hebdo de BENOIST

La stratégie du fou

J’avais décidé de vous parler cette semaine d’un certain article paru dans le quotidien « Le Journal d’ici », et qui a fait un peu de bruit. Son auteur s’interroge en titre : « Testas, sauveur de la gauche castraise ? », et nous livre un long portrait du conseiller général socialiste du canton de Castres Sud, qui ferait partie des « impétrants » (chers à Arnaud Montebourg) à la mairie de Castres, bien qu’il n’ait encore pas fait publiquement acte de candidature.

Je partage l’avis de ceux qui pensent que concernant la future tête de liste de la gauche, il ne faut en aucune manière se précipiter. Je les rejoins quand ils disent qu’il faut d’abord se donner les moyens de construire l’unité de toutes ses composantes, puis de rédiger un projet alternatif, porté par une équipe renouvelée. C’est la voix de la raison. C’est ce que nous écrivons depuis des mois. C’est pour ça que nous avons décidé, avec d’autres partis et organisations, de nous inscrire dans le travail commun au sein du groupe « Castres 2014 ». Et c’est pourquoi, lors de la courte interview réalisée dans la perspective de l’article du « Journal d’ici », j’ai pu déclarer au journaliste, surpris : « la tête de liste ne posera aucun problème, si (parce qu’il y a un « si ») nous réunissons le travail unitaire. Si l’on réussit ce travail, nous n’aurons aucun mal à désigner l’homme ou la femme chargée de nous représenter ».

Je souhaitais développer avec vous cette idée, et puis, allez savoir pourquoi, me sont venus à l’esprit les différents épisodes du feuilleton qui déchire l’UMP depuis plusieurs semaines. Si vous ne les connaissez pas encore, je vous invite à découvrir les analyses qu’en livre chaque semaine le psychanalyste Jacques-Alain Miller dans « le Point ». C’est un régal. Notamment parce que Miller ne s’amuse pas, comme tant d’autres « experts » psychiatres autoproclamés, à livrer une analyse vaguement psychologique de ce qui se passe dans le principal parti de droite. Au contraire, il pose chaque semaine un regard proprement politique sur l’opposition entre François Fillon et Jean-François Copé. Ce qui lui permet par exemple d’affirmer, contrairement au chœur des journalistes et des élus UMP, que cette crise, loin d’affaiblir les deux protagonistes, pourrait bien, au contraire, renforcer leur positionnement dans le champ politique. Cette affirmation individuelle a cependant un prix, que Copé et Fillon semblent prêts à payer, bien que les élections législatives partielles du week-end dernier tendraient à prouver le contraire : celui de l’affaiblissement de leur parti. Miller nous rappelle au passage que la politique n’est pas le domaine unique de la raison, mais qu’elle se nourrit d’abord de passions, fussent-elles enrobées des atours les plus raisonnables qui soient.

Pour éclairer cette lutte fratricide, Miller se tourne vers la « stratégie du fou », décrite par Thomas Schelling dans un ouvrage de stratégie en 1960. Qu’est-ce que cette stratégie un peu particulière ? En 2005, l’un des étudiants de Schelling, Michael Kinsley, en a tiré une fable éclairante :

"Vous êtes au bord d’un précipice, enchaîné par la cheville à quelqu’un d’autre. Vous serez tous les deux libérés, et l’un se verra remettre une forte somme dès que l’autre acceptera par avance de renoncer à la recevoir. Comment allez-vous convaincre l’autre type de déclarer forfait, alors que la seule menace à votre disposition, c’est de le pousser dans le gouffre, ce qui vous supprimerait tous les deux ensemble ? Réponse : vous vous approchez toujours davantage du bord du gouffre. Il s’agit de persuader l’autre que vous êtes capable de faire quelque chose de parfaitement irrationnel : le précipiter dans le vide, et vous avec. Tout ce que vous avez à faire, c’est de le convaincre que vous êtes, plus que lui, prêt à prendre le risque de tomber accidentellement de la falaise. Si vous arrivez à ça, vous gagnez."

Dans le fond, que dit Jean-François Copé ? : "Périsse l’UMP plutôt que de lâcher la présidence." Et François Fillon ? : "Périsse l’UMP plutôt que de laisser la présidence à Copé." Comme l’écrit Jacques-Alain Miller : « deux positions absolues et antagonistes, soutenues par le même "à tout prix". Cependant, elles ne sont pas inconciliables, car leur intersection est non-vide. Elles sont toutes deux satisfaites si l’UMP périt ».

Je comprends maintenant pourquoi la référence à ce qui se passe à l’UMP a fini par me venir. Car si vous voulez mon avis, cela fait quelques années que de trop nombreux représentants de la gauche castraise se sont engagés dans cette stratégie du fou. Il est temps d’en sortir, et de tous se mettre autour de la table, non pour désigner celui ou celle qui sera allé le plus loin au bord du précipice, mais pour construire enfin le projet commun que chacun semble, du moins publiquement, appeler de ses vœux. Car si on continue ce petit jeu du « je te tiens, tu me tiens… », il y a fort à parier qu’une fois de plus, c’est toute la gauche qui va être emportée. Et là, pas de sauveur en perspective…

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Commentaires

2 Messages de forum

  1. La stratégie du fou

    L’article sur "la stratégie du fou" m’a profondément interpelée. En effet, à quoi bon changer une tête pour une autre, de gauche ou d’ailleurs, sans savoir dans quelle mesure elle représente nos aspirations ( pour n’utiliser que ce mot, alors que l’on voudrait dire, nos espérances), à quoi elle s’engage, et comment rendra-t-elle compte du mandat qu’on lui a confié ?

    "(...)Il est temps d’en sortir, et de tous se mettre autour de la table, non pour désigner celui ou celle qui sera allé le plus loin au bord du précipice, mais pour construire enfin le projet commun que chacun semble, du moins publiquement, appeler de ses vœux (...)"

    Est-ce que c’est pertinent de vous demander autour de quel table pourrait se construire ce projet commun et avec qui ?
    Bien cordialement,
    L. Sanchez
    Castres.

    par Sanchez Lili | 17 décembre 2012, 23:47

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  2. La stratégie du fou

    Je suis bien désabusé... Je sens que "je vais tourner anar" !
    A ce propos un texte de Patrick Mignard (ci-dessous) qui peut être un utile complément à ton article

    Claude Rossignol

    LES MASQUES TOMBENT !

    Le spectacle que nous donne depuis deux mois l’UMP, principal parti de la droite française est riche d’enseignements. Il vaut largement tous les discours sur la réalité de la politique et sur ce qu’est la classe politique dans son ensemble.

    Pour une fois que s’expriment clairement les mécanismes qui animent les partis politiques, on ferait bien d’observer cela à la loupe et d’en tirer les conclusions qui s’imposent.

    UN DERAPAGE ?... PAS DU TOUT

    Ce serait un peu facile de s’en tenir à cette hypothèse, celle du dérapage, du dysfonctionnement, de l’erreur d’organisation.

    Les politiciens qui composent les partis sont des professionnels, des techniciens de l’organisation, ils ont de l’expérience, les moyens, ils savent quelles sont les conséquences de leurs actes, des décisions qu’ils prennent, ou ne prennent pas, ce que sont les jeux d’alliance et par dessus tout, comment sauvegarder leurs intérêts. Ce sont des personnes qui n’ont aucun scrupule,… il suffit de voir certains parler d’équité et d’honnête à la télévision sans la moindre honte (des noms ?)…. alors qu’un certain nombre – pour ne pas dire un nombre certain - sont pris dans des procédures judiciaires.

    Qui peut déceler dans ce conflit d’appareil un quelconque débat idéologique ? Et si c’était véritablement une question de divergence idéologique on en verrai tout de suite les tenants et les aboutissants,… or les personnes, les clans concernés reconnaissent publiquement qu’il n’y a pas à proprement parler – si j’ose dire – de divergences idéologiques. Il s’agit donc bien d’un conflit d’intérêts, d’une lutte de clans.

    Le spectacle est-il affligeant ? Pas du tout, il correspond tout à fait à la réalité de ce qu’est la politique et la classe politique. Ce spectacle dévoile les véritables mécanismes qui président au fonctionnement des partis politiques.

    Ce qui est par contre affligeant c’est que les citoyens, devant une telle évidence continuent à faire confiance à cette engeance qui les prend pour des imbéciles et continuent à lui donner du crédit en participant aux élections qui servent d’alibis « démocratique » à cette mascarade.

    Par contre, quand la gauche trouve « préoccupant et affligeant » le spectacle donné par l’UMP, il y a une partie de sincérité dans le propos,… En effet, et la représentante du Gouvernement le dit bien : ce spectacle « jette le discrédit sur l’ensemble de la classe politique »… et elle a tout à fait raison. D’une certaine manière elle reconnaît le bien fondé de ce discrédit qui touche aujourd’hui l’ensemble des acteurs politiques de ce que l’on appelle les « grandes démocraties ».

    UNE CASTE CENTREE SUR ELLE-MEME

    L’UMP donne en effet un spectacle dont elle n’a pas le monopole. Tous les partis sont concernés par ce fonctionnement.

    Normalement – si j’ose dire – tout se passe sans vague, sans bruit, à l’écart des militants et des médias. La caste dirigeante des partis fait ses petites et grandes affaires à l’abri des regards. Les postes sont distribués – voire achetés - au prorata des luttes d’influences, des courants, des prétentions, des capacités de nuisances (des noms ?),… et ce en dehors des militants naïfs, manipulés, enfumés, qui croient avoir le pouvoir.

    Un congrès de parti politique c’est d’abord un partage des pouvoirs entre les chefs de files, de tendances, de clans, de courants. On ne vote pas pour une ligne politique – qui ne change pas des autres – mais pour celle ou celui « qui présente bien », « qui a des chance d’être élu à la Présidence de la République », « qui a le plus d’autorité », « qui est le mieux apprécié des Français »,…

    Le dosage pour la constitution de la direction du parti est fonction de l’aura des chefs, des prétendants, bref de la manière dont ils ont su séduire les militants, de la ténacité de leurs « lieutenants » et de leur prestance dans les médias.

    Tout cela se discute en petit comité, tout au long de longues nuits de congrès (parfois genre « nuit des longs couteaux », du moins symboliquement) où le moins fatigué à des chances de l’emporter. Les décisions finales se prennent généralement entre responsables et sont présentées, bien sûr, comme une « grande victoire du fonctionnement démocratique du parti ». Rien ne fuite, tout est sous contrôle. Le Parti Socialiste est passé maître dans ce genre d’exercice.

    La paix dans le parti est affaire de savants dosages… Si cette délicate alchimie échoue,… alors c’est l’explosion qui réveille tout le monde. C’est ce qui c’est passé avec l’UMP, mais aussi avec la scission du FN en 1998.

    A ce propos l’extrême droite, le FN, est mal venue de se gausser du spectacle offert par l’UMP. La scission de Mégret est l’aboutissement d’un combat de chefs pas plus ragoûtant que le combat Copé –Fillon. Quant à l’arrivée à la présidence de Marine Le Pen, elle est l’aboutissement d’une manoeuvre familiale menée par le « guide » afin que le parti reste à la famille de celui-ci.

    L’objectif final pour tous : atteindre les plus hautes marches du pouvoir, distribuer les postes aux copains et gérer, le plus longtemps possible, le système en place.

    ET LES MILITANTS DANS TOUT CA ?

    Tout se fait en leur nom,… « on ne pense, évidemment, qu’à eux », … on leur dit – sans rire – que le parti c’est eux, et uniquement eux !... Et ils le croient ! Ils vivent intensément la course qui se joue devant leurs yeux,… un peu comme le turfiste, les yeux rivés sur son favori.

    Les idées ? Ils n’en ont que faire,… ou si peu. De toute manière ils font confiance à leur champion, c’est lui qui « saura le mieux exprimer ce qu’ils pensent » !...

    Les luttes de clans au sein du parti ? Euh !... c’est pas bien, mais point trop n’en faut. Si ça ne dépasse pas les bornes – autrement dit si ça ne fait pas de vagues dans les médias – alors on accepte. On accepte d’autant mieux que les bureaucrates expliquent - sans rire – que « c’est le jeu normal de la démocratie »… Alors que demander d’autre si c’est ça la démocratie ?...

    Quant aux citoyens Lamba, adhérents à aucun parti, ils ne sont que du matériel d’élections,… ce ne sont que des électeurs auprès desquels on fera la danse du ventre pour les séduire le moment venu… Et comme ils n’auront pas le choix - à moins de s’abstenir et de passer pour de « mauvais citoyens » – ils choisiront les « produits politiques » faisandés qui leur seront présentés. Il faut dire qu’un effort sera fait question emballage.

    Ainsi vont les « grandes démocraties ». Ainsi va un système qui est capable de produire une classe politique parasite, complètement déconnectée de la réalité sociale. Une classe dont le seul pouvoir consiste à assurer la pérennité de ses privilèges et de gérer un système sur lequel elle n’a quasiment plus d’influence (voir son impuissance par rapport aux marchés et firmes transnationales) et qui conduit celles et ceux qui ont l’inconscience de voter pour elle à la catastrophe.

    L’avenir n’est plus – s’il y a un jour été - entre les main de cette caste, il est entre celles de celles et ceux qui sont réduits aujourd’hui à l’état de caution démocratique, les citoyens qui n’en ont plus que le nom.

    Décembre 2012 Patrick MIGNARD

    Voir aussi :
    « PEUT-ON AVOIR CONFIANCE DANS LES HOMMES/FEMMES POLITIQUES ? »
    « LA FAUSSE DEMOCRATIE DES PARTI POLITIQUES »
    « LA « DEMOCRATIE » CONTRE LA DEMOCRATIE »
    « LES BAS-FONDS DE LA POLITIQUE »
    « MISERE DE LA CONDITION MILITANTE »
    « USAGE ET CONTRE USAGE ET DU « TOUS POURRIS » »

    par Rossignol Claude | 18 décembre 2012, 17:45

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