hebdo de BENOIST

Mon âme ? Elle va bien, merci. Et la vôtre ?

C’est Yves Cochet, député EELV, qui résume sans doute le mieux la séquence politique assez particulière que nous traversons, lorsqu’il dit : « Décidément, nous ne sommes pas un parti comme les autres ». Il est vrai que nous entrons de manière peu conventionnelle dans la campagne des présidentielles et des législatives (et en écrivant cela, j’ai parfaitement conscience d’user d’un euphémisme). On ne peut d’ailleurs que souhaiter la fin de ce feuilleton centré sur les négociations avec le Parti socialiste, qui apporte, chaque jour son lot de péripéties. Mais le navire peut bien sembler tanguer sévèrement, ce n’est pas une raison pour accepter de nous identifier à l’image caricaturale que la situation, et surtout les commentaires qu’elle fait naître, sont en train de donner de l’écologie politique.

Avec Stéphane Deleforge, nous étions lundi soir invités de l’excellente émission « Cass’toi pauv’con », sur Radiom. Durant tout le débat, il a fallu batailler (gentiment) avec les animateurs, sur le choix des mots employés pour désigner ce fameux accord électoral. On le sait, c’est important, les mots, en politique. Pour eux, pas de doute : il faut parler d’un « pacte ». On pourrait après tout leur donner raison : au sens propre, un pacte n’est jamais qu’une simple convention entre plusieurs parties. Mais vous savez comme moi que ce terme porte une autre signification, celle d’accord secret et immoral, avec l’ennemi, le diable, ou qui sais-je encore... Or, il me semble que s’il est bien une dimension qui s’est révélée étrangère aux discussions avec nos partenaires socialistes, c’est bien celle du secret. Dès le départ, les objectifs ont été très clairement présentés : obtenir un nombre suffisant de circonscriptions réservées, afin de constituer un groupe parlementaire, et peser plus efficacement sur la politique d’un éventuel futur gouvernement de gauche. C’est indispensable pour poursuivre l’installation durable d’EELV dans le paysage politique français, dans un contexte d’élections présidentielle et législative qui, on le sait, ne sont pas favorables à notre mouvement. C’est surtout indispensable pour continuer à ancrer nos idées, et à mettre en œuvre nos solutions, dans le contexte de crise multiforme que nous connaissons. Quant à une éventuelle dimension immorale de cet accord... Immorale par essence, toute alliance avec le PS ? S’allier avec le PS, ce serait pactiser avec le diable ? Mais si le PS est le diable, on peut, et pour très longtemps, se résigner à la domination de la droite, tant au niveau national que local. Si le PS, c’est le diable, au moins, les guitaristes d’EELV joueront comme des dieux, pour avoir, comme le raconte la légende du bluesman Robert Johnson, vendu leur âme, un soir, à la croisée des chemins...

À la croisée des chemins : c’est précisément là que se sont retrouvés les responsables nationaux d’EELV. On entend souvent répété qu’ils auraient « vendu l’âme des écologistes en échange d’un plat de lentilles ». À partir de quel moment auraient-ils dépassé le compromis, pour rentrer dans la « compromission » ? Pour avoir lâché sur la sortie du nucléaire ? Je demande à chacun de relire, crayon en main, le texte de l’accord. Bien évidemment, on ne retrouve pas l’ensemble de notre programme : c’est normal, les socialistes ne sont pas des militants écologistes (ça se saurait). Ce programme, il sera porté par les femmes et les hommes qui se présenteront sur plus de 500 circonscriptions non-réservées, et par Éva Joly lors de la présidentielle. Mais qu’on y regarde à deux fois : ce texte est un bon texte, qui reprend un nombre très conséquent de nos analyses et de nos propositions. Les discussions qui ont abouti à sa signature ont d’ailleurs placé au cœur du débat public la question du nucléaire, de l’avenir énergétique, de la démocratisation de notre vie publique... On peut penser que ce n’est pas assez. Pour ma part, je dis que c’est le produit d’un rapport de forces, à un moment donné. Surprise ! Certains feignent de découvrir qu’EELV fait de la politique ! Or, la politique est, qu’on le veuille ou non, fondée sur des rapports de force. Il n’y a là rien d’immoral : il n’y a que dans le monde des Bisounours, ou encore dans celui des Schtroumpfs, que ces rapports sont, comme par magie, sensés s’effacer. Encore qu’une étude récente ait, pour les derniers nommés, révélé le contraire. Qu’on se replace, ne serait-ce que dix ans en arrière, pour considérer d’un œil nouveau cet accord. On mesurera tout le chemin parcouru. Ainsi, j’en suis conscient, que tout celui qui reste à faire. Mais c’est à nous, militants, qu’il appartient de faire que le mouvement vers la conversion écologique de l’économie et de la société s’accélère. Pour ma part, en soutenant cet accord, je n’ai en rien l’impression de vendre mon âme pour un plat de lentilles, fussent-elles bio. De toute façon, comme le chante Moustaki, mon âme n’a, depuis longtemps déjà, plus "la moindre chance de salut pour éviter le purgatoire »...

Je ferai court sur les difficultés auxquelles se confronte actuellement Éva Joly. L’idéal aurait bien évidemment été que l’accord soit signé après la présidentielle. Mais on le sait tous, ce n’était tout bonnement pas possible d’arriver à un résultat dans un calendrier aussi serré. On ne peut que comprendre qu’elle cherche, aujourd’hui, à reprendre son autonomie. Après tout, c’est sans doute le prix à payer si nous voulons que son message, notre message porte. Cette idée, l’ensemble de nos responsables nationaux feraient bien de l’entendre, et vite. Qu’ils se hâtent de mettre leurs égos de côté, qu’ils taisent leurs ambitions personnelles, pour se mettre tous au boulot aux côtés d’Éva. Au lieu de lui tomber dessus à bras raccourcis, il ferait mieux de s’interroger, pour savoir pourquoi ils n’ont pas su anticiper les difficultés actuelles. Pas besoin de lire dans le marc de café ou de plumer un poulet pour comprendre que cet accord allait pénaliser la campagne présidentielle de notre candidate. Et maintenant, reprendre notre place dans le débat public ne va pas se faire sans étincelles. Tant pis si ça se fait au prix de quelques maladresses. Qui peut douter un instant que Joly n’appellerait pas à voter pour le candidat socialiste s’il était présent au second tour ?Tant pis si ça fait grincer quelques dents, notamment au PS. Mais qu’est-ce qu’ils croient, nos amis socialistes ? Que l’épisode du paragraphe sur le Mox ne nous reste pas en travers de la gorge ? Que la poursuite de l’EPR et de Notre Dame des Landes nous met en joie ? Ces projets archaïques heurtent bien évidemment les sensibilités écologistes. Et qui incarne ces sensibilités, aujourd’hui ? Qui incarne, de fait, l’ « âme écologiste », si tant est qu’elle existe ? Qui, à part Éva Joly ?

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