hebdo de BENOIST

La Première Guerre mondiale, si présente

Cette semaine, exceptionnellement, la réflexion que je vous propose n’est pas de nature politique. Invité dans la Somme pour un colloque sur la guerre de 1914-18, je souhaite profiter de cette occasion pour vous faire découvrir une partie de mon travail d’historien, puisque je me consacre depuis près de dix ans à l’étude de ce conflit. Mais chacun le sait : il n’est pas de politique sans histoire (encore faut-il parfois savoir la dépasser, pour éviter de rester prisonnier des pièges du passé) et, inversement, on regarde toujours l’histoire avec les yeux du présent : notre analyse du passé est toujours dépendante de nos interrogations les plus contemporaines. On peut parfois se demander si la commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918 a encore un sens, près d’un siècle après la fin d’une guerre qui a marqué de manière sanglante l’entrée dans le 20e siècle. Mais la présence de cette guerre est loin de se limiter aux cérémonies qui seront organisées partout en France ce vendredi. En 1994, déjà, la tragédie qui se déroulait dans la ville de Sarajevo pouvait apparaître comme une étrange réminiscence de ce qui s’était produit 80 ans plus tôt au cœur de la Bosnie-Herzégovine. Dans une Europe en paix depuis près de cinquante ans, le spectre du conflit armé ressurgissait, et nous rappelait comment l’assassinat de l’archiduc héritier d’Autriche avait pu plonger l’Europe et le monde dans l’abîme. Aujourd’hui, c’est vers la Grèce que tous les regards sont tournés. Les mots de « crise », l’angoisse de la « catastrophe possible » sont à nouveau d’actualité. Si les situations ne sont pas similaires, il est toujours intéressant de revenir un siècle en arrière, pour regarder comment les hommes et les femmes de l’époque ont pu vivre un tel événement, et essayer de comprendre pourquoi ce dernier continue à occuper une place bien particulière dans notre société.

Voici donc quelques larges extraits d’une conférence que j’avais donnée à Brassac en mai 2008, en lien avec une exposition réalisée par mes élèves, sous le titre : « 14-18, la Grande Guerre aujourd’hui ».

Près d’un siècle après son terme, la Première Guerre mondiale continue à nous interroger. Il existe un paradoxe de la Grande Guerre : comment rendre compte de son étonnante actualité, qui se manifeste dans l’espace public, a recherche historique, ou encore dans les différents espaces de la production artistique ? Et même plus, comment comprendre qu’à mesure que cet événement s’éloigne dans le temps, sa présence semble de plus en plus importante ? Par exemple, sur les dernières années, ce sont des dizaines de romans ou de films consacrés à cette guerre qui ont été produits. Pour n’évoquer que le cinéma, on a pu voir Un Long dimanche de Fiançailles de Jean-Pierre Jeunet, Joyeux Noël de Christian Caron, mais aussi La Chambre des officiers, Les Fragments d’Antonin... autant de films dont la Grande Guerre fournissaient le cadre spatial et temporel, et des éléments incontournables de l’intrigue. Cette actualité cinématographique nous fournit en tout cas une preuve de l’intérêt grandissant que les artistes – et manifestement leur public- portent à cette période.

On aurait pu penser que la Grande Guerre allait, le temps passant, peu à peu disparaître du devant de la scène. Le décompte macabre qui a nous a vus enterrer un à un les derniers poilus, jusqu’au dernier d’entre eux, Lazare Ponticelli, aurait pu d’ailleurs symboliser cette mise à l’écart. En cette période où la construction européenne donne à la guerre l’image de vieilles photos en noir et blanc, où l’on serait bien en peine de donner du sens à des formules telles que « mourir pour la patrie est la plus belle façon de mourir », on pourrait se dire qu’il est grand temps de passer à autre chose. Et on pourrait reproduire ces commentaires que les soldats de la Première Guerre mondiale se sont souvent plaints d’avoir dû affronter, lorsqu’on opposait, à leur volonté de raconter ce qu’ils avaient vécu, la cinglante formule : « ah, les discours d’anciens combattants... ». Oui, on pourrait et peut-être on devrait passer à autre chose, mais voilà : il en va du passé de la Première Guerre mondiale comme de celui d’autres périodes tragiques de notre histoire : c’est un passé qui ne passe pas. Pourquoi, à l’image de ce qui se passe pour la Deuxième Guerre mondiale ou la Guerre d’Algérie, le passé de la Grande Guerre ne passe-t-il pas ?

Je crois que pour comprendre ce que peut signifier cette présence de la Grande Guerre, mais aussi pour tenter de toucher du doigt ce qu’ont pu être les conditions rencontrées par les combattants, il faut se rendre au moins une fois sur le Chemin des Dames, entre Soissons et Reims. Le Chemin des Dames, ce sont 40 kilomètres de grottes, de pentes, qui offrent une vue imprenable sur toutes les vallées alentours, sur Laon, Saint Quentin... En avril 1917, c’est là qu’a eu lieu l’une des offensives les plus meurtrières de la Première Guerre mondiale, offensive imaginée par le Général Nivelle, qui avait succédé à Joffre comme Général en chef, et qui croyait sincèrement (et presque tout le pays avec lui) réussir là où tous les autres avaient échoué depuis près de trois ans de combats. Il affirmait en effet pouvoir enfin percer le front allemand. Comme vous le savez peut-être, cette offensive a été un terrible échec, provoquant le renvoi de Nivelle, la promotion de Pétain, et elle a plongé le pays et l’armée dans une grande dépression morale.

A l’extrémité Est du Chemin des Dames, il y a le petit village de Craonne, et son maire, Noël Genteur. Si vous allez visiter cette région, n’hésitez pas à aller le rencontrer. Avec lui, vous apprendrez l’histoire de sa commune, totalement détruite par les combats de 14-18, à tel point qu’il a fallu la reconstruire à quelques hectomètres de son lieu d’origine. Mais surtout, il vous fera suivre le chemin pris par les hommes en ce matin du 16 avril 1917, quand, sous la neige, il leur a fallu escalader avec trente kilos de matériel sur le dos des pentes battues par les mitrailleuses adverses, cachées dans les grottes naturelles du plateau, et que l’artillerie française, qui avaient pourtant tirer des milliers d’obus dans les journées précédant l’offensive, n’avait pas pu atteindre. Il vous racontera enfin son enfance au milieu des gigantesques alignements de tombes des cimetières militaires, et sa vie actuelle d’agriculteur, avec les objets et même les ossements que charrient encore le travail de la terre ; il vous fera le récit à peine croyable de toutes les fois où il a fallu appeler les démineurs, lorsque la charrue heurtait un projectile qui n’avait pas explosé... Alors oui, sur le Chemin des Dames, là où tout, dans les paysages comme dans l’histoire des hommes, ramène à la Première Guerre mondiale l’expression « présence de la Grande Guerre » prend tout son sens.

Mais la guerre fait aussi sentir cette présence ailleurs que dans les zones touchées par les combats. Au collège de Brassac, comme je pense dans tous les autres, le cours sur la Première Guerre mondiale n’est jamais tout à fait un cours comme les autres. Pas seulement parce qu’il s’agit de mon objet de recherches, et que j’aurai tendance, comme auraient dit les soldats de 14 à propos de la presse, à imposer aux élèves une forme du « bourrâge de crâne » . Non, la raison de son caractère particulier me semble résider dans ce fait que les élèves se sentent à cette occasion concernés par ce qu’on leur raconte, sans doute plus que pour tout autre événement – même très proche dans le temps – étudié en classe. Depuis que j’enseigne à Brassac, je propose ainsi chaque année aux élèves d’échanger avec leurs parents et grands-parents, pour voir s’ils ne disposent pas de documents datant de cette époque. Et chaque année, nous voyons arriver en classe des lettres, des livrets militaires, un tableau avec des médailles...

Cette guerre nous interroge donc d’abord par l’ampleur des traces qu’elle a laissées. Je pense bien sûr à tous ces objets conservés dans les vieilles armoires, et qui, lorsqu’ils ont échappé aux aléas des déménagements et des héritages, nous parviennent, pour nous donner des signes incomparables de ce que fut cette guerre. Il faut dire que les documents produits durant la guerre sont innombrables, et notamment les documents écrits, qu’ils prennent la forme de lettres, de cartes postales, ou de carnets. Jamais on n’avait autant écrit que durant la Première Guerre mondiale. Rien que pour l’armée française, c’étaient chaque jour près de 4 millions de lettres qui étaient échangées entre l’arrière et le front. Deux questions s’imposent : pourquoi écrire ? Et pourquoi écrire autant ?

Pour y répondre, on peut d’abord faire appel à des éléments « objectifs ». Le développement de l’instruction, d’abord. Mais on écrit aussi parce qu’on en a le temps, à partir du moment où les armées se sont enterrées dans les tranchées. Enfin, on écrit parce que l’armée, qui a compris à quel point cette correspondance entre l’arrière et l’avant était indispensable pour le maintien du moral des soldats, fait tout pour que les lettres arrivent dans un délai raisonnable à leurs destinataires. Mais il y a aussi des raisons « subjectives » à cette pratique massive de l’écrit. Ainsi, on écrit d’abord pour garder une trace de sa participation à un événement exceptionnel. C’est surtout le rôle imparti au journal, au carnet personnel du combattant, qui est souvent la source la plus intéressante pour l’historien, car le soldat le rédigeait pour lui, sans souci de publication, et donc se livrait plus facilement. Les lettres permettent de conserver le lien avec les proches, avec la vie d’avant. Dans les correspondances de soldats originaires du monde rural, il est toujours frappant de noter comment ces hommes continuent de se préoccuper de ce qui se passe au village, de l’avancée des travaux des champs. Certains continuent même de diriger l’exploitation agricole à distance : on trouve souvent dans leurs lettres des mentions telles que : « J’ai entendu dire par untel que telle parcelle était à vendre, va voir le notaire pour l’acheter, mais pas plus cher que tel prix... ». Les lettres nous montrent à quel point il était important pour les soldats d’avoir des nouvelles du « pays », de ce qu’on le pourrait appeler la « petite patrie ». En écrivant, on continue à prendre part à une vie dont la guerre nous a brutalement exclue. Car le temps de la guerre, c’est aussi tout ce temps perdu, à ne pas voir naître ou grandir les enfants, à être exclu de sa propre existence. Par l’écriture, les soldats cherchent à rétablir une situation plus normale, à mettre si l’on veut de l’ordinaire dans l’extraordinaire. Ils cherchent aussi sans doute à ne pas s’identifier totalement à l’existence dans les tranchées, à garder un attachement à la vie normale, à la vie d’avant.

Cependant, on ne dit pas tout dans les lettre. On s’auto-censure pour ne pas inquiéter la famille. On ne révèle pas les conditions réelles des combats, on minimise les risques... On ne raconte donc pas tout, aussi, parce que tout ne peut pas être raconté. Car tout n’est pas audible par les proches restés à l’écart des combats. Et tous ces éléments que les soldats se sentent obligés de passer sous silence leur laisseront le sentiment, en grande partie justifié, qu’une grande part de leur expérience de guerre demeurera toujours de l’ordre de l’intransmissible..

Je me suis arrêté assez longuement sur ces sources écrites, personnelles, parce qu’elles constituent les traces de la Grande Guerre les plus communes, mais aussi les plus éloquentes pour nous. Dans cet ordre d’idées, on ne saurait oublier une autre forme de témoignage, collective celle-là, qui est le monument aux morts. L’immense majorité des familles françaises ont leurs noms gravés sur l’un de ces monuments. Du fait de son caractère extrêmement meurtrier, la Première Guerre mondiale a remis sur le devant de la scène une mort, que les hommes et les femmes du 19ème siècle avaient plutôt eu tendance à mettre à l’écart. Les chiffres sont en effet impressionnants : 10 millions de morts au total, dont 1,4 millions rien qu’en France (soit 900 par jour), encore plus de blessés, et toutes ces veuves, ces orphelins... Cette mort omniprésente a obligé les sociétés à inventer de nouveaux rites, de nouvelles manières de rendre hommage aux disparus, dont les monuments aux morts incarnent la trace la plus visible sur notre territoire. On ne doit pas non plus oublier ce monument particulier qu’est le tombeau de Soldat inconnu, conçu comme le monument donné à tous ceux qui n’avaient pas pu trouver de sépultures. Soit, pour la seule armée française, 300 000 hommes, chiffre très important qui s’explique par les conditions nouvelles de cette première guerre industrielle, où les obus, les mines, mais aussi les attaques et contre-attaques répétées, sur des positions fortifiées, détruisaient littéralement les corps, ou rendait impossible ou extrêmement dangereuse leur inhumation. Tous ces morts appelaient au moins deux questions. La première est évidente : pourquoi tous ces hommes étaient-ils morts ? La question des responsabilités dans le déclenchement des combats a largement occupé la première génération d’historiens de ce conflit. Aujourd’hui, cette question ne fait plus débat. Dans la chaleur de l’été 1914, s’est joué un drame qui ressemble, à la fois à une expression de la fatalité, et à une triste partie de poker menteur. Personne n’a vraiment voulu la guerre, mais personne n’a vraiment fait ce qu’il fallait pour l’éviter non plus. Et l’Allemagne, qui pensait que pour elle le moment opportun était venu de déclencher un conflit européen que chacun pensait inévitable, a joué le rôle principal dans le déclenchement des hostilités, en laissant l’Autriche agresser la Serbie, soutenue par la Russie, elle-même alliée de la France...

La deuxième question que pose cette guerre est liée aux conditions mêmes qu’elle a imposées aux combattants. Et celle-là, elle ne cesse de hanter les historiens depuis 1918, et elle n’a pas encore trouvé de réponses qui fassent consensus. Cette interrogation, c’est celle de savoir comment les hommes ont pu tenir, au milieu des bombardements, des morts, des blessés, confrontés au froid, aux rats... Mais comment ont-ils pu supporter toutes ces souffrances physiques et morales, toutes ces privations, et aussi longtemps ? Il se trouve qu’actuellement, deux groupes d’historiens, deux écoles si on veut, proposent des réponses très éloignées à cette question. Ce qui a poussé un journaliste du Monde, qui avait consacré il y a quelques mois maintenant un article à cette querelle d’interprétation de la Grande Guerre, à lui donner ce titre choc : « Guerre des tranchées chez les historiens ». Un article qui a fait beaucoup de bruit dans le landerneau habituellement tranquille et plutôt bien élevé des historiens, et qui a révélé ce fait inimaginable : on peut ne pas être d’accord sur l’histoire d’un événement que la majorité des gens estimait bien connu. Et il peut donc exister plusieurs manières de raconter l’histoire d’une même guerre... Alors, concrètement, sur quoi s’opposent aujourd’hui ces deux groupes d’historiens ? Pour aller vite, le premier groupe, pour expliquer la remarquable ténacité des sociétés, fait appel à des explications culturelles. Les soldats (et les civils) ont tenu parce qu’ils ont consenti à la guerre, du fait d’un fort patriotisme, et parce qu’ils se sont reconnus dans ses buts et dans les justifications qu’en donnait le pouvoir ; ils ont tenu parce qu’ils avaient la haine de l’ennemi, et parce qu’ils avaient l’impression de participer à une nouvelle forme de croisade, qui ouvrait la promesse d’une nouvelle société, meilleure et fraternelle, régénérée par les sacrifices et le sang versé sur les champs de bataille. La croisade, la haine de l’ennemi, la certitude de voir naître sur les ruines une société meilleure forment pour ces historiens une « culture de guerre » apparue dès le début du conflit, massivement partagée, qui seule permet de rendre compte de cette fameuse ténacité.

Mais tous les historiens ne partagent pas leur point de vue. En réaction à ces thèses – qui sont dominantes dans le champ de la recherche, mais aussi dans celui de l’enseignement – un groupe de chercheurs s’est formé, qui s’appelle le Collectif de Recherches et de Débats sur la Première Guerre mondiale, auquel j’appartiens. Pour nous, la dimension culturelle ne doit pas être niée, mais elle ne doit pas être non plus survalorisée, au détriment par exemple des facteurs sociaux. Par exemple, plutôt que d’aborder le conflit avec la démarche suivante : « il y a eu très peu de refus de la guerre, c’est bien la preuve que les gens ont consenti à la faire », nous proposons de retourner le problème. Oui, il y a eu peu de refus de la guerre, mais pouvait-il en être autrement ? Que pouvait signifier pour des individus isolés le refus de la mobilisation en août 14 ? Que pouvait signifier déserter durant la Grande Guerre ? Il existait, en dehors de la menace des gendarmes, une telle pression sociale, un environnement tel qu’il serait vain de croire que l’individu était totalement libre de ses mouvements, et donc totalement libre de choisir de faire ou de ne pas faire la guerre. La question est alors bien plus complexe : faut-il obligatoirement être motivé pour faire la guerre, pour tuer, pour obéir ? Les sciences sociales nous montrent que non. Et en fait, la principale ligne de fracture entre ces deux écoles, qu’un historien a proposé un peu abusivement d’appeler les écoles de la contrainte et du consentement, réside bien ici, entre ceux qui veulent à tout prix trouver dans les actes humains des motivations qui exprimeraient leur totale liberté individuelle, et ceux qui pensent que certains facteurs sociaux encadrent cette liberté, qui n’a rien de totale.

Ce débat, très vif, participe de cette étonnante actualité de la Grande Guerre. Et on ne peut que s’en féliciter : notre société a, plus que jamais, besoin d’histoire. Car si la Grande Guerre est très présente dans les mémoires, il faut que ces dernières soient le plus possible confrontées à un véritable travail historique sur le conflit. Un exemple pour conclure. Fin 2007, alors secrétaire d’État aux Anciens Combattants, Jean-Marie Bockel avait relancé le débat sur les fusillés pour l’exemple durant le conflit. On a vu alors ressortir dans de nombreux médias une célèbre photographie, montrant l’exécution d’un homme à genoux, un bandeau sur les yeux. Pour le Jounal du Dimanche, cette photo montrait un « mutin de 1917 », et pour le Figaro, un « mutin de 1917 exécuté à Verdun ». Alors qu’une étude attentive montre que la photo n’a pu être prise, avec l’accord des autorités (puisque le condamné est pris de très près) qu’en 1914-1915, et qu’il s’agit sans doute d’un condamné pour espionnage. Ce que révèlent ces légendes erronées, ce sont surtout des représentations pré-existantes sur la guerre. Le condamné est forcément un mutin, l’image renvoyant à la croyance tenace d’une répression des mutineries de 1917 dans un bain de sang, alors que le nombre d’exécutions à la suite de ces graves événements n’a pas dépassé la cinquantaine. Et, plus parlant encore, le Figaro ajoute que cette scène s’est déroulée à Verdun, parce que c’est un lieu qui nous parle encore, un lieu-symbole de la Grande Guerre. Peu importe, alors, le décalage temporaire entre 1916, année de la célèbre bataille, et 1917 : la légende de la photo mêle inconsciemment Verdun et les mutineries.

Ce que nous montrent ces pratiques, c’est que tout discours sur le passé est aussi un discours sur le présent, qui s’adresse avant tout aux contemporains. Mais l’étonnante actualité de la Grande Guerre ne doit pas se payer du prix très lourd d’un oubli des conditions réelles dans lesquelles s’est déroulée le conflit. L’expérience vécue par des millions d’hommes et de femmes ne doit pas être travestie par nos préoccupations contemporaines. C’est pourquoi nous devons faire nôtre ce sage précepte du philosophe Paul Ricoeur, qui recommandait de préférer au « devoir de mémoire » le « devoir d’histoire ».