hebdo de BENOIST

Le cul entre deux chaises ? Ou pont entre deux rives ?

Ces derniers jours, c’est peu dire que les écologistes ont été interpelés, pour interroger leur refus de prendre part à l’initiative, lancée par Jean-Luc Mélenchon, d’une marche citoyenne en faveur de la 6e République, ce dimanche à Paris. Mais cette interpellation dépasse largement Europe Ecologie – les Verts. Comme je l’écrivais dans mon précédent éditorial, nous sommes ici dans l’un de ces moments politiques où chacun d’entre nous est invité à prendre position. Et ce positionnement va bien au-delà de la simple participation à un défilé d’un jour. Il relève, pour les mois et les années à venir, d’une interrogation profonde, dont nous ne pouvons absolument pas faire l’économie : si nous partageons, avec le Front de gauche et nombre de militants socialistes, des buts communs – au-delà de divergences certaines, mais sans doute pas indépassables - quel chemin faut-il emprunter pour parvenir à nos buts ?

Cette interrogation était au cœur du débat, de haute tenue, que Médiapart organisait vendredi soir entre Jean-Luc Mélenchon et Pascal Durand, le secrétaire national d’EELV. Je ne peux que vous inviter, si vous ne l’avez pas encore fait, à suivre en ligne cet échange, où l’on découvre deux responsables politiques, qui se respectent, savent s’écouter, trouver et prendre le temps de développer leurs arguments. Deux hommes qui savent reconnaître leurs erreurs, qui n’hésitent pas à citer Trotski, Spinoza, à rire franchement autour d’une citation d’Hugo… Oui, notre démocratie est malade. Oui, notre république a besoin d’être revitalisée. De tels débats peuvent cependant nous servir de boussole, dans notre souci commun de redonner du sens et de la valeur à la réflexion et à l’action politique. A noter qu’Harlem Désir, premier secrétaire du PS, a refusé de participer à ce débat.

Pour ma part, j’ai apprécié de (re) découvrir un Jean-Luc Mélenchon apaisé, loin de la caricature de tribun outrancier qu’il se complait trop souvent à incarner. Je me suis reconnu pleinement dans sa description de ce que pourraient être les grands axes d’une nouvelle république, fondée, entre autres, sur la règle verte, la citoyenneté dans l’entreprise, ou encore le droit sacré à l’insurrection pour les citoyens. Comme lui, je pense que le rejet par le gouvernement de la loi d’amnistie des syndicalistes est symptomatique de tout ce qui ne va pas actuellement, tant dans nos institutions que dans la politique menée par la majorité.

On l’aura compris, la principale opposition entre EELV et le Front de gauche ne se situe pas dans les objectifs à atteindre. C’est bien dans les moyens à mettre en œuvre pour les réaliser que les analyses divergent. Direct, Pascal Durand a interrogé tout au long de leur débat Jean-Luc Mélenchon pour savoir comment il compte construire une majorité, à même d’imposer l’élection d’une assemblée constituante. Dans un premier temps, notons que le leader du Parti de gauche s’est bien gardé de répondre. Ce n’est qu’en fin d’émission qu’il a expliqué que si Hollande le nommait premier ministre, il disposerait, avec les députés élus au printemps 2012, de la majorité nécessaire à l’accompagnement de la révolution citoyenne qu’il appelle de ses vœux. Mélenchon a donc les yeux rivés sur l’horizon révolutionnaire et l’irruption de la force populaire, à même d’imposer des bouleversements dont, ne rêvons pas, la majorité des députés socialistes actuels ne veut pas entendre parler. Pascal Durand table, lui sur la durée pour convaincre les socialistes de la nécessité de changer de politique et de constituer une large majorité à gauche, capable de mettre en œuvre démocratiquement les changements profonds que la situation impose. Ce débat est-il une énième variation de l’opposition entre réformistes et révolutionnaires ? Peut-être. Toujours est-il qu’il est là. Il s’impose à nous tous.

Sans surprise, la question de la participation gouvernementale a été centrale dans les échanges. Pascal Durand a rappelé qu’à ses yeux, les écologistes sont plus efficaces dans la majorité qu’en dehors. Jean-Luc Mélenchon a réaffirmé le contraire, soulignant que le coût de la participation est très élevé, trop élevé. A ses yeux, la contradiction fondamentale d’EELV, c’est de participer à un gouvernement qui applique des politiques austéritaires, imposées par des institutions qui ne sont pas démocratiques, comme la Troïka (FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne), tout en affirmant refuser ces politiques et leurs terribles effets. Et quand Pascal Durand, en fin de débat, dit à Jean-Luc Mélenchon qu’il ira manifester le 5 mai, si, dans le même temps le Front de gauche entre au gouvernement, ce dernier lui répond : « Où est-ce que nous sommes le plus utiles ? Pas dans le gouvernement. Mais en essayant de renverser la table à temps ».

Dans ce débat, cette question du temps est donc fondamentale. Au temps court de la manifestation, Pascal Durand a opposé celui, plus long, de la construction d’une majorité. Le temps, c’est aussi celui des échéances à venir, et du risque que constitue la montée de l’extrême-droite, dans le contexte de crise que nous connaissons. A ce propos, j’aimerais apporter une précision à ce que je vous écrivais il y a 15 jours : jamais je ne dirai que la parole ou l’action de M. Mélenchon sont la cause de la montée du vote Front national. Ce que je pense, c’est que l’invective et la dénonciation généralisée se révèlent inefficaces pour lutter contre la progression de l’extrême-droite. La nuance est importante.

Car la montée du FN est, nous le savons bien, d’abord liée à l’incapacité des gouvernants à faire face aux conséquences d’ une crise démocratique, économique, sociale et environnementale, qui signe la fin d’un monde, que la politique menée actuellement tente, au mieux, d’accompagner, au pire, de nier. A ce propos, personne ne peut se réjouir de la faible participation aux cortèges du 1er mai. Mais chacun peut comprendre que c’est bien la politique menée par Hollande depuis son élection qui provoque cette résignation et cette désaffection, parce que cette politique divise le front syndical, et plus largement le peuple de gauche, forcément déboussolé devant l’absence du changement annoncé.

En conclusion du débat, Edwy Plénel, citant le grand historien et résistant Jean-Pierre Vernant, s’interroge : les écologistes ne sont-ils pas piégés ? Sont-ils vraiment plus efficaces « dedans » ? Ne pèseraient-ils pas plus « dehors » ? Je continue à penser que notre place n’est pas dans les cortèges de ce 5 mai. On ne peut participer à une majorité – sur la base d’un accord de gouvernement, rappelons-le – et se rendre à une manifestation dont les mots d’ordre, et plus encore l’interprétation qui en sera donnée, seront dirigés contre cette même majorité. Une chose est sûre : on ne peut être à la fois dedans et dehors. Pour nous, écologistes, le moment est cependant venu de répondre à cette question : pouvons-nous soutenir plus longtemps la politique menée par le gouvernement ? Si l’on répond oui, nous devons admettre que nous nous coupons, non seulement des participants à la marche citoyenne, mais aussi des points fondamentaux de notre programme. Si l’on répond non, alors, deux solutions se présentent : soit le parti socialiste et le gouvernement se décident enfin à infléchir nettement leur politique, soit nous devons nous désolidariser de la majorité. Depuis un an, Hollande a crû qu’il pouvait faire sans trop de dégâts le grand écart entre deux lignes politiques, qui correspondent aussi aux deux grands types d’électorats qui l’ont conduit au pouvoir, depuis l’extrême-gauche jusqu’au centre. La situation lui impose désormais de choisir. Mais s’il pense qu’il n’y a pas d’autre alternative que de rester sur la ligne sociale-démocrate d’influence très libérale, alors je ne vois pas comment nous pourrions continuer à la soutenir.

Pour l’instant – mais pour combien de temps encore ? – EELV n’a pas vraiment le cul entre deux chaises. Au contraire, notre parti peut et doit encore se penser comme une charnière, comme un pont entre deux rives. Il en est ainsi à l’échelle nationale comme à l’échelle locale. Tout ce que nous avons tenté de mettre en œuvre sur Castres depuis deux ans en témoigne. Mais que les socialistes en viennent à faire le choix d’éloigner encore plus ces rives et là, il nous faudra choisir. Soyons réalistes : nous sommes beaucoup de choses, mais pas encore des gymnastes, bien plus élastiques que le Président de la République.