A/ l’écoloCASTRES,le blog

Le chagrin de la terre

A la une de l’Obs (nouvelle formule), du 23 au 29 octobre 2014, on lit une tonitruante déclaration de Manuel Valls : « il faut en finir avec la gauche passéiste ».

Puis, à la page 38, un gros titre nous interpelle : « se réinventer ou mourir ».

Cher Premier Ministre, je vous prends au mot : oui, réinventer la gauche, afin que les jeunes comme Rémi Fraisse puissent ne plus mourir aujourd’hui en France pour leurs idées progressistes, comme ce fût son cas en ce 26 octobre au petit matin, au cœur d’une forêt dévastée.

Mourir pour des idées… Ce n’est malheureusement pas relativement bête et stupide, mais scandaleux, quand on connaît maintenant les circonstances de sa mort par grenade offensive, véritable arme de guerre contre la population.

Oui, réinventer la gauche, la grande question est là, en effet, et en finir avec la gauche passéiste, bien sûr…

Mais qu’est-ce que cette gauche passéiste, et que serait une véritable réinvention de cette belle idée de « La Gauche » ?

La nôtre est agonisante, cela ne fait pas de doute, mais pourquoi ? Parce qu’elle a renoncé à ses idéaux, ceux qui furent forgés par la philosophie des Lumières en pleine décomposition de l’Ancien Régime, et qui furent portés par les révoltes populaires dont l’emblème est la symbolique Révolution Française. Celle-ci, malgré ses violents soubresauts qu’il convient d’interroger, a été le terreau des idées nouvelles d’émancipation du religieux, de liberté individuelle, de démocratie, pour lesquelles des citoyens ont dû se battre durant tout le 19ème siècle pour qu’elles pénètrent véritablement la société, et ceci dans un contexte historique et anthropologique particulier, celui de la conquête de la terre.

Car la révolution des idées s’est accompagnée d’une vision matérialiste du monde, la Modernité, et, à partir de là, ce fût la grande odyssée prométhéenne du Progrès, qui allait apporter les lendemains qui chantent dans son navire, lancé à vitesse de plus en plus grande sur l’océan du possible, grâce à la science appliquée, à la technique puis à la technologie, essentiellement au service de l’Occident triomphant. Pendant un siècle et demi, ce progrès s’est effectué sur une double dévastation : celle des autres cultures et celle de la planète Terre.

Puis la plupart des peuples, influencés par les idées d’émancipation, ont commencé à secouer leur joug, à vouloir se libérer de l’emprise occidentale dès la première moitié du 20ème siècle, en adoptant, souvent, des constitutions démocratiques, ou en imitant les grands frères marxistes. En tentant d’être, eux aussi, de vrais modernes.

La terre, elle, est restée muette, bonne mère providence, toujours pleine de richesses, toujours disponible, malgré ses blessures dues à la surexploitation des montagnes, des champs, des forêts, des mers, qui empirait de décennie en décennie…

Et puis, avec la Société de Consommation d’après-guerre, stade ultime de la prédation moderne, où chacun d’entre nous était sommé d’accumuler le maximum de choses, comme un petit roi dans son royaume de poche, pour pouvoir bénéficier de la considération sociale, le scandale de ces ravages a commencé à se faire connaître : l’écologie était née, comme mise en garde contre la dérive hyper-matérialiste qui envahissait l’humanité.

En 1974, René Dumont se présentait aux élections présidentielles. C’était un marginal pour la bien-pensance confortablement installée dans ses certitudes d’un avenir toujours meilleur, grâce au toujours plus.

Nous fûmes une poignée à voter pour lui : 1,32%… Et depuis, notre discours est toujours le même : arrêtons de détruire la vie pour notre seul bénéfice d’Homo Sapiens-Demens capricieux, enfant trop gâté d’une mère épuisée de trop donner, et pendant plus de 40 ans, nous avons été considérés comme des attardés du progrès, des adeptes de la bougie et des cavernes.

Pendant ce temps, la planète meurtrie agonisait. Et maintenant elle nous montre son chagrin : dérèglement climatique, reconnu officiellement ; pollutions en tous genres : pluies acides, marées noires, chimie envahissante, contamination nucléaire ; perte de la biodiversité : espèces éradiqués, forêts primaires anéanties…

Et puis, très en colère, elle nous crie sa lassitude de cette espèce ingrate qu’elle a mise au monde : tsunamis, cyclones, sécheresse, inondations, hausse du niveau des océans.

Non, nous ne sommes pas tous-puissants, et nous commençons à payer notre démesure.

Non, Monsieur le Premier Ministre, réinventer la gauche ne doit pas consister à se jeter dans les bras d’un système économique et financier à la fois gargantuesque et autiste, retranché dans son Fort Knox scientiste, pour que surtout rien ne change, et que les dirigeants puissent continuer à faire des affaires en dansant sur le volcan.

Pour que surtout rien ne change, car que seraient les braves petits soldats aliénés de ce système fou sans leurs innombrables objets, à l’obsolescence de plus en plus rapide, pour nourrir le Léviathan.

Mais pensent-t-ils, ces accros de la consommation tous azimuts, lorsqu’ils changent de téléphone portable tous les ans, et d’ordinateur tous les deux ans, que ceux-ci contiennent des métaux rares prélevés dans des mines archaïques par des enfants africains qui eux ne vont pas à l’école, afin que les petits occidentaux se concurrencent âprement durant toute leur enfance pour éviter de devenir de futurs chômeurs.

Monsieur le Premier Ministre, la réinvention de la gauche passera par la prise en compte de cette réalité : nous devons abandonner le modèle consumériste, car le fantasme de l’infinie richesse pour chacun est diabolique, puisque notre planète est un espace fini.

Heureusement, depuis un demi-siècle, un nouveau monde est en marche, qui refuse d’être complice de cet « écocide », et qui ne croit plus que l’on puisse s’épanouir en se coupant de la nature et en bâtissant des cathédrales de verre et d’acier pour que des prêtres en costume-cravate nous obligent à nous prosterner devant un Veau d’Or cybernétique.

Ce monde en marche est un monde pluriel, métisse, bigarré, qui réinvente une société joyeusement simple mais incroyablement vivante, une humanité arc-en-ciel, sobrement heureuse.

Rémi Fraisse, proche, par son éducation, de l’immémoriale philosophie de l’Inde, appartenait à cette nouvelle occidentalité mal coiffée et mal habillée, selon les critères conventionnels, mais dont l’anticonformisme porte les nouvelles valeurs de l’avenir : respect de la nature, partage des richesses, tolérance envers les autres cultures, construisant un humanisme écologique, où l’être humain aurait enfin compris qu’il est un enfant de la terre.

Ecoutez-la, cette mouvance citoyenne, ne la méprisez pas, car elle anticipe ce qui sera bientôt la vie du plus grand nombre, car la Sacrée Croissance de vos statistiques de sera plus jamais au rendez-vous, et notre belle et grande hégémonie occidentale est morte de sa belle mort.

Monsieur le Premier Ministre, dites à vos collègues, Messieurs (et parfois Mesdames) les politiciens professionnels, qu’il leur faudra de toutes façons, qu’ils le veuillent ou non, réviser tôt ou tard leurs indicateurs économiques, car le Produit Intérieur Brut ne pourra continuer à croître qu’à la faveur de toujours plus de destruction et de malheur.

Au fait, regardez donc vers l’Himalaya, et ne considérez pas farfelu qu’il soit possible de calculer autrement la vitalité sociétale, comme le fait le Bhoutan, ce tout petit royaume qui a décidé de s’intéresser au Bonheur National Brut, indice permettant que l’existence des peuples soit fondée sur des valeurs intérieures, éthiques et spirituelles, au sein de laquelle les objets seraient des utilités et non plus d’inutiles nécessités pour un système vorace et avide.

Ne dites pas à propos des remuants écologistes que ce sont des marginaux-casseurs-voyous, dangereux radicaux libres, bien qu’il soit évident de certains amateurs de désordre profitent de l’emballement que votre rigidité produit. Si vous vous crispez sur un modèle en fin de course dont nous payerons tous l’agonie, en diluant la gauche dans le grand chaudron mondialiste aux contours de plus en plus malhonnêtes, voire mafieux, vous serez responsable d’une radicalisation d’un genre nouveau : l’écologie extrême.

Beaucoup de ces jeunes, dont les emplois se font de plus en plus rares, au fur et à mesure que le génie technique invente de nouvelles machines, de nouveaux robots, et que vous refusez de prendre à bras-le-corps ce fait nouveau, à cause de votre aveuglement de nomenklatura coupée des réalités du petit peuple ; ces jeunes, donc, risquent de ne plus avoir rien à perdre et saccageront votre ordre établi, par désespoir ou parce qu’ils seront manipulés par d’obscures forces politiques très brunes.

Et puis, Monsieur le Premier Ministre, dites-moi les yeux dans les yeux pourquoi il y avait 250 Gardes Mobiles ce soir du 25 octobre dans la forêt de Sivens, alors qu’il n’y avait rien à défendre contre les sauvageons, à part une plate-forme entourée de barbelés.

Qu’est-ce qui a poussé les responsables de l’Armée à considérer qu’il fallait montrer sa force ce soir-là, alors que 5000 personnes pacifistes se rassemblaient pour tenter de faire arrêter un projet stupide et surdimensionné, et auxquelles le lendemain même deux experts du Gouvernement donnaient raison.

Rémi Fraisse était botaniste et non-violent, il venait dans cette forêt-là et ailleurs pour étudier les plantes rares et à protéger. Il était spécialiste de la renoncule à feuille d’ophioglosse.

Durant cette belle après-midi d’automne, il était là avec nous tous, jeunes et moins jeunes, mais tous désireux de contribuer à faire de la forêt de Sivens le symbole d’une lutte et plus en plus urgente : celle de la réinvention d’une gauche progressiste, porteuse d’une éthique planétaire, où l’homme respecterait l’homme, mais aussi la terre qui le nourrit, et tous les êtres vivants, ses compagnons.

Depuis longtemps, déjà, mais encore plus depuis ce petit matin-là, la terre a vraiment du chagrin.

Répondre à cet article

Commentaires

2 Messages de forum

  1. Le chagrin de la terre

    Merci Eveline pour cette belle tribune.

    Au delà de l’adresse au Premier ministre -fondamentalement inutile, malgré la pertinence du propos, tant l’obstination du personnage est grande- je reçois votre texte comme une invitation, une supplique, adressée aux acteurs politiques locaux -militant(e)s et élu(e)s- qui se retrouvent, malgré leurs différences, aux côtés du Collectif Testet et des Zadistes.

    Pour celles et ceux, dont je suis, qui veulent encore croire à la démocratie représentative, Sivens est porteur d’espoir. Celui de voir enfin un "front progressiste" très large émerger à l’occasion de la toute prochaine échéance électorale, celle des élections cantonales de mars 2015. L’occasion s’offre à nous aujourd’hui dans le Tarn. Alors, n’attendons plus, unissons nos forces pour "renverser la table", pour "réinventer une gauche progressiste" comme vous le dites si bien.

    Jean-Pierre Merlo - Albi - 19 novembre 2014

    | 19 novembre 2014, 12:47

    Répondre à ce message

    1. Le chagrin de la terre

      Merci Evelyne pour ce texte magnifique, à la fois poétique et politique .

      Tu sais .... j’aimerai un jour voter pour une personne courageuse, désintéressée, imaginative et créative, avec des convictions ... pour une personne jeune aussi ..... J’ai beau chercher, .... Il y a bien évidemment les zadistes : courageux car ils sont en première ligne, ... désintéressés parce qu’ils n’ont rien à perdre, ... imaginatifs et créatifs par leurs propositions et leur mode de vie, .... avec des convictions comme l’importance de la démocratie, de la relation à la nature par exemple, ... jeune parce que non formatés ........ et puis non violent, contrairement à ce que les médias ont essayé de faire passer dans la campagne de désinformation que nous avons subie.
      Mais aucun zadiste ne prendra le chemin de la politique.
      Alors comment traduire politiquement cet élan, comment fédérer toutes ces belles initiatives citoyennes et écologiques que nous connaissons tous ... comment éveiller les consciences ou réveiller l’humain qui existe en chacun de nous ?
      C’est la grande interrogation pour moi. Je reste en veille permanente bien sûr !
      La mort de Rémi a été pour moi à la fois une très grande douleur mais aussi la fin de quelque chose. Pourquoi suis je si mal en ce moment ? : parce que l’ordre républicain en assassinant Rémi à tuer une part de moi même ...et de mes rêves.

      Les élus locaux, je devrais dire les barons locaux ne comprennent pas, ce n’est pas toujours de la mauvaise volonté, c’est une incapacité intellectuelle et morale à comprendre le monde et les jeunes. Beaucoup ont oublié qu’ils étaient dans leur jeunesse, militants, avec des convictions. Beaucoup se sont réfugiés dans des certitudes qui frisent le dogmatisme. D’autres ne sont pas à leur place, d’autres enfin parfois conscients sont pris dans la machinerie politicienne..... d’autres heureusement, bien éclairés, croient qu’il est encore possible d’éviter le pire : les extrémistes de tout poil .... Tu as raison Evelyne en parlant non pas des djiadistes verts (tu n’aurais pas osé) mais ... on est pas loin !!!!
      Alors l’espoir avec tout ça, il va falloir ramer fort ! ... et surtout pas tout seul !
      Amicalement

      par Philippe Rabatel | 26 novembre 2014, 18:00

      Répondre à ce message