hebdo de BENOIST

Le grand jeu de la rentrée : « énervons les écologistes »

Allez savoir, c’est peut-être la très belle exposition consacrée par la Cinémathèque française à Tim Burton qui m’invite à placer cet éditorial de rentrée sous le signe de l’imaginaire foisonnant. Nous sommes mi-août, rue de Solferino. Un bureau national extraordinaire du Parti socialiste a été convoqué. A l’ordre du jour, une réflexion collective sur les thèmes susceptibles de marquer la rentrée politique. Il fait très chaud, la plupart des participants regrettent amèrement d’avoir dû interrompre leurs congés pour venir ainsi se creuser les méninges. Une figure du parti prend cependant la parole : « Chers camarades, nous devons sérieusement nous pencher sur cette question. D’après mes informations, Mélenchon s’est refait la cerise au soleil de l’Amérique du Sud. Il va canarder sévère. Je ne vous parle pas de la droite qui va aussi nous mettre dans le viseur pour tenter de masquer ses propres divisions. Il y a urgence. L’électorat de gauche s’impatiente de ne pas voir réellement mis en œuvre le changement promis. Alors débrouillez-vous, mais il faut qu’on trouve une idée solide avant la fin de la journée, parce que je n’ai absolument pas l’intention de me priver d’une journée de vacances en plus ». Un lourd silence s’abat sur l’assemblée, et puis, d’un coup, le maire de Lyon (je vous rappelle que nous sommes toujours dans l’imaginaire le plus débridé) se lève et propose : « On n’a qu’à taper sur les écolos. J’en ai pris l’habitude dans ma ville. Ça ne mange pas de pain, ça va nous permettre d’affirmer notre autorité sur la majorité, et surtout, ça va enfin les remettre à leur place. Même, avec un peu de chance, on va tellement les énerver qu’ils vont finir par quitter le gouvernement. Que chacun s’y mette et vous allez voir, ça va être une très belle rentrée politique ». La proposition fut vite approuvée (il faut dire que chacun avait hâte de retourner prendre un repos bien mérité), les thèmes d’intervention furent répartis entre les uns et les autres, et la séance fut levée dans l’ambiance sereine qui naît du sentiment du travail bien fait.

Pour sûr, le caractère réel d’une telle réunion est plus que douteux. Mais ce qui ne l’est pas, c’est l’acharnement de trop nombreux responsables socialistes à soutenir publiquement les positions les plus rétrogrades en matière d’écologie en cette fin d’été. Par nature, l’écologiste n’est pas paranoïaque. Par contre, il sait comme chacun faire le pas de côté pour éviter qu’on ne continue à s’amuser à lui marcher sur les pieds. Je pense ici à l’intervention remarquée de la ministre de l’écologie Delphine Batho aux universités d’été d’EELV, lorsqu’elle a affirmé que la voiture électrique – donc, en l’état actuel, la voiture nucléaire - représentait bien évidemment l’avenir. Je ne saurais oublier les sorties médiatiques de son collègue du redressement productif autour du nucléaire (qui représente lui aussi une « filière d’avenir », c’est de saison). Arnaud Montebourg n’hésite pas en parallèle à entonner de véritables odes à la gloire de l’automobile, incarnation du rêve et de la liberté… Le nucléaire et la bagnole, clés de notre avenir : il n’y a pas à dire, ça c’est du changement, surtout pour le chantre de la « révolution verte » lors des primaires socialistes. Comment passer sous silence la porte ouverte à l’exploitation du gaz et des huiles de schiste, qui pourrait être relancée si des techniques « propres » d’extraction venaient à être inventées. Il faut aussi signaler la baisse démagogique du prix de l’essence. Pour achever ce drôle de tableau, il faut citer ici les « recadrages » préventifs de Jean-Marc Ayrault sur une solidarité majoritaire que personne n’avait pourtant encore menacée et conclure, à tout seigneur tout honneur, avec Gérard Collomb, qui s’enorgueillit, dans sa ville, de « visser » les écologistes.

Bien évidemment, il y a dans tout ceci beaucoup de posture politique, alors que la majorité sait que les jours à venir seront difficiles, et que se dessine déjà la préparation des prochaines échéances électorales. Tout ceci pourrait d’ailleurs être sans gravité, comme une redécouverte des divergences qui avaient été actées dans l’accord de mandature, comme le nucléaire ou l’aéroport de Notre Dame des Landes, pour n’en citer que deux. Mais malheureusement, les effets délétères de telles prises de position n’ont pas tardé à se faire sentir. On en a ainsi pu voir une « experte » expliquer à David Pujadas sur le plateau du 20 heures de France 2 : « Imaginez David… les réserves de la France en gaz de schiste seraient de 5000 milliards de m3 … Elles pourraient nous assurer, au rythme de notre consommation actuelle, 90 ans d’autonomie ». Et David Pujadas de hocher la tête avec un sourire satisfait. Un instant, je me suis demandé s’il allait lui demander les conséquences sur l’environnement d’un maintien de notre consommation actuelle… s’il allait faire le parallèle avec la révision des prévisions du GIEC qui annonce une accélération du réchauffement climatique… et puis non, il a enchaîné sur les derniers résultats sportifs. Las, j’ai coupé ma télé.

De nombreux cadres socialistes ont sans doute en travers de la gorge l’accord qui a permis à EELV de disposer pour la première fois de son histoire d’un groupe à l’assemblée. Ils ne partagent sans doute pas nos positions sur la croissance, la transition énergétique, ou la rénovation démocratique de notre pays. Soit. Mais refuser le débat en privilégiant l’anathème ou la provocation est à coup sûr la pire voie que pourraient emprunter les socialistes. Sûr qu’à l’échelon local, nos camarades socialistes, forts de l’expérience des dernières municipales et des dernières législatives, ont depuis longtemps compris qu’il valait mieux travailler avec les écologistes que contre eux. Puissent-ils influencer l’ensemble de leur parti, pour que la « gauche durable » ne reste pas lettre morte, et soit ainsi sacrifiée sur l’autel d’un « réalisme » politique… qui n’est jamais que le nom pris par une certaine vision de la société et de son devenir.