hebdo de BENOIST

« M’sieur ! M’sieur ! C’est quoi, une puissance ? »

Le scénario semble désormais bien rôdé. Quelque personnalité de droite scrute à la loupe l’accord EELV-PS, trouve un point susceptible d’interroger le sens des responsabilités du candidat François Hollande, le dénonce. Son intervention est reprise en boucle par les médias. Et François Hollande accourt pour expliquer que, bien évidemment, il n’appliquera pas ce point de l’accord. Cela s’est vu sur le nucléaire. Cela s’est reproduit sur la question de la réforme de l’ONU. Avec un brin d’imagination, on peut sans peine imaginer les prochains épisodes de ce feuilleton politique et médiatique. Il n’y a qu’à reprendre le texte de l’accord : sur le désarmement nucléaire, la réduction des activités polluantes, la fiscalité écologique, on peut parier que la droite va trouver de très nombreuses occasions de dénoncer l’absence supposée de sens des réalités de la gauche. Et l’on peut craindre que François Hollande ne se précipite à nouveau pour se désolidariser des solutions innovantes proposées par nos deux formations.

Depuis dix ans que j’enseigne l’histoire et la géographie à des collégiens, je suis confronté, comme l’ensemble de mes collègues, à une question : « mais au fait Monsieur, c’est quoi une puissance ? ». Les programmes nous invitent à mener une réflexion approfondie sur les éléments qui expliquent la domination de certains pays. On parle de leur potentiel économique bien sûr, mais aussi de leurs atouts diplomatiques (bénéficient-ils du droit de veto au Conseil de sécurité de l’ONU ?) ou militaires (disposent-ils d’un arsenal nucléaire ?). Il est frappant de noter que, tant l’avenir de la filière nucléaire en France, que la place occupée par notre pays à l’ONU, interrogent précisément les conceptions de ce qu’est une puissance. Car ce qui se joue dans ces débats, bien au-delà des divergences entre les écologistes et François Hollande, c’est bien la question de la place que la France prétend occuper dans le monde actuel, du modèle qu’elle souhaite développer et incarner pour les décennies à venir. Oui, ce qui est en jeu ici, c’est bien la question de l’adaptation de la France au monde contemporain, et de ce qu’elle doit mettre en œuvre pour continuer à y jouer un rôle de premier plan.

Bien évidemment, le contexte de crise économique, que nous connaissons actuellement, ne fait que renforcer le poids de ces interrogations. On a vu comment la possibilité de faire appel à la Chine, pour aider les pays européens à garantir leurs dettes, a provoqué de fortes réactions, pas toujours dénuées de xénophobie, sur le thème de la perte de notre indépendance. On voit bien comment la conférence sur le climat de Durban, qui vient de s’ouvrir, risque une fois de plus de déboucher sur un échec, tant le risque d’un affrontement entre les pays émergents et les pays développés, sur la répartition des efforts pour réduire la production de gaz à effets de serre, semble impossible à éviter. Et, dans les mois et les années qui viennent, on sait déjà qu’on verra ses tensions entre les pays riches et les pays développés se multiplier. Le monde a complètement changé. La mondialisation a bouleversé en profondeur la donne économique, sociale, écologique, tant à l’échelle du globe, qu’à celle des États. Faute de l’avoir anticipé, c’est maintenant qu’il faut inventer les solutions qui nous permettront de trouver notre place dans ce monde nouveau. Et en ce sens, la conception de la puissance, telle qu’elle s’est développée à la fin du 19e siècle, puis renforcée après les deux guerres mondiales, doit impérativement être repensée. Le problème, c’est qu’en réagissant comme il le fait, François Hollande semble passer à côté de cet impératif, tout à son souci de se présenter comme un homme « responsable ». Ce problème ne lui est pas propre. C’est depuis longtemps celui du PS dans son ensemble, qui tombe malheureusement bien trop souvent dans le piège que la droite lui tend, quand elle accuse en permanence les socialistes d’ « irresponsabilité ». Et, à vouloir se montrer toujours plus dignes d’assumer la direction du pays, ces derniers succombent trop facilement au « complexe du gestionnaire ». Ils en viennent ainsi à se priver de tout ce que peuvent apporter les réflexions menées en dehors des sentiers battus, mais, pire, à défendre des positions intenables. Pour ne prendre qu’un exemple : comment limiter la part du nucléaire dans l’électricité produite et poursuivre le développement de l’EPR ?

Un monde agonise, un autre est déjà là. Cela, l’Éducation nationale l’a bien compris, en changeant ses programmes de géographie en classe de troisième, qui dès l’année prochaine ne seront plus consacrées à l’étude des trois puissances considérées autrefois comme « majeures » (les États-Unis, le Japon, l’Union Européenne). Ces changements, ne les appréhendons pas avec à l’esprit l’angoisse de la déchéance, ne les envisageons pas avec des conceptions dépassées. Oui, la France peut, précisément du fait de la place qu’elle occupe dans le monde, être un moteur pour inventer une nouvelle gouvernance mondiale, un autre rapport à l’économie, aux énergies, à la solidarité internationale... Voilà le discours qu’on attend d’une gauche responsable. S’accrocher aux conceptions gaulliennes de la puissance et de la présidence, c’est, sous couvert de « responsabilité », malheureusement, le meilleur moyen de passer à côté des échéances que nous avons devant nous.