IDEES

Parvis des Gentils

Oser l’humanisme par Julia KRISTEVA

24, 25 mars 2011

Éminence, Monsieur le Recteur de l’Académie, Mesdames et Messieurs, Chers Amis,

Merci de cette initiative qui invite croyants et humanistes à se rencontrer, et merci beaucoup de m’y avoir conviée. Nous voici donc sur le Parvis des Gentils.

Qu’est-ce qu’un Parvis de Gentils ?

Hérode élargit le site du Premier Temple de Salomon pour y aménager un lieu de sacrifice auquel peuvent accéder les pèlerins juifs et les païens : c’est-à-dire les Grecs et les autres peuples « infidèles », « impurs », « hors de l’Alliance » avec Yahvé. Mais ce parvis est aussi un lieu où les infirmes quêtent et où les commerçants commercent, autant d’activités interdites à l’intérieur du Temple. Le christianisme va transformer cet espace de séparation [1] et la révolution de Paul de Tarse commence précisément par son adresse à ces mêmes Gentils, qu’il introduit dans le Temple ; ce qui lui vaudra d’en être chassé [2] . Le même Paul n’avait-il pas entrevu d’ailleurs un « dieu inconnu » (Ignoto Deo) annoncé sur le péristyle d’un temple grec, comme un appétit divin, voire un pressentiment du christianisme chez des « gentils » qui ne lui semblaient en somme pas si « impurs » ? De quoi justifier cette véritable abolition du parvis qu’il pratique, en les introduisant dans le « Saint des saints ». Schelling devait développer au XIXe siècle l’intuition paulinienne, lorsqu’il voudra voir dans le polythéisme grec une partie intégrante de ce qu’il appelle un « procès théogonique » : ce dernier étant coextensif à la conscience de soi et aboutissant à cette même conscience de soi, après en avoir traversé ces « représentations mythologiques » qui la hantent lorsqu’elle n’a pas encore de prise sur elle-même. « La conscience a Dieu en elle, et non comme objet devant elle », écrira–t-il dans ses Leçons sur Le Monothéisme [3] , avant d’avancer que l’Universel n’est qu’un « renversement » du Dieu unique du monothéisme, « l’Un extra-verti » et « retourné » sur le Tout, l’Un-Tout projeté sur les concrétudes en acte et en puissance. Quant aux « représentations mythologiques » de ces « gentils », mythologie de ces « gentils », avec Œdipe, Médée et autres Diane d’Éphèse ne deviendront-elles pas l’ « inconscient » de Freud ? C’est dire que, loin de rester sur ce Parvis où l’on nous invite aujourd’hui, les Gentils ont depuis longtemps intégré une conception de l’humain unifié et qui portera le nom, discutable, nous le verrons, d’humanisme. Mais revenons au Parvis.

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