hebdo de BENOIST

Le parfum de la dame en noir

Comme toutes les crises politiques, celle que les mensonges et la malhonnêteté de Jérôme Cahuzac ont fait naître laisse ouverts tous les possibles. Des plus constructifs : la perspective de voir enfin notre pays se doter des moyens de lutter efficacement contre la fraude fiscale, les paradis fiscaux en Europe, ou les conflits d’intérêt. Aux plus dangereux : la dénonciation généralisée de nos élus, résumée dans une formule du type « tous pourris ».

Au moment où j’écris, bien malin celui qui pourrait nous dire sur quoi ce séisme politique va déboucher. On a beau tourner les pendules, plumer les poulets ou lire dans le marc de café, « Anne ma sœur Anne » ne voit rien venir, et chacun d’attendre la prochaine « bombe politique », qui fera dégringoler le gouvernement d’un ou plusieurs étages supplémentaires dans l’échelle des enquêtes de satisfaction. Chaque jour apporte son lot de révélations, de rumeurs. A chaque heure, un nouveau représentant politique, se croyant investi des attributs du sauveur, nous livre sa proposition - de loi, de manifestation, de remaniement, de dissolution de l’assemblée - quand il ne rend pas public le montant de son compte en banque (et si vous faites les deux, c’est encore mieux). Mais l’heure ne devrait être ni aux prophètes, ni aux messies, ni au grand déballage de situations personnelles, qui, au fond, ne nous regardent pas. La seule véritable exigence de transparence, c’est de savoir si un élu s’est enrichi en profitant pour cela de son mandat, pas de savoir s’il possède une maison de famille ou une voiture offerte par son beau-frère garagiste. A ma connaissance, il existe déjà une commission chargée d’évaluer ces faits : il faut désormais lui donner les moyens de fonctionner.

La ligne de défense adoptée jusqu’à présent par l’exécutif, accablant la faute individuelle de l’ancien ministre du budget, ne parviendra pas à endiguer la vague légitime d’indignation qui traverse le pays. De même, tous les discours sur la « moralisation » de la vie publique pourraient bien rester une fois de plus sans effets, car il ne s’agit pas seulement de morale. Bien sûr, nous sommes en droit d’exiger des élus intègres, respectueux des lois qu’ils votent, partageant les obligations citoyennes, et en premier lieu l’impôt. Mais l’affaire Cahuzac a aussi, et d’abord, une forte dimension sociologique, et politique. Sociologiquement, elle révèle une fois de plus la faille béante qui s’est creusée ces trente dernières années entre les élites socialistes et l’électorat de gauche, qui les a pourtant conduits aux responsabilités au printemps derniers François Hollande. Cette fracture sociologique relève aussi d’une fracture politique, marquée par le rejet massif de la ligne austéritaire d’inspiration néo-libérale que le gouvernement a décidé de privilégier, et que Cahuzac incarnait parfaitement. Si l’on en croit certaines indiscrétions, Cécile Duflot aurait demandé, dans le huit-clos du conseil des ministres, une réorientation de la politique du gouvernement. Elle a bien raison. Vous me direz peut-être, mais pourquoi ne l’a-t-elle fait publiquement ? Je vous répondrai que non seulement elle témoigne ainsi de son sens des responsabilités, mais surtout, qu’elle a compris que les réponses à apporter ne passaient pas forcément par le bruit et à la fureur.

En appelant de manière unilatérale à une manifestation « coup de balai » le 5 mai, pour nous débarrasser d’un « système » qui a révélé sa « pourriture intrinsèque », Jean-Luc Mélenchon amène l’ensemble des sympathisants de gauche à prendre position face à ce que nous vivons actuellement. Faut-il, comme Eva Joly, accompagner le co-président du Parti de Gauche dans sa rhétorique clairement ancrée dans les années 30 ? Ou se reconnaît-on dans les propos d’André Chassaigne, le président des élus Front de gauche à l’assemblée nationale, quand il dénonce les "mots outranciers et une forme de politique spectacle" de Jean-Luc Mélenchon ? Chassaigne, qui annonce qu’il ne sera dans la rue le 5 mai que si cette manifestation « porte véritablement des solutions politiques », et « si elle sert à rassembler, pas à cliver".

Au-delà des étiquettes politiques et des clivages traditionnels, mon choix est clair. Cela fait des mois que Jean-Luc Mélenchon est dans la surenchère verbale permanente. Mais, là, c’en est trop. Pourquoi ? D’abord parce que Jean-Luc Mélenchon doit entendre que nous ne l’avons pas attendu pour demander le passage à une VIe République plus démocratique, plus sociale, plus écologiste, qui limiterait les risques de voir apparaître de nouveaux Cahuzac. Comme le montre le cas du Grand Rabbin de France, il est toujours bon de citer ses sources. Ensuite, parce que s’autoproclamer le champion du « peuple », ne fait pas de vous le porte-parole exclusif de ce dernier, loin de là. Mais surtout, parce que l’expérience – notamment les dernières élections présidentielle et législative - nous a clairement montré que cette rhétorique outrancière n’avait aucun effet contre la montée du vote Front national.

Autant Mélenchon a raison d’exiger du gouvernement un changement d’orientation politique, autant il a tort à mes yeux de le faire de cette manière. Et qu’on ne vienne pas me reprocher d’hurler avec les loups et de ne pas prendre la mesure de la colère et du dégoût. Mais je n’irai pas manifester derrière de tels mots d’ordre le 5 mai. Parce qu’il n’est pas question pour moi, comme pour l’immense majorité des écologistes, d’aller parfumer, non pas « la dame en noir » chère à Maurice Leblanc, mais la « dame en bleu marine », qui n’attend que ça.