hebdo de BENOIST

Nicolas et Pascal sont sur un bateau...

Si vous avez traversé Castres ces derniers jours, vous n’avez pas pu les manquer. Non, je ne veux pas parler des caméras de vidéo-surveillance – pardon, de « vidéo-protection », mais de ces énormes « smiley » qui ornent les abribus et autres espaces de communication utilisés par la mairie. Ah, vous ne saviez pas ? Mais ces sourires sont là pour célébrer l’installation de ce dispositif ! Non ?... Si, si... et regardez bien les yeux : ce sont deux caméras. Ingénieux, non ? Et tellement original... Si l’on veut. On le sait depuis longtemps, on en a encore une fois la confirmation : la communication est en train de détruire la politique. À petit feu. « À petits pas », comme le chantait Brel à propos des bigotes. Avec ce « smiley », Castres se dote donc d’un nouveau visage. Il y a peu, c’étaient les cygnes Zeus et Léda qui incarnaient la ville. Mais depuis, allez savoir pourquoi, ces derniers sont allés demander l’asile politique à Burlats... Il a donc fallu les remplacer.

Oui, la communication détruit la politique, en ce sens qu’elle vise à simplifier de manière forcée ce qui ne l’est pas, à masquer l’absence de débat, à créer artificiellement du consensus, là où on ne devrait trouver que la confrontation d’arguments rationnels. Le débat sur la vidéo-surveillance, la population en a été privée. Au conseil municipal, le sujet a été évacué d’un trait de micro. Et la seule réponse véritable que la mairie apporte aux légitimes interrogations sur le coût d’installation du projet (un million d’euros !), sur son efficacité, son budget de fonctionnement, sur la localisation des caméras... c’est ce gigantesque sourire, qui apparaît aussi comme un gigantesque pied-de-nez, non seulement aux opposants à la vidéo-surveillance, mais en fait à l’ensemble de la population, à qui l’on a, une fois de plus, dénier toute possibilité de sa forger une opinion éclairée par la confrontation des points de vue. Sur ce sujet, comme sur beaucoup d’autres, il faudra donc attendre les prochaines échéances électorales pour débattre, et permettre ainsi à la politique de reprendre ses droits face à la communication.

Cette dérive, qui tend à faire des « communicants » les principaux animateurs du débat public, les hommes et femmes politiques n’étant plus, très souvent, que les chambres d’écho de leurs formules, est bien sûr générale, et ne touche pas seulement notre ville. Mais nous sommes à la pointe dans ce domaine. La ville est condamnée à payer plus de trente millions d’euros à la Lyonnaise des eaux suite à une série de mauvaises décisions de son maire ? Rien de grave, nos communicants sont là pour tenter d’imposer l’idée que Pascal Bugis n’a pas mis la ville en danger, mais qu’au contraire, il lui a évité des tourments pire encore, grâce à son sens aigu des affaires et de l’intérêt collectif. Aux communicants, rien d’impossible. Plus c’est gros, et plus ils veulent croire que ça marche. Cette condamnation va impacter pour plusieurs mandats municipaux le budget d’investissement ? Mais non, braves gens, dormez tranquilles, la prévoyance de la majorité lui permet de gérer cette crise sans augmenter le prix de l’eau, ni les impôts, tout en poursuivant les projets structurants pour la ville. C’est écrit tel quel dans le dernier magazine municipal. Pascal Bugis tient la barre, et grâce à lui, Castres peut faire sienne la devise de Paris, fluctuat nec mergitur, « il est battu par les flots mais ne sombre pas ». Bien sûr, les grincheux de l’opposition signaleront qu’une hausse de 20% du prix de l’eau avait été anticipée avant la condamnation, et que la rénovation de l’Albinque est tombée aux oubliettes. Mais ce sont des traîtres, qui se défilent, et prennent le parti de l’adversaire. Ça aussi, c’est écrit en toutes lettres dans la même tribune du « Castres magazine ».

Est-ce l’exemple castrais qui donne des idées à l’échelon national, ou ce dernier qui sert de modèle aux équipes de Pascal Bugis ? Allez savoir. Voyez la vaste entre prise de persuasion lancée par l’UMP pour tenter de faire réélire Nicolas Sarkozy en mai prochain. Ces jours derniers, l’ensemble des responsables de ce parti, Jean-François Copé en tête, récitent la même partition ; pour faire simple : nous traversons une crise financière et économique inédite. Dans une telle crise, il faut un capitaine dynamique, volontaire, et efficace pour conduire le navire. Or, Nicolas Sarkozy, contrairement à ses adversaires, est le seul à être un vrai capitaine... Donc, les Français, sous peine de naufrage, ne peuvent qu’élire à nouveau l’actuel président. Nicolas Sarkozy et Pascal Bugis. Deux fiers capitaines, bravant les éléments déchaînés sur leur frêle esquif, portant à bout de barre, qui son pays, qui sa ville. Le seul problème avec cette (trop) belle histoire, c’est qu’il en manque une partie. Tous les contes ont un début, une partie centrale où le héros affronte les épreuves, et une fin, où si tout va bien, le dit héros triomphe de ces difficultés. Là, nous n’avons que le corps du texte. Le début ? Et bien, il est passé sous silence, car quel conteur irait écrire que ces deux grands timoniers (on aurait cru l’image disqualifiée pour longtemps) ont eux mêmes engendré la tempête qu’ils combattent ? Qui irait rappeler le soutien de Nicolas Sarkozy aux principes néo-libéraux ayant engendré la crise actuelle ? Qui irait rappeler la responsabilité écrasante de Pascal Bugis dans la condamnation de la ville au profit de la Lyonnaise ? L’histoire serait de suite moins belle, et nous inviterait à quitter le registre du conte pour celui de la nouvelle réaliste : Pascal Bugis et Nicolas Sarkozy sont sur un bateau, qui se retrouve sous l’eau ? Au moins, dans ce registre réaliste, sommes- nous invités à écrire la fin de l’histoire, dans les mois qui viennent.

Pour conclure, restons dans la métaphore humide. Un plombier vient chez vous. Son intervention provoque l’inondation de votre logement. Mais même en plein milieu du désastre, alors qu’il est manifestement dépassé, il vous affirme que vous ne devez surtout pas appeler l’un de ses concurrents. Qui mieux que lui pourrait régler un problème qu’il a lui même, si ce n’est créé, du moins lourdement aggravé ? Aucun doute : ce plombier est passé entre les mains de communicants aguerris. Et, définitivement, en plomberie comme en politique, la communication tue, d’abord et toujours, le sens des responsabilités. Ce sens des responsabilités qui devrait pourtant demeurer, toujours, la marque première de l’engagement public.