas se débarrasser à moindre frais des idées que nous portons. Pour ne prendre qu’un exemple, l’augmentation continue des prix de l’énergie est étonnamment occultée. Il est pourtant frappant de voir chaque jour une grande majorité des candidats se démener pour nous convaincre qu’ils vont tout faire pour permettre le retour de la croissance économique, sans qu’ils ne s’interrogent sur ce qui en a constitué jusqu’à présent l’un des moteurs essentiels, à savoir l’énergie bon marché. Or, rappelons-le, l’époque du pétrole et de l’électricité nucléaire à bas prix est définitivement révolue. Et on fait comment, pour surmonter cette contrainte fondamentale ? Le temps n’est déjà plus à l’anticipation, mais à la confirmation de cette réalité : nos millions de concitoyens en situation de précarité énergétique le savent mieux que quiconque.

Pendant longtemps, les écologistes sont apparus comme de doux rêveurs, une sympathique force de proposition où venir puiser allègrement quelques propositions qui permettaient de verdir les discours. Ce temps là aussi est révolu. Car nous soutenons un projet global, qui intègre pleinement la défense de l’environnement, mais qui est loin de s’y limiter. Pour résumer cet état de faits, je dirai que ces derniers mois, l’écologie politique a décidé d’assumer pleinement son passage du software au hardware, des idées aux moyens de les mettre en application. C’est pourquoi nous avons œuvré, en toute transparence, à la création de groupes parlementaires écologistes au Parlement, afin de permettre vraiment aux idées écologistes d’orienter les politiques alternatives de la majorité de gauche que nous appelons de nos vœux. Et pour filer la métaphore, on peut rajouter simplement que nous ne nous contentons plus de fournir des logiciels, libres de droit bien entendu. Parce que notre projet remet en cause en profondeur le modèle de société dans lequel nous vivons, parce qu’il ne s’accroche pas à toute force à l’idéal de croissance, parce qu’il refuse de faire du « pouvoir d’achat » l’alpha et l’oméga de son orientation, ce projet écologiste percute de plein fouet, non seulement celui de nos partenaires ou de nos adversaires politiques, mais encore les représentations les plus solidement ancrées dans la population. Cette confrontation est tout à la fois nécessaire et salvatrice. Mais on ne dérange pas impunément le sommeil dans lequel on a plongé notre société. Et encore moins en temps de crise, où la peur du changement s’impose avec d’autant plus de force qu’on se retrouve en situation de fragilité.

Arrêtons-nous un instant sur cette notion de « pouvoir d’achat ». C’est incroyable que la gauche ait accepté de perdre la bataille sémantique et donc politique que sous-tendait le recours à ce terme. Elle n’aurait jamais dû délaisser son vocabulaire propre, et tomber ainsi dans le piège que lui tendait l’idéologie néo-libérale. Car que laisse entendre l’idée de « pouvoir d’achat », sinon que la ligne d’horizon propre à chaque société serait constituée par la possibilité de consommer toujours plus de produits fabriqués à bas prix dans des usines asiatiques ? La gauche, si elle se veut vraiment humaniste et écologiste, devrait proscrire définitivement de son vocabulaire ce terme. Ce n’est pas le pouvoir d’achat qu’il faut augmenter. Car si on dit ça, consciemment ou non, on demeure prisonnier d’un modèle de développement, dont on a pu constater les conséquences dramatiques depuis trente ans. Ce qu’il faut augmenter, ce sont les salaires, pour permettre aux gens de vivre dignement de leur travail, sans les enfermer dans l’impératif de la consommation. Ce qu’il faut bouleverser, c’est la répartition des richesses. Ce qu’il faut assumer, précisément maintenant, face à la crise, c’est la réflexion sur ce que nous souhaitons faire de notre vie, collectivement, et plus dans cette logique individuelle de consommation que sous-tend la dangereuse formule du « pouvoir d’achat ».

Il faut bien constater que la tournure prise par la campagne présidentielle n’a malheureusement pas encore permis de faire émerger ces sujets d’interrogation. Et c’est d’abord pour ça que l’écologie politique passe pour silencieuse. Le plébiscite inversé contre Nicolas Sarkozy fait le jeu de François Hollande et personnalise à outrance une élection qui semble de moins en moins ouverte au débat d’idées. La campagne semble se réduire aux invectives personnelles, ou encore aux crispations sur les questions identitaires, véritables pièges qui privent l’opinion d’une analyse de l’évolution du monde, à même de déboucher sur l’élaboration du modèle économique, du projet éducatif et plus largement de la vision globale de la société dans laquelle nous voulons vivre. C’est cela que l’opinion appelle de ses vœux, bien plus que les débordements sur la viande hallal, ou encore les positions contraires à la laïcité d’un premier ministre qui se prend à donner des conseils théologiques aux religions... Il n’est pas étonnant, dans ce contexte, qu’un sondage récent révèle que les 2/3 des Français jugent cette campagne « inintéressante ». Il existe bien une solution pour redonner du sens aux débats actuels : et si cette solution, c’était tout simplement le projet écologiste qui la portait ?