hebdo de BENOIST

Pour en finir avec le complexe de la sous-préfecture (1) : du bonheur de voir les cygnes passer...

J’avoue avoir hésité un moment avant de faire de Zeus et Léda un sujet de chronique. Non que je sois par principe réticent à évoquer la mythologie grecque, mais j’avais décidé cette semaine d’entamer une réflexion, en plusieurs étapes, consacrée à la manière dont la majorité municipale actuelle construit un discours très particulier sur notre ville, marqué du sceau de ce que je propose de nommer le « complexe de la sous-préfecture ». Et voilà que Zeus (ou Léda, je n’ai pas encore appris à les reconnaître) vient de passer sous mes fenêtres. Au cas où, coupé de tout accès aux médias locaux, vous ignoriez encore qui sont ces deux mystérieux personnages, je vous informe qu’il s’agit d’un couple de cygnes blancs que la mairie a décidé d’installer sur l’Agout.

Vous me direz, en quoi cela nous importe-t-il ? Alors que la droite, dans le même mouvement, allège l’ISF et propose d’imposer cinq à dix heures par semaine de travail d’intérêt général aux titulaires du RSA ? Alors que la centrale de Fukushima est toujours hors de contrôle pour plusieurs mois ? Alors que le sang coule en Syrie, au Yémen, que nous sommes en guerre en Lybie... Oui, en quoi cela nous importe-t-il demanderez-vous ? Et vous aurez sans doute raison. Pourtant, Zeus et Léda ont, ces derniers jours, été l’objet de toutes les attentions de la part des services de communication de la mairie. C’est d’abord « la Dépêche » qui, le 19 mai, annonce l’arrivée de ces deux animaux dans notre ville, nous détaille leur taille, leur poids, et annonce son souhait de les voir bien s’entendre avec les nombreux canards qui ont déjà élu domicile sur l’Agout. L’offensive continue dans le dernier numéro du « Castres Magazine » qui salue dans son éditorial cette grande nouvelle pour notre ville. Les mots sont presque les mêmes que ceux de l’article de la Dépêche (tiens ?). On insiste bien pour dire que cette implantation a été « réalisée à l’initiative de la Ville ». Sur son blog, un conseiller municipal de la majorité célèbre à son tour cette arrivée, qui apporte « de la vie et du bonheur à Castres ». Enfin, cerise sur le gâteau, le programme de la saison culturelle arbore sur sa couverture un magnifique... cygne. N’en jetez plus !

Ce n’est pas le fait que la Ville décide ainsi d’intégrer ces deux palmipèdes à la faune locale qui nous pose problème. Bien au contraire. Nous aussi, nous savons retrouver à l’occasion notre âme d’enfant et nous émerveiller de spectacles simples. Non, ce qui interroge, c’est comment on peut transformer cette initiative somme toute banale (quelle ville française n’accueille pas encore de cygnes dans l’un de ses parcs ?), en événement d’une telle ampleur. La vraie question, c’est comment ce non-événement peut devenir ainsi le symbole, assumé, de la politique municipale d’une commune de plus de 45000 habitants ?

À lire « Castres magazine », ces deux animaux feront, dès cet été, « le bonheur des habitants et des touristes ». Mais de quel « bonheur » est-il question ici ? On attend de la majorité actuelle qu’elle dessine les grandes lignes de ce que notre ville sera dans les 20 ou 30 ans qui viennent, qu’elle signale quelles seront les activités créatrices d’emplois, qu’elle analyse les points forts dont nous disposerons pour les attirer. On attend de la majorité actuelle qu’elle pense l’indispensable intégration des quartiers populaires comme Laden ou Lameilhé au reste de la ville, pour lutter contre une ségrégation spatiale grandissante. On attend qu’elle nous explique comment elle pense redynamiser le centre-ville, et notamment ses commerces, que l’ouverture incompréhensible du Leclerc menace encore plus. On attend qu’elle nous explique l’opportunité de cette privatisation de l’espace public que constitue le projet de réhabilitation de l’ancien hôpital Gabarrou. On attend de pouvoir enfin se déplacer de manière douce (en vélo, à pieds...), en organisant un espace urbain où tout ne serait pas pensé pour la voiture. On attend, on attend... que le maire et son équipe, plutôt que de nous construire ainsi un inventaire des menus plaisirs à la Delerm, nous indiquent la manière dont ils entendent préparer la ville pour les années à venir (étant bien entendu que l’autoroute ne saura constituer la solution miracle présentée...). On attend... Et ce n’est pas Godot qu’on voit arriver, mais deux cygnes. Mais bien vivre à Castres, cela ne peut se limiter à la vision furtive de deux oiseaux. Ce sera d’abord le produit d’une volonté exprimée dans un vrai projet politique.

Cette célébration des petits plaisirs supposés de l’existence vaut pour la littérature : elle ne saurait incarner plus avant un viatique politique. Zeus et Léda ne sont au fond que deux nouveaux symptômes du complexe de la sous-préfecture dont souffre la majorité municipale. Ils témoignent d’un manque d’ambition regrettable, et surtout préjudiciable pour Castres. Il ne s’agit pas ici de l’ambition démesurée de celui qui prétend, d’un coup de baguette magique, effacer toutes les difficultés que connaît notre ville. Il ne s’agit pas non plus, comme on a pu le connaître lors des dernières élections municipales, de l’ambition dévorante de celui prêt à toutes les promesses de « grands projets » pour se faire élire. Il s’agit simplement de dénoncer un manque de vision que, les mois et les années passant, la mairie a de plus en plus de mal à masquer. Mais pendant qu’on regarde les cygnes passer, pendant qu’on les écoute, qui sait, chanter, on aurait tendance à oublier que Pascal Bugis a fait de cette absence de vision la caractéristique même de sa politique. Le complexe de la sous-préfecture, cette simplicité trop vite et trop souvent exposée, n’est jamais que le paravent avec lequel la mairie masque l’idéologie droitière qui oriente sa politique.

Pour notre part, nous ne sommes en rien condamnés à célébrer, à longueur de colonnes, l’arrivée estivale de deux cygnes. Nous avons bien d’autres bonheurs à construire, si nous nous en donnons simplement l’ambition puisque, comme vous le savez, les complexes sont faits pour être dépassés.