la tribune libre

Monsieur Valls, Billancourt a disparu

Monsieur Valls, Billancourt a disparu, la forteresse ouvrière qui donnait le « la » de la négociation entre partenaires sociaux, n’est plus . Cela fait quelques années déjà que ce haut lieu des avancées sociales n’émet plus de signal. L’ile Seguin, creuset de la force sociale des ouvriers a été rendue à la promotion vorace et aucun signe de vie syndicale ne s’échappe plus de Billancourt.

La régie nationale des usines Renault est désormais retournée au rang de société anonyme, rendue à ses appétits de conquête mondiale. Le laboratoire des rapports sociaux de production où, dans un joyeux bras de fer, patronat et syndicats testaient le poids relatif de leurs troupes et de leur pouvoir respectif, a vécu. Figure de prou des métallos français, la CGT Renault monnayait l’augmentation des cadences contre des jours de vacances en plus. Les dauphines à toit ouvrant qui descendaient la Seine par barges entières s’embarquaient au Havre pour les Amériques. La compétitivité et les hauts salaires faisaient alors bon ménage. Le partage du travail était dans la nature des choses avec les cousins d’outre méditerranée. Vaincu par la prise de pouvoir de la finance sur la production, le modèle du dialogue social à armes égales est mort. La rente des actionnaires à remplacé l’innovation sociale dans les préoccupations des dirigeants. Vous en êtes vous aperçu Monsieur Valls ?

Dans une époque de plein emploi, où les producteurs de biens pouvaient décider collectivement de produire ou d’arrêter de produire, conscients de leur pouvoir et de leur responsabilité face à des dirigeants soucieux de progrès social, je jeu était égal, loyal, presque jovial. On comprend, dès lors que le rapport de force social se constituait entre la masse des salariés et la masse des capitaux investis. Il fallait bien une masse critique, de part et d’autre pour qu’il y ait suffisamment de « grain à moudre » comme aimait à le répéter un fameux dirigeant syndical. Les économies d’échelle garantissaient la hausse des salaires ou des avantages sociaux.

C’est de cette époque que date la connivence objective entre des entreprises conquérantes et de puissants syndicats de branche pour moudre ensemble le grain de la croissance du PIB. C’est de cette époque, aussi, que date le mépris social de la gauche, pour tout ce que est économiquement petit, assimilé par le progressisme, au poujadisme des années 50.

L’aile marchande de l’économie allait de pair avec un syndicalisme de la production de masse. La progression des salaires était garantie par l’accroissement des parts de marché, dans une grande confrontation entre « progressistes ». Se situer« à gauche » n’était qu’une tonalité particulière dans la grande communion pré-consumériste. Se réclamer « de gauche » supposait être partisan du toujours plus , toujours plus de croissance, de concentration et toujours plus de pouvoir d’achat et de temps libre. Et puis de temps en temps, une petite piqûre sociale de rappel, avertissait que le partage du grain n’était plus aussi équilibré qu’il devait l’être. Et les ouvriers, en arrêtant la production faisaient savoir, en creux, ce que leur travail quotidien générait comme profit à partager.

De cette époque, date une sorte de tradition syndicale et politique, presque une idéologie, celle de la concentration et de la croissance du PIB comme moteurs du progrès social. Cette idéologie, c’est la vôtre Monsieur Valls et vous vous débattez avec elle dans un monde qui a profondément changé, qui a appris la finitude qui est la sienne, qui a vu la finance mondialisée retirer un a un les liens qui l’attachait à la production des biens pour s’abstraire des contingences bassement matérielles et sociales. Un monde où la concentration devient l’ennemie de l’emploi, et de l’utilité sociale.

Oui Monsieur Valls, le progrès de vos rêves trébuche sur le scrupule des minerais qui s’épuisent et de l’effet de serre planétaire, comme Concorde, le rêve réalisé du toujours plus vite, s’est fracassé à cause d’un petit bout de métal sur la piste d’un aéroport parisien.

Bien sûr, on comprend bien que vous êtes « de gauche », mais de cette gauche qui va aller traquer les points de PIB « jusque dans les chiottes » comme dirait Monsieur Poutine. Et votre certitude intangible reste qu’il faut à tout prix laisser le camp progressiste aller de l’avant, pour concentrer toujours plus. Surtout qu’il faut lui dégager la piste, impérativement, quel qu’en soit le prix à payer pour l’environnement, gratter ici un aéroport inutile, là un barrage grotesque, plus loin, essorer le sous sol pour extirper quelques gouttes de carburant supplémentaire. Mais votre camp progressiste n’est plus qu’une illusion. Le dialogue social équitable a disparu, écrasé par le rouleau compresseur des capitaux volants, libérés du pouvoir politique, autonomes dans la recherche de la meilleure rente, investis ici aujourd’hui et demain ailleurs.

On comprend bien que pour vous, les contraintes sociales et environnementales doivent s’effacer devant celle de l’argent tel qu’il va, puisque vous n’imaginez pas le progrès social autrement que par toujours plus d’investissement en espérant que plus de grains sociaux en retombent. Pourtant, il n’est pas difficile de voir que le moulin social n’est plus en état de moudre quoique se soit, cassé sur l’autel de la toute puissance de ces entreprises conquérantes devenues des monstres plus puissants que les états, parfaitement anti-démocratiques et qui investissent aujourd’hui pour se libérer au plus vite, de leur responsabilité sociale.

C’est sans doute ce qui donne un mauvais goût de « droite » à votre politique. Pendant ce temps, les syndicats exsangues, réduits à des appareils sans troupe, négocient les reculs sociaux le dos au mur, devant des salariés devenus autant de vies inutiles. On voit bien que vous êtes de gauche puisque vous préférez donner de l’agent public aux entreprises plutôt que de les laisser rogner, encore, sur les salaires, mais est ce bien raisonnable de les croire de votre camp ? de croire en leur bonne foi sociale et environnementale ?

On comprend bien que, pour vous, le scrupule environnemental soit un frein hostile au progrès, dans le déni qui est le vôtre, de la finitude des choses, de l’appartenance des humains à l’interdépendance générale des vivants. Quand l’image du progrès se confond avec la voiture, l’avion et la centrale nucléaire, il vous est difficile de le voir dans l’économie de moyen, l’arrêt des gaspillages, la valorisation des énergies renouvelables, dans la recherche d’équilibre harmonieux entre nos sociétés humaines et le vivant, animal et végétal.

On comprend bien, à l’heure de la marchandisation planétaire, que la captation des énergies gratuites par tous, la maîtrise du renouvellement des forêts et de la faune sauvage, les équilibres économiques et sociaux entre les territoires vous parlent d’une autre planète.

On comprend bien que cette gauche n’est que la survivance d’une pratique politique et syndicale qui n’est plus en phase avec un monde qui a muté et dans lequel les facteurs de progrès se sont inversés. Imperméable à la réalité, arc-bouté sur des concepts devenus inopérants, cette gauche là doit, raisonnablement, mourir, paisiblement, avant qu’elle ne s’écrase en vol comme le Concorde sur Gonesse.

Cette gauche peut encore, avant de mourir, passer le relais du progrès à celle qui se dessine, lentement, avec difficulté, sur une trajectoire encore brouillonne, celle qui intègre enfin l’humain dans sa relation au monde vivant et minéral comme indispensable à la survie de tous.

Cette nouvelle gauche qui imagine, sans romantisme, la domestication des grands prédateurs financiers, qui expérimente des formes économiques nouvelles redonnant voix et revenu aux citoyens, qui remplace l’obéissance par la coopération, qui redonne sens au travail par son utilité sociale et environnementale, cette gauche du XXIeme siècle qui intègre , enfin, l’écologie politique.

Bernard CROZEL le 25 novembre 2014

P.-S.

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