hebdo de BENOIST

Parce que la culture n’est jamais à sens unique

Le mois dernier, dans une relative indifférence, la galerie d’art contemporain « Sens uniques » fermait ses portes, après plus de deux ans d’une expérience originale et courageuse, qui a cherché à faire vivre, en plein cœur de Castres, l’art contemporain. Après la fermeture du centre d’art le Lait, replié sur Albi, le lieu chaleureux et intelligent que Laurent Viala avait imaginé constituait une vitrine indispensable pour les jeunes artistes de la région, mais aussi, et c’est pour ça que j’aimais tant me rendre dans ses locaux de la rue Beaujeu, un lieu de résistance, contre l’ignorance, contre l’indifférence, contre l’académisme et le bon goût. Après l’arrêt de l’expérience remarquable de la Lanterne magique, c’est un autre coup dur qui a été porté à la vie culturelle de notre cité.

A chaque fois que je me suis rendu dans cette galerie, j’ai pu sentir à quel point les formes d’expression présentées étaient indispensables pour interroger notre époque, en dénoncer les travers, les limites, ou au contraire en célébrer les aspects les plus excitants. Au besoin, Laurent était là pour nous éclairer sur le sens d’une œuvre, sur la biographie des artistes, auxquels il était et demeure fortement attaché. La fermeture de sa galerie est une grande perte pour notre ville, et on n’a pas fini de s’en apercevoir. Elle va continuer à exister, sous d’autres formes, dans d’autres lieux, de manière itinérante. Tiens bon Laurent, et bon vent.

Pourquoi est-ce une telle perte pour notre ville ? Parce qu’on a beau ne pas tout comprendre à l’art contemporain – et je dois vous avouer que c’est mon cas – on peut cependant se dire que tout ce qui va dans le sens d’une diversité et d’une multiplicité de l’offre culturelle est bon pour une ville. On peut et on doit se dire que le rôle d’une municipalité, c’est de soutenir toutes les initiatives qui visent à créer des lieux d’échanges et d’éducation populaire autour de l’art. On peut et on doit comprendre qu’à la sortie d’une visite du Musée Goya, il était porteur pour les élèves de passer voir la galerie Sens uniques pour comprendre que l’art a une histoire, que les formes de représentation du monde ne s’arrêtent ni à l’époque de Goya, ni à celle de Picasso. La municipalité actuelle n’a à mes yeux jamais voulu voir tout ce qu’un lieu comme « Sens uniques » pouvait apporter à la ville, elle n’a pas perçu tout ce que le désir de Laurent pouvait produire comme initiatives susceptibles de renforcer l’image de la ville dans toute la région et même au-delà… En réalité, l’équipe de Pascal Bugis ne fait pas confiance à la culture, ou du moins, ne veut pas admettre qu’une politique culturelle digne de ce nom est l’un des leviers majeurs sur lesquels on peut jouer pour développer l’attractivité d’un territoire.

Pour autant, il serait faux d’affirmer que l’actuelle majorité municipale ne s’applique pas à mettre à disposition des Castraises et des Castrais une réelle offre culturelle. Par exemple, ce qui est proposé aux écoles maternelles et primaires est d’une grande richesse. L’équipe de programmation qui travaille au théâtre municipal présente des spectacles de grande qualité, à destination notamment des collégiens : les spectacles sont choisis spécialement pour ce public, un vrai travail d’information est mené auprès des enseignants. Le théâtre fait le plein avec des grands noms de la comédie ou du spectacle. Ce n’est pas là que le bât blesse.

Aux yeux du maire et de sa première adjointe, les habitants ne sont, en matière culturelle, que des spectateurs, jamais des acteurs. Des manifestations récentes confirment ce sentiment. Quand on organise un carnaval vénitien, on fait venir une troupe professionnelle, certes très professionnelle, mais on ne pense pas à organiser un grand défilé populaire dans la rue. Autrement dit : on fait venir les habitants au spectacle, mais on ne les invite pas à participer. Pourtant, et peut-être que cette idée sera retenue pour l’année prochaine, on pourrait imaginer des formes originales de collaboration entre les générations, avec des personnes âgées qui conçoivent les costumes des enfants… Idem pour les joutes : plutôt que de relancer une descente de l’Agoût où chacun pouvait fabriquer son embarcation, on convie le public à venir voir quelques équipages transformés en supports publicitaires. Et que dire du fameux concert de rentrée : tant mieux si c’est un grand succès populaire ! Mais la programmation doit-elle vraiment se limiter aux quelques gagnants de la grande loterie commerciale des tubes de l’été ? Pourquoi ne pas imaginer des tremplins pour offrir une visibilité à des jeunes artistes locaux qui, n’en doutons pas, sont plein de talents ?

Le temps des habitants uniquement spectateurs doit toucher à sa fin. Il ne faut plus que la politique culturelle menée sur notre ville soit à ce point bancale. Elle ne doit plus être à sens unique. Car l’art, et donc les politiques culturelles dignes de ce nom, ne sont jamais à sens unique.

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Commentaires

1 Message

  1. Parce que la culture n’est jamais à sens unique

    Il est triste de voir partir la galerie "Sens Unique", même si je n’étais pas un afficionados d’art contemporain, j’ai toujours reçu un bon accueil ouvert, curieux de ce que l’on pouvait ressentir face aux travail des artistes, un lieu d’échange de cette forme d’art.

    Je suis d’accord sur le rapport à une forme de consommation de la "culture". Je réside à Castres depuis 5 ans et suis affligé de ce qui est proposé, toujours dans la forme de la non participation des habitants ! Est-ce qu’il est plus simple de gérer des citoyens qui ne fonctionnent que dans un rapport mercantile, cela m’attriste que de penser cela. J’ai l’impresssion que l’équipe en place ne souhaite pas intégrer une "culture" qui provoque, fait réagir, bouleverse nos émotions, change notre regard aux évènements et à notre condition.
    Est-ce que l’équipe culturelle ne peut pas intégrer ou ils n’ont pas la place de proposer (pas de volonté municipale) des pratiques qui place le public au coeur de l’action et crée des passerelles entre les artistes et les citoyens et quel que soit la forme artistique (rue, musique, théatre, art plastique...).
    J’ai le sentiment qu’une proposition est faite avec des têtes d’affiches (théatre, musique...), on satisfait la plèbe....et c’est tout. La culture c’est parfois prendre des risques de ne pas comprendre ce qui est proposé, cela nous interpelle et nous fait sentir vivant, acteur de nos vies !

    par harri cover | 22 novembre 2012, 12:32

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