hebdo de BENOIST

PAS A PAS ...

« Que Paris est beau, quand chantent les oiseaux, ... que Paris est laid, quand il se croit français »

Pour avoir, entre autres, « excité le peuple contre les Roms, encouragé un absurde débat sur l’identité nationale, flatté les instincts xénophobes des perdants de la mondialisation, multiplié les gaffes et les provocations, parlé de “croisade” alors que l’armée française protégeait le peuple musulman de Benghazi, assuré que devant l’immigration “les Français ont le sentiment de ne plus être chez eux”, Claude Guéant doit-il partir, comme l’y invite cette semaine l’hebdomadaire les Inrockuptibles ? Oui, incontestablement oui. Mais sans doute est-il nécessaire de lui expliquer en détails pourquoi il doit partir, et lui dire qu’il ne sera pas seul à emprunter ce charter d’un genre nouveau. Oui, Guéant doit partir, car n’en déplaise à certains odorats sensibles de la droite castraise, fiers soutiens de la « Droite populaire », qui dénoncent à longueur de blog le recours au champ lexical de la mauvaise odeur pour qualifier la séquence politique que nous vivons depuis plusieurs longues semaines, il faut le dire, et le redire : ça sent très mauvais. Même Patrick Süskind, auteur du célèbre roman le Parfum, n’aura pas su épuiser les métaphores olfactives pour qualifier ce qu’est en train de faire l’UMP. Oui, ça sent mauvais, parce que une fois de plus, une fois de trop, la droite sarkozyste, gravement affaiblie, menacée d’être aspirée par la vague FN, à cours d’idées et d’arguments, a décidé de se recentrer sur ses « fondamentaux ». Dont la sécurité et l’immigration, liant encore une fois, sans scrupule aucun, ces deux questions. En ajoutant une troisième dimension à ce cocktail déjà explosif : l’affirmation d’une identité nationale (on avait pourtant, à tort, cru que l’abandon du trop fameux débat sur ce thème leur en avait pour longtemps passé l’envie !), identité qui serait gravement menacée. Par qui ? Par les immigrés, pardi ! Et pas seulement les clandestins : même les migrants légaux maintenant ! Par les musulmans ! Par tous ceux qui sont différents... Par tous ceux qui, au final, nous empêcheraient de nous sentir pleinement français, dans notre bon pays de France.

Oui, Guéant doit partir, car nous ne pouvons plus tolérer cette quête éperdue de boucs émissaires, nous ne pouvons peut supporter plus avant cette mise en accusation répétée d’une partie de notre population, nous ne pouvons plus accepter de voir ainsi l’UMP livrer en pâture à l’opinion toujours plus d’hommes et de femmes, dans une course à l’échalote d’avance perdue face au FN. Et doivent partir avec lui toutes celles et tous ceux qui, par leurs petites phrases et autres dérapages bien contrôlés, entretiennent depuis des mois cette atmosphère détestable. Tous ces députés UMP, qui non contents de dénoncer la condamnation pour incitation à la haine raciale d’Éric Zemmour, le célèbrent à l’assemblée. Avec eux, Christian Jacob, leur patron, qui, dans un discours qui nous ramène soixante-dix ans en arrière, célèbre la vraie France, celle des « terroirs », celle de la terre qui ne ment pas, que Dominique Strauss-Kahn, le trop cosmopolite patron du FMI, ne saurait à ses yeux incarner. Comme beaucoup l’ont fait remarquer, Jacob est un soutien indéfectible de Sarkozy, ancien maire de Neuilly sur Seine : c’est vrai que comme incarnation de la France des terroirs, on fait difficilement mieux... Également nominé : Laurent Wauquiez, ministre des affaires européennes, qui ne trouve pas DSK « en osmose avec la France des territoires »... Wauquiez, maire du Puy en Velay, et qui a produit cette analyse criante d’intelligence lors de la récente visite du président Sarkozy dans sa ville... Si, si, celle où il exhortait les Français à « assumer sans complexe les racines chrétiennes de la France ». Mais n’oublions pas Besson pour l’ensemble de son œuvre, Hortefeux et ses bonnes blagues, Copé et ses débats sur l’islam (pardon, sur la « laïcité positive »), Morano qui confond « jeunes à casquettes qui parlent verlan » et « musulmans », et ne laissons surtout pas sur le bord de la route le conseiller occulte Patrick Buisson, semble-t-il principal inspirateur (mal) inspiré de cette communication, entamée l’été dernier par le « discours de Grenoble », dont la droite ne cesse depuis de dérouler les fils sécuritaires et identitaires.

Malgré la colère, malgré l’inquiétude qu’ils faisaient naître, on aurait pu croire que la prolifération de ces discours avait pour seul objectif de limiter l’ampleur de la défaite promise à la droite lors des élections cantonales. Peine perdue : Nicolas Sarkozy et son entourage semblent bien décidé à continuer à creuser ce sillon. Mais comment leur répondre ?

Si, comme moi, vous n’êtes pas des lecteurs assidus de L’Union, le quotidien des régions Champagne-Ardennes et Picardie, vous êtes sans doute passés à côté de ce grand moment journalistique que constitue l’article publié le dimanche 20 mars, intitulé : « Duflot et Mélenchon ou le populisme à l’état pur ». Cécile Duflot, qualifiée d’ « experte en propagande et prêchi-prêcha moralisateur », de « bonne sœur égarée chez les écolos » s’y voit reprocher de s’être indignée contre les propos récents tenus par Claude Guéant à propos de l’immigration. Idem pour Jean-Luc Mélenchon, dans des termes aussi peu amènes. L’auteur de ce petit bijou journalistique conclut en affirmant que de telles réactions « font le lit du FN ». Car aujourd’hui, à le croire, dénoncer les dérives racistes de la majorité présidentielle, c’est faire le jeu du FN. S’efforcer de rappeler les causes essentiellement sociales des difficultés rencontrées par une partie de la population française, c’est faire le jeu du FN. Refuser les assignations à résidence religieuses ou ethniques, qui sont le contraire même de notre éthique républicaine, c’est faire le jeu du FN. Constater que les quartiers populaires concentrent d’abord de la misère et du désespoir, c’est faire le jeu du FN... Et bien, il ne faut pas se laisser intimider par ces accusations mensongères de populisme. Nous savons tous, bien évidemment, que la meilleure réponse au FN est économique et sociale. Tant que le chômage sera aussi élevé, tant que les fins de mois seront de plus en plus difficiles pour la majorité de nos concitoyens, tant que les inégalités se creuseront, tant que les hauts-salaires, les bonus et les stocks-options indécents s’afficheront sans vergogne au 20 heures, l’extrême-droite aura de beaux-jours devant elle. Et la gauche dans son ensemble un impératif de travail acharné pour construire les alternatives crédibles et efficaces au productivisme, pour bâtir les digues qui nous permettront de faire face aux déferlantes néo-libérales... Mais pour autant, il ne faut surtout pas déserter le champ de bataille des idées, de la réflexion sur la société. Il faut dire et redire que cette droite « décomplexée », qui s’arroge indûment le droit de nous dire ce qu’être français veut dire, le fait à l’appui d’un vieux fonds de fantasmes et d’errements dont on aurait pu penser que les événements de la Deuxième Guerre mondiale et le vieux Surmoi gaulliste l’avaient pourtant guérie. Les Zemmour, Jacob, Wauquiez, Buisson et compagnie incarnent la revanche de la droite pétainiste, portent dans leurs discours le retour d’un refoulé qu’on aurait espéré cantonné au tombeau de l’Île d’Yeu. Les dernières cantonales nous ont d’ailleurs montré l’ampleur de la rupture avec la tradition gaulliste, quand de nombreux élus UMP ont refusé d’appeler à voter pour un candidat de gauche face au FN...

« Que Paris est beau, quand chantent les oiseaux, que Paris est laid quand il se croit français... ». Voilà ce que chantaient les Têtes raides et Noir Désir il y a dix ans maintenant. Texte prémonitoire, superbe de poésie. Sarkozy allait devenir ministre de l’intérieur. Dix ans...

Benoist Couliou, le 16 avril 2011