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POINT DE NON RETOUR

Le point de non-retour est atteint dans le mouvement des gilets jaunes. Plus rien ne sera comme avant, et plus rien ne devra fonctionner comme avant. Plusieurs indicateurs nous alertent sur la situation dans le contexte social actuel. On peut essayer de comparer avec les mouvements précédents qui ont fait tomber les gouvernements et on arrive à 1995 où Alain Juppé a été obligé de reculer, de démissionner et où s’en est suivi une dissolution de l’assemblée nationale.

Mais la situation actuelle ne nous permet pas cette comparaison. Car, autant le mouvement de 1995 était encadré et organisé par les organisations syndicales qui étaient légitimes pour négocier l’après, autant aujourd’hui il n’y a aucune structure connue, aucune organisation hiérarchique sur laquelle s’appuyer pour discuter avec le pouvoir en place.

Le premier ministre est en première ligne, tel un fusible désigné par le président et à ce titre il va probablement sauter très prochainement, car il est incapable d’apporter les solutions à la crise sociale majeure vécue par la population.

Certes, cette situation n’est pas nouvelle et n’est pas née avec Emmanuel Macron, elle est en gestation depuis des décennies. Mais pendant toutes ces années, des traités européens ont été signés, le référendum de 2005 n’a pas été respecté, et la social-démocratie s’est délitée au profit d’un système social libéral. Les solutions économiques proposées sont allées toujours dans le sens de la précarité et de l’austérité subie par les classes populaires, les fragilisant et les appauvrissant. Les classes moyennes, qui servent, en principe d’amortisseurs social sont touchées de la même façon. L’injustice sociale, fiscale et territoriale a été organisée par chaque gouvernement quelle que soit sa couleur politique, ce qui a entrainé une désaffection des électeurs et une méfiance sans limite de toute la classe politique. Les affaires connues comme celle de Jérôme Cahuzac ministre d’un gouvernement de gauche ont fini de clouer le cercueil de la confiance.

Les choix économiques ancrés dans le projet ultra libéral de l’Europe ont été mortifères pour la démocratie. Il a été promis, à chaque élection, que cela irait mieux plus tard, que c’était un premier pas, que l’Europe sociale se ferait obligatoirement après l’Europe de la monnaie, puis de l’Europe économique, mais comme la sœur Jeanne, les populations n’ont jamais rien vu venir, sinon des efforts à faire sur les salaires, sur l’emploi, sur un horizon social toujours plus difficile, tuant ainsi un vrai projet européen pour tous les peuples. On commence à en mesurer les conséquences avec la montée des populismes un peu partout en Europe, et où l’extrême droite retrouve un vieux souffle nauséabond.

Pendant ce temps, le dérèglement climatique s’accentue chaque année un peu plus et à chaque fois plus vite et plus fort. Les états s’en émeuvent, se réunissent, établissent des plans, définissent des critères à ne pas dépasser, se congratulent et dès que le rideau est tombé, oublie très vite les obligations sur lesquelles ils se sont engagés. Les alertes des scientifiques du monde entier ne font même pas les unes des journaux et passent aussi vite que les chaines d’infos zappent sur de nouvelles manchettes à mettre en avant. Les urgences se suivent, parfois se ressemblent, se cumulent, mais finissent par lasser et se retrouvent rangées jusqu’à la prochaine étape. Et nous y sommes à l’étape suivante, celle d’une population exaspérée de ne pas être écoutée et encore moins entendue. Cette catégorie de personnes qui ont du mal à finir les fins de mois, qui galèrent chaque semaine pour arriver à la suivante et qui essaient de faire face à tous les aléas de la vie, de la recherche d’emploi, à la recherche d’une formation, en passant par nourrir correctement sa famille, se soigner, assurer un avenir à leurs enfants, ou survivent avec de petites retraites. Au fur et à mesure que les problèmes s’accumulent, les moyens de les résoudre s’éloignent bouchant un peu plus chaque jour un horizon déjà bien gris. On ne peut pas indéfiniment demander à une large partie de la population de survivre en lui promettant des jours meilleurs plus tard, plus loin, sans rien donner en retour, en retirant à chaque fois un bout d’espoir.

L’étape suivante c’est aussi celle du changement climatique, où, à force d’attendre, de repousser les décisions, d’élaborer un vrai projet de société respectueux de l’environnement, du bienêtre de tous, de la santé de chacun, les catastrophes s’amplifient, et deviennent de plus en plus mortelles et dévastatrices.

Alors, maintenant il faut régler tous les problèmes en même temps, comme lorsqu’on a laissé courir des dettes accumulées et que plus rien ne peut attendre, plus rien ne peut-être différé au profit d’autre chose. Tout doit être traité sur le même plan, alors que les marges de manœuvre sont limitées parce que d’autres choix ont été faits. Plus rien ne sera comme avant, plus rien ne pourra se concevoir comme avant, plus rien ne pourra se penser comme avant. Entre temps, et depuis plusieurs semaines, le mouvement des gilets jaunes est venu bouleverser les certitudes de nos dirigeants. Ils ne veulent plus et ne peuvent plus attendre.

La tentation est grande de mettre en retrait la transition écologique et énergétique et d’essayer de fermer la brèche sociale qui s’est ouverte dans le mur de l’économie libérale. C’est ce que le gouvernement propose en revenant sur la taxe carbone, on verra plus tard, rien ne presse semble-t-il penser. Mais c’est un mauvais calcul, c’est une vision à très court terme qui aura de lourdes conséquences en priorité sur cette partie de la population en proie à toutes les difficultés. Parce que la précarité énergétique ne sera pas réglée, parce que les solutions pour la mobilité ne seront pas trouvées, parce que l’équilibre territorial ne sera pas respecté, rien ne permettra d’éteindre le feu de la révolte actuelle. Et les gilets jaunes l’ont bien compris puisqu’ils ne quittent pas leurs ronds-points, lieux symboliques de l’occupation du territoire où se tiennent désormais les agoras. Plus rien ne sera comme avant car la réponse politique apportée est dérisoire face aux enjeux de société qui s’ouvrent devant nous. Le vieux monde s’accroche aux dernières branches d’une économie mortifère sans se rendre compte qu’elles sont déjà pourries. Plus le temps passe et plus la violence monte d’un cran, dans un camp comme dans l’autre. La réponse est répressive, se voulant dissuasive, mais ne fera qu’accentuer encore la méfiance qui entrainera la violence, il n’y a pas de fin heureuse dans cette spirale.

Plus rien ne sera comme avant car la démocratie est à l’agonie et la représentativité a perdu son sens premier.

Il est bien tard pour essayer de rafistoler un système qui prend l’eau de toutes parts. Il est bien tard pour essayer d’imaginer un nouveau récit populaire sans en changer complètement les paradigmes. Il est même bien tard pour entamer une quelconque transition, serait-elle écologique. Il est temps de passer à autre chose, sans attendre, il y a urgence absolue et les solutions existent, il ne manque que la volonté politique.

Le point de non-retour est arrivé. Les gilets jaunes ne rentreront pas chez eux après quelques promesses à la marge, le fossé est trop profond, le désespoir trop ankisté, et l’attente trop forte de jours meilleurs. Le gouvernement ne veut pas lâcher car il n’en a plus les moyens, sauf à remettre en cause les fondements qui l’ont mis au pouvoir et sur lesquels il s’appuie pour perpétuer un système en fin de vie. Mais même le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas tellement il est englué dans ses certitudes et dans un système plus vaste dont il n’est qu’un acteur. Et même si le gouvernement jette l’éponge et s’en va, il n’y aura pas d’apaisement, sans une remise en cause totale du système.

Il est pourtant encore temps de se remettre au travail pour imaginer un autre projet de société ensemble, équitable et plus juste dans le respect de chacun, dans un monde fini mais qui ne demande qu’à renaitre. Il est encore temps, mais vite car demain il sera trop tard.

Nicole FRECHOU, Membre d’EELV81

P.-S.

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