la tribune libre

Onde(s) de choc

Le choc de la situation actuelle créé par la Covid, qui paralyse les relations humaines et sociales, est une lourde menace pour le monde et les démocraties.
Mais, ne nous dit-on pas à longueur de tout : la crise économique est la plus lourde des menaces, car nous sommes là pour servir l’économie. Nous qui croyions-nous naïvement que l’économie était au service des hommes !
Et bon, beaucoup à l’œuvre, c’est le côté sombre des choses, dans la destruction des conditions de vie de la planète : climat, biodiversité, écologie en général. Il faut bien dire qu’on fait un peu comme si on ne savait pas.
Mais bon, après tout, le cap est fixé en haut-lieu, faut savoir ce qu’on veut : donc homo-économicus nous sommes, Homo économicus nous serons !
Peu importe tous ces prédicateurs, ces rabat-joie, qui pensent que la pauvreté et la misère des trois quarts de l’humanité, la catastrophe climatique et écologique, exigent une autre vision du monde de l’anthropocène. Cette ère de l’homme est une époque que nous avons créée, en nous substituant au temps et à la nature qui président depuis le bigbang à l’enchaînement des ères et des périodes.
Parce que tous les malheurs de l’anthropocène ne sont que le fait de l’homme. Avec les mêmes découvertes et les mêmes outils les hommes auraient pu construire un monde heureux.
Les découvertes et les outils sont là, neutres, sans intention, on pourrait tout de suite changer le monde et ouvrir la porte sur le futur.
On pourrait, cela signifie qu’on ne le fait pas, ou en ordre dispersé, et que ceux qui font, savent nous diviser et nous leurrer. Mais surtout nous diviser, quoiqu’on y arrive assez bien tous seuls.

En ce moment, on peut considérer qu’on est sous le choc, d’abord par son objet - c’est la vie qui est en jeu - et par son étendue - il est mondial.
Mais justement, comme le dit Naomie Klein, dans la stratégie du choc, le moment de sidération est souvent mis à profit par les élites pour imposer des régressions plus graves encore que la crise qui les provoquent.
Par exemple, travailler plus quand le chômage explose et produire pire qu’avant quand le climat s’enflamme et que la biodiversité se meurt.
Appeler à plus de croissance quand seul le partage des richesses, la « sobriété » partagée, démocratique, et la fraternité devraient être l’horizon ---

Notre défi c’est de réunir toutes les lignes qui doivent converger vers un monde soutenable et un futur possible, sinon c’est foutu.
Pas pour le monde, La planète elle, continuera avec ou sans nous, ce n’est pas son problème, mais pour l’humanité ; il ne nous reste plus beaucoup de temps.
Ou elle sort tout de suite de son inhumanité, y compris en son sein dans le rapport des humains entre eux, et elle retrouve le lien de cohabitation avec l’ensemble du vivant, humains et non-humains, ou toute réversibilité sera impossible.
Il nous faut bien sur dépasser le dualisme Nature-Culture, dépasser cette course contre nous-même, abolir cette compétition prédatrice de tout et de tous.
Notre consumérisme nous asservit totalement pendant qu’en même temps nous faisons vivre le reste du monde dans la misère et la souffrance.
Parce que la lutte pour le climat, la sauvegarde de la biodiversité et plus largement l’écologie, impliquant l’humanité entière, ne peuvent se mener qu’en posant comme condition sine qua non le partage des richesses, l’égalité, la fraternité et, au bout, la liberté bien sûr !

Si le grand soir n’est pas pour demain, le précipice dans lequel nous entraînent les chemins de l’anthropocène est déjà sous nos pieds.
Alors, avant le grand soir, il y a bien des matins bruns qui pourraient nous éveiller avant l’aube. La stratégie du choc déjà est à l’œuvre.
Oui, demain ne sera pas comme avant. Puisque la finance et les élites nous le dessinent en pire : travailler plus, produire plus, consommer plus, chômer plus, détruire plus, polluer plus, craindre l’aube et redouter demain.
Nous n’avons pas toutes et tous le même demain dans notre tête, mais nous sommes les plus nombreux à le vouloir désirable pour tous humains et non-humains.
Ceux qui semblent vouloir que l’avant continue en pire sont soit l’élite qui se bat pour conserver ses privilèges, jusqu’au déni de la mort et de la catastrophe pour tous, soit ceux que l’ignorance tient dans ses filets.
Il faut voir avec quelle énergie et quel déploiement de moyens l’establishment mondial se bat pour construire l’ignorance.
Education, éducation, éducation encore, seul chemin vers l’émancipation en échappant à l’ignorance, et à la soumission à son propre esclavage.
Avec humilité bien sûr, parce que quelque part, ailleurs, à l’intérieur, caché à soi, il faut le savoir, on reste toujours malgré tout un peu ignorant de soi-même, mais si on le sait c’est mieux.
En faisant avec les autres on s’oublie un peu à soi-même et on devient un peu moins esclave de soi.

Le moment est plus que singulier en ce sens qu’il est inédit.
Cette pandémie est un évènement dans la chaîne du vivant. Elle crée une disruption, qui met en danger la vie des humains.
Evènement qui se superpose à l’avancée sourde, immense, implacable, totale du temps de l’anthropocène, où les humains menacent le vivant, tout le vivant : climat, biodiversité, écologie, inégalités insoutenables---
Je ne veux rien voir, ni rien déduire de ce télescopage. Les scientifiques, tout autant que les philosophes, poètes et simples citoyens éclairés, s’ils ne pouvaient anticiper cette pandémie, en redoutaient une depuis longtemps. Par contre les drames à venir de la dérive folle de l’anthropocène nous avertissent depuis de nombreuses décennies. Et bien des signes sans équivoque se manifestent déjà.
Ce télescopage n’en est peut-être pas un. La pandémie peut être l’effet de cette dérive, un effet collatéral imprévisible, mais potentiellement inhérent à l’état désordonné et asymétrique dans lequel nous avons mis le monde, et l’esprit dans lequel l’homme croit le conduire et le construire. Une conduite en état d’ivresse de pouvoir et de profit ne peut que conduire à l’effondrement de l’édifice ! Effondrement de l’édifice humain seulement ! Les chocs se multiplient, s’entrechoquent, s’enchaînent, s’amplifient, se nourrissent les uns les autres, leurs ondes nous assomment et nous broient ! le vivant et la planète continuerons leur aventure, pour au moins un petit milliard d’années semble-t-il. Sans nous fort probablement, si nous ne sortons pas immédiatement de cet état d’ivresse de pouvoir et de profit.
Si les enfants savaient parler, ils ne prendraient pas le risque de dire un mot sur ce que nous leur préparons ; ils nous dégageraient d’un grand coup de pied au cul. Tant il suffirait seulement de décider d’arrêter la folie à l’œuvre pour éviter le pire. Pas sans aucun dégât, mais rien qui ne puisse se redéployer avec le temps au rythme du vivant et des ères géologiques.

Oui, pour arrêter la folie à l’œuvre, il ne suffit pas de le décider tout seul. Il faut convaincre les autres de la folie à l’œuvre, et pour pouvoir l’arrêter, il faut leur donner le désir de sortir de l’ornière. Il faut leur donner le désir de voir l’éventail illimité des futurs désirables et possibles, pour nous, évidemment, et pour nos enfants absolument.
Thucydide, historien et homme politique athénien dit de la démocratie : « un citoyen ne se mêlant pas de politique mérite de passer, non pour un citoyen paisible, mais pour un citoyen inutile. »
Je viens de retrouver cette citation sur le livre de François Ruffin : « leur folie, nos vies, la bataille de l’après ».
Superbe livre que j’ai trouvé sur les rayons d’une grande surface avec le bouquin d’Aurélien Barreau : « Le plus grand défi de l’histoire de l’humanité ». Barreau je connaissais. Ruffin j’avais vu : « j’veux du soleil », je n’avais pas lu.
Au passage ne pas manquer le petit livre collectif, 90 pages, Bourg, Servigne et quelques autres : « Retour sur terre ; 35 propositions » ; écrit pendant le Covid.
Dans une grande surface donc ! Pas possible ! Y en aurait-il parmi les hautes élites financières qui commenceraient à se faire du souci, et sentir le feu aux fesses ? Mettre des livres aussi subversifs et mal intentionnés dans les mains de publics ignorants et naïfs, prêts à croire le premier écrivaillon venu.
Enfin, je suis en train de lire Ruffin. Super, en plus il a une belle plume. Livre pluriel, écrit à l’occasion du confinement. Il fait intervenir le témoignage de citoyen-ne-s, de penseu-ses-rs de la pointure de Dominique Bourg, Pablo Servigne, Cynthia Fleury, Paul Jorion. Il convoque les écrits de Pierre Bourdieu.
Bourdieu de Bourdieu ! C’est pas mal et ça tient la route ? Plutôt assez génial, c’est chaleureux, ça parle de nous, ça parle à nous, autant de cœur que de raison. Fissure ouvrant sur un avenir qui est là, qu’il faut attraper.
Entre deux moments de l’été, entre deux romans de plage, entre deux randonnées, ça nous rend intelligents.

Louis CAZALS, le 4 août 2020

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