hebdo de BENOIST

Pas à pas (2)

Comme on pouvait malheureusement s’y attendre, Claude Guéant n’a pas répondu à l’appel à démissionner que lui lançait il y a quelques semaines l’hebdomadaire « les Inrockuptibles ». Pire, il a continué depuis à distiller insidieusement les petites phrases et autres déclarations tapageuses qui, toutes, visent à s’en prendre aux immigrés. On peut lui faire confiance, il ne va pas s’arrêter en si mauvais chemin.

Mais il me semble que le ministre de l’intérieur a encore franchi un palier supplémentaire ces jours derniers. Sur Europe 1, le 22 mai, il affirme : « deux tiers de l’échec scolaire en France, c’est les enfants d’immigrés ». Remarquez, il doit se sentir particulièrement à l’aise dans les studios de cette radio, puisque c’est déjà sur ces ondes qu’il avait avancé que, face à l’immigration, « les Français avaient parfois le sentiment de ne plus être chez eux ». Trois jours plus tard, à la tribune de l’Assemblée Nationale, Guéant réitère ses propos, en modifiant cependant leur sens : « C’est vrai qu’il y a deux tiers des enfants d’immigrés qui se trouvent sortir de l’appareil scolaire sans diplôme ». Comme l’écrit Cédric Mathiot dans « Libération », « Le dimanche, Guéant déclare que deux tiers de l’échec scolaire en France est imputable aux immigrés. Le mercredi, il affirme que les deux tiers des enfants d’immigrés sont en échec scolaire. A part le fait de suggérer que les enfants d’immigrés réussissent mal à l’école, il n’y a aucun rapport entre les deux affirmations ».

Bien évidemment, ces chiffres sont faux. De nombreux journalistes ont rappelé que l’étude de référence sur le sujet, un rapport de 2010 du Haut Conseil à l’intégration, révèle juste que le pourcentage des enfants originaires de familles immigrées qui sortent du système éducatif sans qualification est près de deux fois plus élevé que les autres (10,7% contre 6,1%). Ainsi, à trois jours d’intervalle, un ministre de la République, pourtant entouré d’un cabinet fourni, composé d’hommes et de femmes ayant tous réalisé de brillantes études, peut donc asséner à deux reprises deux énormes contre-vérités, dans le but, affirme-t-il, non de stigmatiser, mais de « régler les problèmes ».

Ah, l’art savant de creuser des trous pour mieux les reboucher ! Mais pour ma part, ce sont moins les mots prononcés par Guéant qui m’ont frappé que son visage au moment où il les hurle à la face des députés. Si vous en avez l’occasion, regardez la vidéo de cette séance de l’assemblée : en nage, les traits rougis et figés par la colère, Claude Guéant n’assène pas un mensonge de plus, mais une vérité à laquelle il veut croire de toutes ses forces. C’est ça, qui est absolument dramatique dans toute cette histoire : à force de vouloir nous faire croire que l’immigration est la cause de tous nos problèmes, Guéant et tous les autres ont fini par croire à leurs mensonges. Molière avait su épingler cette tendance désastreuse. Qu’on se souvienne de ce dialogue des médecins de Monsieur de Pourceaugnac : « Le raisonnement que vous en avez fait est si docte et si beau qu’il est impossible que le malade ne soit pas mélancolique hypocondriaque ; et quand il ne le serait pas, il faudrait qu’il le devînt, pour la beauté des choses que vous avez dites et la justesse du raisonnement que vous avez fait ». Heureusement qu’il nous reste le rire...

Plutôt que de cette usine à fantasmes que devient le gouvernement, ce dont nous avons besoin, c’est d’une claire prise en compte de la réalité, et d’une volonté de la transformer. Pourquoi les enfants d’immigrés rencontrent-ils plus l’échec scolaire ? Par atavisme ? Du fait de leur patrimoine génétique ? Ou tout simplement parce qu’ils sont plus pauvres, qu’ils sont plus souvent privés de ce capital symbolique indispensable, si bien mis en évidence par Bourdieu, parce que notre système scolaire semble de plus en plus renforcer les inégalités au lieu de les combler ?

C’est précisément parce que Claude Guéant et le gouvernement auquel il appartient avancent toujours plus vite vers l’abîme, « à pas de géant » comme le titre Cédric Mathiot, qu’il faut, encore et toujours, rappeler ces simples évidences.

P.-S.

Je remercie Xavier Bories pour la réponse qu’il a faite à ma chronique de la semaine dernière (« Pascal Bugis ou le livre d’un homme seul »). Je souhaiterais apporter quelques précisions à ce lecteur fidèle de « l’écoloCASTRES ». Effectivement, je ne le connais pas. Mais quand j’évoque ainsi des personnalités publiques, ce n’est jamais à l’homme ou à la femme que je fais référence, mais à l’adjoint à l’urbanisme, au maire, ou au député exerçant des mandats pour lesquels ils ont été élus. C’était déjà le cas il y a quelques mois quand, j’avais, avec d’autres, dénoncé la participation de Monsieur Bories aux cérémonies du 8 mai en uniforme de scout d’Europe Je suis satisfait de constater qu’il se tient à la disposition des Castraises et des Castrais pour toute question concernant l’urbanisme. La chronique incriminée en pose, me semble-t-il, quelques unes. Le texte commun qu’une grande partie des organisations de gauche de la ville viennent de signer à propos de l’ancien hôpital Gabarrou également. Il y a donc à parier que M. Bories va avoir du travail dans les jours et les semaines qui viennent.