hebdo de BENOIST

La « culture classique pour les nuls » (2) : Romulus et Rémus

Ainsi va l’actualité : elle produit son flot d’informations et d’images, certaines plus marquantes que d’autres, qui finissent cependant inlassablement par s’effacer devant d’autres. Il est d’ailleurs bien difficile de lutter contre le sentiment d’être emporté par ce mouvement perpétuel. Pourtant, cette succession ne signifie pas forcément l’oubli, et il arrive parfois que ces images, que l’on pensait enfouies, fassent retour. Celle dont je voudrais vous parler aujourd’hui date de septembre 2010. À Castres, l’UMP tarnaise fait sa rentrée politique. Point d’orgue de la soirée : Jacques Limouzy, le patriarche, enlace délicatement les deux vedettes de la soirée : Pascal Bugis et Bernard Carayon. Bien évidemment, le Journal d’ici est aux premières loges, pour saluer la force de cette scène et célébrer l’union retrouvée des deux anciens frères ennemis de la droite locale. Pour mémoire, ils s’étaient brouillés au début des années 2000, justement lorsqu’il avait fallu organiser la succession de Limouzy. L’actuel maire de Lavaur s’était alors incliné face au futur maire de Castres, dans la lutte pour mener la droite aux élections municipales dans la sous-préfecture. On aurait pu penser que cet échec initial allait sonner le glas des prétentions castraises de Carayon. Las, le redécoupage opéré par son ami Alain Marleix a, comme par magie et en dehors de toute logique, intégré à la nouvelle troisième circonscription du Tarn deux cantons de Castres. Et voici comment, sous couvert des futures législatives, Bernard Carayon fait un retour en force sur notre ville. Visites ministérielles, inaugurations et célébrations en tout genre... il est de toutes les photographies, peu importe d’ailleurs que ses fonctions actuelles ne justifient en rien sa présence. C’est ici qu’on comprend mieux le sens des messages adressés à l’opinion dès septembre 2010. Pour Limouzy, avoir deux « fortes personnalités » à droite serait un atout majeur, car avec la nouvelle donne organisée par Marleix et ses amis, le sud-Tarn se retrouve divisé en deux circonscriptions. Ce qui impliquerait, pour le « bien » de notre territoire, que les deux futurs députés soient non seulement de l’UMP (ça, on s’en doutait), mais aussi sur la même longueur d’ondes (ça, on demande encore à voir). Et ça tombe bien, car à en croire Limouzy et une partie de la presse locale, Pascal Bugis et Bernard Carayon s’entendraient à merveille. Regardez-les partir ensemble à la recherche de subventions ! (qui ne sont le plus souvent que des sommes issues de la « réserve parlementaire » de Carayon) Regardez-les « sauver Castres » dans le dossier de l’eau ! (en obtenant le droit d’étaler sur des décennies la réparation financière des mauvais choix du maire de Castres) Le message de Limouzy est donc très clair : il faut leur permettre de prolonger leur lune de miel, en envoyant, au printemps prochain, main dans la main, Bernard Carayon et Pascal Bugis à l’assemblée nationale.

Deux remarques. Bien entendu, nous ne partageons en rien son enthousiasme quant à cette perspective et aux effets bénéfiques d’un tel attelage pour notre territoire. Et surtout, comment un homme politique, qui apparaît toujours, aux yeux de beaucoup,comme quelqu’un de modéré, peut-il ainsi appeler de ses vœux, sans aucune distance critique, le succès de deux personnalités, dont l’action et les discours s’inscrivent parfaitement dans les objectifs de la Droite populaire ? Car qui peut douter que s’il était cette fois-ci élu député, Bugis mettrait longtemps avant de venir grossir les rangs de ce collectif ? Le parcours politique de Limouzy ne saurait l’identifier à une droite de cette nature. Son silence apparaît difficilement compréhensible, pour ne pas dire coupable. Le problème, c’est qu’il est actuellement partagé par l’ensemble des figures de la droite sur le sud-Tarn. « Les histoires d’amour finissent mal en général » viendra bientôt chanter sur Castres Catherine Ringer. L’ancien secrétaire d’État peut bien feindre de croire en la beauté innocente de l’amitié retrouvée des deux anciens rivaux, pour notre part, nous doutons de la sincérité de leurs retrouvailles. Mieux : à le voir ainsi adouber ses deux héritiers, c’est à une très vieille légende que nous pensons, celle de la fondation de Rome. Vous connaissez cette histoire : jetés dans le Tibre, Romulus et Rémus, deux frères, sont recueillis par une louve, qui les allaite. Devenus adultes, ils décident de fonder une ville. Jusque-là, tout va bien, mais lorsqu’il s’agit de savoir qui aura le droit de nommer la ville - et donc celui de la gouverner – le temps se gâte, et le conflit fratricide débute. On essaie bien de s’en remettre à des signes divins, mais l’interprétation de ces signes ne met personne d’accord : Rémus voit six vautours, Romulus affirme en avoir vu douze (antique traduction de la formule célèbre : « les promesses n’engagent que ce qui les croient »). Et là, les versions divergent : pour les uns, une bagarre éclate à la suite de la proclamation des augures : Rémus est tué d’un coup de pelle. Pour les autres, qui relaient une tradition plus symbolique, Rémus aurait franchi le sillon sacré que son frère était en train de tracer. Pour le punir d’avoir ainsi envahi son territoire, Romulus aurait alors tué son frère.

Jacques Limouzy incarne ici une bien drôle de louve. Pour éviter tout destin tragique à ses enfants adoptifs, nous recommandons un remède simple : ne pas les mettre en position de se déchirer dans les mois qui viennent. Montrons-leur, lors des prochaines échéances électorales, que contrairement à ce que semblent rêver l’UMP et derrière elle la Droite populaire, le département du Tarn n’est en rien pour elles une terre promise. Leur échec lors des législatives épargnera avec profit notre ville des conséquences possibles de leur lutte fraternelle.