hebdo de BENOIST

La crise énergétique et le pacte républicain. Intervention lors de la réunion publique « quelles énergies pour quelle société ? », mercredi 14 mars, Castres

Bonsoir à toutes et à tous,

L’ensemble des interventions que vous avez pu entendre ce soir nous montre à quel point cette question des énergies est essentielle. Pourquoi ? Parce que dès qu’on touche à l’énergie, on touche à tous les domaines du champ d’intervention de la politique, j’ai presque envie de dire qu’on touche à l’os, car on se place au cœur de notre modèle de société, au cœur-même de son organisation. Ce n’est donc pas pour rien qu’Europe Écologie – les Verts a décidé de placer au centre des campagnes présidentielle et législatives la question des énergies, tant elle est décisive pour l’avenir de notre société et de nos territoires. Certes, nous ne sommes pas les seuls à le dire. Pour preuve, cette interview récente de Michel Rocard sur le site du journal Libération, dans laquelle il dénonce la vacuité de la campagne présidentielle actuelle. « Cela vaut pour tout le monde. On nous amuse avec un ballet de prestations de candidats, mais cette campagne n’a pas, jusqu’à présent, beaucoup concerné les problèmes de fond. La position de Nicolas Sarkozy et du patronat fausse le jeu car leur hypothèse essentielle est que nous allons finir par sortir des turbulences financières et qu’après, on retrouvera la grande croissance. Et celle-ci permettra tout : réformer la Sécurité sociale, reprendre une politique du logement, améliorer l’agriculture, faire baisser le chômage, etc. Or la grande croissance, c’est terminé. Le volume d’énergies fossiles disponibles va commencer à baisser d’ici deux ou trois ans, à un rythme vertigineux (...) Tout le monde sait que l’énergie va être la clé de notre avenir, mais on n’en parle pas assez et pas assez bien ». Oui, oui, vous avez bien entendu. Ce n’est pas le porte-parole d’EELV qui parle. Bien évidemment, en tant qu’écologiste, on ne peut que partager le diagnostic de l’ancien premier ministre socialiste. Par contre, on diverge radicalement sur le traitement proposé, puisque Michel Rocard développe alors un vibrant plaidoyer pour le nucléaire civil, seul recours à ses yeux pour faire face aux conséquences de la crise énergétique ouverte. Nous avons vu ce soir qu’il n’en est rien. Le scénario Négawatt par exemple nous montre qu’il est possible de promouvoir de nouveaux modèles, non seulement de production, mais surtout d’utilisation des énergies. Car c’est bien en termes d’utilisation qu’il nous faut réfléchir, et plus seulement en termes de production... Le souci, c’est que comme beaucoup d’autres, Michel Rocard reste prisonnier de schémas de pensée de son époque. Juste une anecdote. En 1980, il était venu faire un meeting à Quimper, au moment où les habitants de Plogoff luttaient pour empêcher l’installation d’une centrale nucléaire sur leur commune. Ce soir-là, il leur avait dit : « si dans vingt ans, la Bretagne s’éclaire à la bougie, il ne faudra pas venir vous plaindre ». En un sens, on peut lui reconnaître une certaine persévérance. Mais on voit surtout que si Michel Rocard et avec lui les socialistes ont fait un petit bout de chemin sur cette question des énergies, il leur reste encore une sacrée distance à parcourir... Pour preuve, l’objectif annoncé par François Hollande de faire passer de 75% à 50% la part du nucléaire dans l’électricité produite à l’horizon 2025. Comme certains l’ont fait remarquer avec raison, le projet socialiste table dans le même temps sur une croissance économique importante – et donc sur une augmentation de la production d’électricité. Avec cet objectif, la production d’électricité nucléaire sera donc sensiblement la même que ce qu’elle est aujourd’hui. On est donc encore loin du compte. Pour ceux qui en doutaient, c’est bien pour cela que que nous défendons, avec Éva Joly, avec Francine Ricouart et Catherine Manuel sur le Tarn, un projet autonome de celui de nos camarades socialistes. Un projet vraiment écologiste, d’autant plus indispensable qu’il y a urgence à promouvoir un autre rapport aux énergies.

La première préoccupation de toutes celles et ceux qui solliciteront en juin prochain la confiance des électeurs pour devenir les élus de la nation, ce doit être la consolidation du pacte républicain qui unit notre nation. Or, si l’on n’y prend garde, ce qui se joue actuellement autour des énergies remet en cause les principes même de ce pacte républicain, tels qu’ils sont développés dans notre devise : liberté, égalité, fraternité.

La liberté, c’est d’abord la liberté d’opinion, que nous devons reconquérir. Je m’explique : en tant que citoyens, nous n’avons jamais été associés aux choix faits par nos gouvernants en matière énergétique. Je ne vais pas refaire ici l’histoire de notre dépendance au nucléaire, qu’on a imposée à la population en brandissant à tout va la menace « du nucléaire ou la bougie ». Le moment est venu de faire taire définitivement cette fausse alternative. Le rapport récent de la Cour des comptes montre bien que l’électricité nucléaire bon marché est un mythe. Et son prix n’a pas fini de grimper, quand on intégrera vraiment le coût du démantèlement des centrales, celui de la gestion des déchets, qu’on saura vraiment au final combien coûte l’EPR... Sans parler des conséquences financières d’un possible accident du type Fukushima. La population est en droit de demander pourquoi la technologie du nucléaire est la seule – je dis bien la seule – dont les coûts de production augmentent à mesure qu’elle existe, alors que c’est le contraire qu’on observe pour l’ensemble des autres technologies. La population est libre de dire que les milliards dépensés pour prolonger la durée de vie des centrales doivent être immédiatement investis dans la recherche-développement sur les énergies renouvelables. « Le nucléaire ou la bougie » nous dit-on depuis 40 ans. Mais ce qui nous attend, si on ne change pas radicalement de modèle, c’est le nucléaire et la bougie ! Vous le savez, la crise énergétique remet également en cause notre capacité à choisir notre lieu de vie, et plus généralement notre capacité à nous déplacer. Je ne parle pas ici du fait d’être privés d’un week-end à la mer ou à la montagne à cause de la hausse des carburants. Je parle de tous ces salariés qui habitent à des dizaines de kilomètres de leur lieu de travail, qui n’ont pas les moyens de s’offrir un véhicule neuf plus économe en carburant, et pour qui le simple fait de partir travailler constitue déjà une part de plus importante de leur budget. Oui, lutter pour un nouveau modèle énergétique, promouvoir à tous les niveaux les transports en commun, tout faire pour relocaliser les activités, c’est au final lutter pour la défense de nos libertés, mais aussi se battre pour l’égalité.

Car la crise énergétique remet en cause l’égalité républicaine, à laquelle nous sommes tous attachés, quelles que soient nos étiquettes politiques. Je ne sais pas si vous vous souvenez de cette campagne de publicité pour un constructeur automobile allemand. On y voyait un couple, dans un restaurant très chic. Le sourire aux lèvres, l’homme offrait un petit présent à sa chère et tendre. Mais à défaut de diamants ou de parfum, il lui remettait, très fier de lui... un jerrican d’essence. Le cynisme des publicitaires a ceci de bon qu’il nous dévoile cependant des réalités sociales. Quand on doit choisir entre se chauffer, se soigner, se déplacer pour ses besoins essentiels, parce que l’énergie est devenue trop chère, c’est bien toute notre conception de la vie en société qui est interrogée. Veut-on vraiment aller vers un pays où seuls les plus riches pourront assurer leurs besoins essentiels, sans parler du superflu ? C’est vraiment ça qu’on veut ? Ce n’est pas la société de progrès et apaisée que l’on entend construire. Il faut nous battre tous ensemble pour la généralisation des tarifs sociaux progressifs des énergies, sur le modèle de qui se fait par exemple pour l’eau.

J’aimerai développer un exemple concret, pour illustrer ce lien fondamental entre énergie et égalité républicaine. J’ai animé pendant trois ans un collectif de défense du collège de Brassac pour lutter contre les conséquences désastreuses des suppressions de postes votées à Paris, notamment par les députés tarnais de droite. À chacune de nos réunions avec l’inspection d’académie, l’opposition prenait la même forme. D’un côté, l’État, qui mettait en avant la baisse démographique de la montagne, l’obligation de faire des économies, la nécessaire équité avec l’ouest du département en plein essor. Logique suicidaire, qui en vient au final à préconiser le regroupement des activités et des services publics dans quelques pôles urbains, sans se soucier de l’impossibilité croissante pour les habitants des territoires ruraux de s’y rendre. Et que dire de l’augmentation des gaz à effets de serre qui en résulte... À l’inverse, nous avons défendu et continuons à défendre un modèle différent, qui part d’un changement radical de perspective. Plutôt que de déplorer la disparition inéluctable d’un établissement secondaire comme celui de Brassac, demandons-nous ce qu’il faut faire pour non seulement le maintenir, mais le développer, en jouant sur ses points forts : l’inscription dans un cadre préservé, la dimension humaine, la stabilité de l’équipe enseignante, la réussite incontestable des élèves. Cette logique, croyez-moi, n’a pas été facile à imposer. Pourtant, après trois ans de lutte, nous avons réussi notre pari : imposer l’idée que l’égalité républicaine passe par le soutien aux services publics en zones rurales. C’est aussi une forme locale de réponse efficace à la crise énergétique. Et le collège gagne des élèves !

Il faut en être assurés. Nous ne sommes déjà plus au temps de l’anticipation : la crise énergétique est une réalité pour nous tous. Mais elle affecte d’abord les plus pauvres. C’est pourquoi nous devons la traiter sous l’angle de la fraternité, de la solidarité. Je veux parler ici de ce qu’on appelle la précarité énergétique, à savoir la difficulté, voir l’impossibilité pour un foyer à payer ses factures en énergie – principalement en chauffage - pour son logement et à satisfaire ainsi un de ses besoins élémentaires. On le sait, cette précarité est liée à la faible qualité d’isolation thermique des logements qui entraîne une surconsommation énergétique, alors que le faible niveau de revenu des ménages rend déjà difficile le paiement des factures, et surtout empêche tout investissement pour diminuer la facture. D’un côté, plus de huit millions de personnes qui vivent sous le seuil de pauvreté. De l’autre, une large majorité des logements français très peu performants, à la fois du point de vue de l’isolation et des systèmes de chauffage. Dans la plupart des cas, cela se traduit par une forte consommation pour obtenir un confort thermique acceptable. Et encore, quand on le peut : en 2007, quatre millions de Français avaient subi le froid dans leur logement ! On comprend mieux pourquoi le projet d’Éva Joly prévoit de rénover un million de logements par an, d’ici 2020, en commençant par ceux dans lesquels vivent les huit millions de personnes en situation de précarité énergétique. Ce plan permettra la création de 400 000 emplois d’ici 2020 dans le secteur du BTP. Mais au-delà des chiffres, de telles mesures se révèlent indispensables pour réduire les inégalités insupportables qui sont en train de se créer autour des énergies entre les plus riches et les plus pauvres dans notre pays. On l’a bien compris ce soir, la question des énergies doit être pensée à plusieurs échelles, du local comme on pu le voir avec le Parc du Haut-Languedoc, à l’échelle européenne et mondiale. La solidarité énergétique que nous appelons de nos vœux ne connaît pas la « préférence nationale ». J’en veux pour preuve le projet « Désertech » évoqué par Stéphane Deleforge dans son introduction, qui n’est jamais qu’une forme de néo-colonialisme, qu’il nous faut absolument dénoncer. L’idée ne peut plus être d’aller faire assumer par d’autres peuples les conséquences néfastes de notre mode de vie. C’est trop simple ! Nous devons au contraire nous imposer une forme de sobriété créatrice. Il nous appartient de développer les nouvelles formes d’organisation du travail, des déplacements ou encore de l’habitat qui nous permettront de lier ensemble la défense du pacte républicain, l’exigence de solidarité internationale, et la préservation de l’environnement. Car l’un ne va pas sans l’autre : lier ainsi intimement les questions environnementales et sociales a d’ailleurs toujours été la marque de l’écologie politique.

Pour conclure, j’aimerais dire que bien évidemment, Europe Écologie – les Verts n’a pas le monopole de l’écologie politique, comme d’autres n’avaient pas en leur temps le monopole du cœur. Nos idées ont largement traversé le champ politique, on ne peut que s’en réjouir. Mais notre originalité et notre force résident précisément dans le caractère global de notre projet, qui place la transition écologique et donc énergétique au cœur de toutes les politiques que nous souhaitons mener. J’entends le discours de Jean-Luc Mélenchon et du Parti de gauche qui se présentent aujourd’hui comme plus écologistes que les écologistes. Pourquoi pas ? Nous avons là les prémices d’un travail commun fructueux. Mais comment font-ils pour concilier les contradictions internes au Front de gauche ? La solution du référendum sur le nucléaire, pour trancher des divergences d’opinion fondamentales avec le PCF sur cette question, devra-t-elle s’appliquer aussi à l’ensemble des oppositions que ne manqueront pas de faire naître le positionnement écologiste du candidat Mélenchon face à l’attachement aux modèles productivistes ? Il en va de même pour le Parti socialiste : comment fait-on pour concilier l’horizon indépassable de la croissance avec l’exigence de préserver l’environnement ? À un moment, il faut faire un choix. Nous, nous l’avons fait. Et nous l’avons fait d’autant plus facilement que nous pensons que le changement de modèle, qui va finir par s’imposer, est moins une contrainte qu’une formidable opportunité. C’est tout le sens de notre opposition au projet d’autoroute concédée entre Castres et Toulouse. Ce que nous disons, c’est que si l’on construit cette autoroute (et dans cette perspective, peu importe qu’elle soit gratuite ou payante, les conséquences seront les mêmes), on s’enferme pour quarante ans dans un modèle de développement déjà obsolète, fondé sur le recours massif à la voiture individuelle et aux camions. On se bloque ainsi la possibilité de faire du Sud-Tarn un pôle d’excellence du nouveau modèle économique et énergétique qu’il faut développer. Et je le dis avec force : ce pari écologiste n’est pas plus risqué que celui d’une autoroute dont on sait déjà qu’elle ne sera pas rentable, qu’elle va saccager les territoires agricoles, abîmer l’environnement pour un résultat plus qu’incertain.

Ce que nous voulons, c’est permettre aux gens de vivre ici, dignement, de leur travail. Pour cela, il nous faut reprendre en main notre avenir. C’est le sens même du projet écologiste. Et l’écologie, c’est maintenant.