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" Pour que refleurisse l’écologie ! " par Yannick JADOT

Bonjour à toutes et à tous,

La séquence politique que nous vivons est à proprement parler extraordinaire : le paysage politique est dynamité ; l’ultra-présidentialisation tourne à plein régime ; les libéraux de tous poils, les biens portants et les biens pensants sont regroupés au sein d’un bloc puissant revendiquant le fameux TINA (« There is no alternative ») ; le mythe d’une technocratie omnipotente se substituant efficacement à la politique a trouvé son Bonaparte : ce ne sont pas les choix politiques qui sont mauvais mais la classe politique, il faut en changer, c’est fait !

Disons-le très clairement : nous en sortons essorés et en plein paradoxe.

Pour la première fois depuis 1993 notre mouvement n’a pas d’élus à l’Assemblée nationale : nous passons du premier groupe écologiste en 2012 à la disparition totale. Mais ceux qui y sont viennent pourtant de nos rangs, y compris le Président de l’Assemblée. Ils ont sauvé leur siège en quittant le mouvement, avec plus ou moins d’élégance selon les cas, souvent peu ! Un constat qui n’est pas fait pour encourager la loyauté. Une raison de plus, pour moi, pour être allé soutenir nos candidates et candidats, les militantes et militants, qui ont fait campagne avec enthousiasme et conviction malgré les difficultés, qui sont restés debout et loyaux jusqu’au bout malgré la tempête.

Vu de l’extérieur, l’écologie est bien représentée au sommet des institutions. Malgré tout. Sans nous.

Le rôle et la responsabilité qui sont les miens dans la séquence présidentielle pèsent évidemment sur mon jugement mais c’est une erreur de penser que nos problèmes ont commencé lors de cette élection, ou même en 2012 ou 2014. Le début de notre naufrage est antérieur. Le nombre important d’élu-e-s que nous avons eus sur la séquence post-2009 a masqué une réalité évidente : nous nous sommes égarés en tactiques confuses, incompréhensibles et finalement vaines.

Nous sommes très forts depuis toujours pour décrire un monde en chamboulement. Nous avons longtemps parlé de « politique autrement », sans bien en dessiner les contours, même si, par exemple, notre apport en terme de parité est historique et remarquable. En 2010 la tentative avortée, très volontairement même si c’était certainement imparfait, de « coopérative » était précurseur. Aujourd’hui ce chamboulement n’épargne pas le monde politique, à droite comme à gauche. Mais le traumatisme au PS ou chez LR ne doit pas nous exonérer de nos propres responsabilités.

Nous avons pour nous, par rapport à eux, une grande cohésion sur le fond. Cela nous a évité de faire cohabiter pendant des années des lignes trop divergentes, en nous cachant derrière une marque commune qui était gage de postes. Notre fracture est donc moins visible. Pour autant, au regard aussi de la violence de nos échanges sur les listes, nous devons nous aussi nous poser la question du désir de rester ensemble.

Car il serait incompréhensible de disserter sur le monde qui bouge, la révolution technologique, le précipice dans lequel la société se jette... et être incapable de concevoir que nous-même devons nous révolutionner. Non que nous ayons toujours fait fausse route, mais tout simplement parce que le monde a changé et que nous ne pouvons plus faire comme avant.

Devons-nous ignorer que nos idées progressent et que nous ne sommes plus seuls à les défendre ? Devons-nous avoir peur de cela ? Pourquoi une bonne partie de celles et ceux qui inventent et mettent en œuvre l’écologie -et ils sont très nombreux- ne reconnaissent pas davantage en nous le débouché politique que nous sommes ? Faut-il s’étonner de ne pas parvenir à faire comprendre que l’écologie est une troisième voie alors que notre système institutionnel et notre histoire nous placent automatiquement « à gauche », car il faut choisir si nous voulons avoir des élus ?

Qui peut sincèrement croire que c’est un congrès qui répondra à ces questions et à toutes les autres ? Oui au débat, mais est-ce par le miracle d’untel ou d’une telle en plus ou en moins au BE que la face de l’écologie politique en France sera changée ? Qui peut croire aussi que si on avait fait ceci ou cela en janvier tout serait radicalement différent ?

Notre situation dramatique ne trouvera pas d’issue dans un réflexe d’appareil, alors que toute la séquence montre les limites de l’exercice, et que notre besoin n’est pas une introspection à toujours moins nombreux. Même si cela peut paraître rassurant.

Ni repli ni dilution. Je vois deux solutions extrêmes à notre crise qui ne peuvent générer que de la frustration, alors que les difficultés économiques à venir vont exacerber les tensions :

La première c’est de jeter le bébé avec l’eau du bain, et partir à l’aventure rapidement, comme pour fuir le problème sans y avoir réfléchi assez, ou par dépit. Les tentatives d’OPA sont suffisamment nombreuses pour rapidement trouver un repreneur !

Le gouffre est profond, mais rien ne nous oblige à prendre des décisions irrévocables dans la précipitation. Par colère, par calcul, pour sauver sa peau, pour se dire que l’on bouge ou pour toute autre raison. Nous avons le temps de réfléchir en visant les prochaines échéances. Saisissons la chance d’avoir un peu de temps pour savoir ce que nous voulons et voir comment les choses évoluent. Et réfléchir sereinement à toutes les hypothèses. Et je mets dedans l’interrogation sur notre existence même. Car nous interdire cette question, par dogme, c’est limiter le champ des possibles.

La seconde c’est se dire que tout ne va pas si mal puisque notre résultat en autonome est conforme à l’habitude, qu’EELV reste un parti avec une bonne image dans l’opinion, et qu’en conséquence il est urgent de ne rien changer à part quelques équilibres internes.

Mais avons-nous juste pour objectif de nous satisfaire de faire 5 % et d’espérer monnayer cette part de marché localement, en nous disant que tout cela n’est qu’une étape et qu’un jour la lumière viendra, que des masses immenses se précipiteront vers nous en regrettant de ne l’avoir fait plus tôt ?

Nous sommes à une nouvelle étape. Non seulement l’urgence écologique s’est largement inscrite dans le débat public, mais nos solutions sont reprises par d’autres. Il s’agit donc d’un côté de continuer à tracer le sillon de l’écologie en s’appliquant à convaincre d’autres d’y participer. De l’autre, il nous faut convenir que d’autres tracent des sillons parallèles de bonne facture et que nous gagnerions à utiliser la même charrue, quitte à ce qu’elle se nomme autrement.

Chacun de ces deux chemins est parfaitement légitime. Peut-être ne prendrons-nous pas toutes et tous le même, et ce n’est pas grave. Moins en tout cas que d’aller d’un chemin à l’autre au grès des vents, externes et internes, sans que personne ne comprenne quoi que ce soit à ce que nous faisons.

Dans cette zone de chantier, de multiples initiatives ont été et seront prises. Tant mieux. Certaines s’inscrivent d’ailleurs dans la suite de la campagne présidentielle. Début 2017, prenant acte du résultat de la primaire socialiste et du paysage politique nouveau où trois candidats à gauche intégraient l’impératif écologique, nous avons fait un choix responsable et historique : tenter le rassemblement le plus large possible pour envisager la victoire. Je l’avais dit dès janvier : «  notre responsabilité historique nous impose de dépasser les égos pour parler projet et de déborder les appareils politiques pour construire un vaste rassemblement ». Celui-ci n’est pas allé aussi loin que souhaité. A cause des égos peut-être, de la nature des dynamiques politiques déjà engagées plus sûrement. A cause aussi de désaccords de fond sur l’horizon européen et diplomatique de la France. Ces derniers ne sont pas insurmontables mais, parce qu’ils sont emblématiques de la conception même de la politique, de la démocratie et de la société désirée, parce qu’ils déterminent les conditions de réalisation du projet, nous ne pouvons les mettre de côté.

La campagne présidentielle a engagé une nouvelle histoire à gauche, qui plus jamais ne pourra se dire de gauche sans être pleinement écologiste, se dire sociale sans repenser notre relation au travail et son partage, se dire française sans être profondément européenne, se dire républicaine sans être foncièrement démocrate et ouverte.

Cette campagne a réuni, autour d’une plateforme présidentielle que nous avons co-écrite, des socialistes, des écologistes, des intellectuels, des jeunes, des chercheurs, des salariés et des chômeurs, des artistes, des habitants des quartiers et d’ailleurs, des jeunes, des acteurs de la société civile. Il y a une demande pour que la dynamique se poursuive, s’amplifie avec d’autres. Car cette gauche est orpheline d’un mouvement politique qui la représente. Imaginer que le PS, EELV, le PC ou la France insoumise puissent seuls l’incarner est sans issue. Envisager les mêmes alliances « plurielles » ou « rose-verte-rouge » n’a pas plus de sens. Le temps n’est plus à l’addition d’identités spécifiques (le réformisme gestionnaire et hégémonique aux Socialistes, l’environnement aux Verts, le social aux Communistes !) mais au travail de convergence autour d’un projet commun cohérent.

Face à la stratégie hégémoniste des dirigeants de la France Insoumise, face à la construction du bloc libéral derrière Emmanuel Macron, face à la menace grandissante de l’extrême droite, nos idées et notre projet ne survivront pas avec les vieilles méthodes et les vieux appareils.

Plusieurs initiatives revendiquent à peu près les mêmes valeurs. Mais leur multiplication porte le germe de l’échec à venir. Surtout si ces appels s’inscrivent dans des logiques de congrès ou d’écuries. Sans volonté sincère de dépassement rien de neuf ne se fera. Disons le aussi clairement, je ne crois pas une seconde que la recomposition de la gauche se fera au sein du parti socialiste, comme au sein d’aucun parti d’ailleurs.

Aucune de ces initiatives ne peut prétendre être l’alpha et l’oméga de la nécessaire recomposition liée à la clarification politique en cours. Pas plus l’initiative que prend Benoît Hamon samedi, et d’ailleurs il ne le prétend pas, que d’autres. Mais ces initiatives sont utiles et il ne faut pas les prendre comme étant exclusives les unes des autres. Ouvrons-nous à ces identités multiples comme nous le faisons lorsqu’il s’agit de parler du régionalisme.

Je serai samedi 1^er juillet sur le pelouse de Reuilly, parmi de nombreux intervenantes et intervenants, pour y parler de démocratie. J’y serai parce que les personnes qui seront là-bas, elles seront des milliers, pensent globalement la même chose que nous. J’y serai parce que ce serait une erreur d’ignorer cette proximité, le travail qui a déjà était fait, et le désir de gagner ensemble, un jour. Sauf à mentir sur notre désir de toujours vouloir agrandir le cercle de la famille de celles et ceux qui veulent rendre la société plus juste et écologique.

Mais je n’y serai pas comme quelqu’un qui pense que l’herbe est plus verte ailleurs ou qui irait là-bas pour ne plus être ici.

Cette initiative de Benoît Hamon est utile et juste. J’aurais évidemment préféré que les différentes étapes de la clarification en cours arrivent chacune quelque mois plus tôt, car nous n’en serions pas là. Mais c’est ainsi. Cette initiative fait partie des différentes réflexions qui devront converger si elles veulent peser. Dire que cette initiative ne concerne pas les écologistes mais uniquement les socialistes, c’est s’enfermer dans une tour d’ivoire en se contentant de ce que nous sommes ou en faisant mine de croire qu’il aurait fallu qu’un écologiste fasse 3 % à la présidentielle pour que le vent nous porte.

Nul ne peut prétendre rassembler quoi que ce soit en procédant par divisions cellulaires successives, chaque division étant convaincue qu’elle est la cellule souche du renouveau. Je suis convaincu que nous devons mener un travail auprès des 800 000 personnes qui ont fait le choix de l’écologie il y a un peu plus de 2 semaines. Et auprès de celles et de ceux qui l’ont fait avant et ne l’ont pas fait cette fois. Tournons-nous vers nos électeurs pour reconstruire.

Même si de Mélenchon à Macron la mode est aux hommes providentiels et à l’extrême verticalisation, ce n’est ni notre histoire ni notre avenir. Si la forme « parti » s’est appauvrie et a été sanctionnée comme jamais auparavant, je ne peux me satisfaire -malgré leur incontestable efficacité lors de cette présidentielle !- de machines de guerres électorales construites sur mesure pour l’ascension d’un homme.

Le mouvement à l’émergence duquel je veux m’atteler doit selon moi concilier trois dimensions : l’horizontalité de l’engagement individuel et collectif, de la co-construction, du maillage des territoires, des initiatives décentralisées, de la convivialité ; le débat, la réflexion, et la démocratie qui fait que les grandes décisions ne sont pas le fait d’un seul ou d’un petit groupe mais naissent d’un processus délibératif transparent qui assume la diversité et le compromis positif ; l’ouverture permanente sur les initiatives, les expérimentations, les expériences, les luttes qui, dans les quartiers, en ville et à la campagne, dans les entreprises, les associations, les centres de recherche, les institutions… réalisent aujourd’hui ces « « utopies concrètes » qui construisent le monde que nous voulons pour demain. L’énergie vitale de ce mouvement viendra notamment de la réappropriation locale de la politique et la construction de projets territoriaux pour vivre mieux.

Prenons le temps dans chaque circonscription législative de mener une ou deux réunions invitant nos électeurs à participer à des cahiers de doléances de l’écologie. 1000 réunions pour que refleurisse l’écologie ! Quelles que soient les décisions que nous prendrons, et encore une fois, peut-être ferons-nous des choix différents, prenons le temps de tout envisager en élargissant le cercle du débat à celles et ceux qui nous font confiance. Personne ne doit subir ou s’en remettre à une décision venue d’en haut. Mais pour que cela fonctionne, il faut aussi sortir des mantras ronchons qui dissimulent ce que l’on pense véritablement et jouer cartes sur table.

Le chantier de l’écologie politique va nécessiter inventivité, expérimentation, tolérance, patience. Nous avons devant nous plusieurs années sans élections ultra personnifiées pour bâtir rapidement une nouvelle maison commune. Profitons-en, il y a urgence !

Bien à vous

Yannick Jadot