hebdo de BENOIST

L’apocalypse selon Saint Bernard

Le projet d’autoroute concédée entre Castres et Toulouse doit-il être un enjeu majeur de la campagne des élections législatives de juin prochain, au moins pour les 1ère et 3ème circonscriptions du Tarn ? Oui, mille fois oui. D’autant plus que ce débat est appelé à dépasser les frontières du bassin castrais. Comme certains l’ont fait remarquer avec raison, nous sommes là devant à un projet qui constitue une sorte de « Notre Dame des Landes » tarnais. On ne peut donc pas refuser de s’y confronter lors de cette campagne, au prétexte que cette élection aurait, d’abord, une dimension nationale : c’est toute la particularité des élections législatives que d’articuler les enjeux locaux et nationaux. Et qu’on le veuille ou non, il est peu de sujets qui permettront à chaque candidat de décliner sur le terrain sa vision politique pour l’ensemble de la nation. Chacun doit donc se saisir de ce dossier, et permettre, lors de cette campagne, de dépasser cette occasion manquée qu’a constitué au final le débat public de l’hiver 2009-2010.

À la suite des nombreuses réunions publiques qui ont rythmé ce débat, un constat s’impose : il n’a permis de sortir, ni des incantations, ni du piège politique que les partisans de l’autoroute concédée avaient dressé. Comment s’était constitué ce piège ? Soit une situation économique tendue sur un territoire donné, marquée par une reconversion industrielle en partie réussie, mais inachevée, celle du bassin Castres-Mazamet. Soit un projet qui, au gré des aléas politiques, n’a pu aboutir depuis quarante ans, à savoir la mise complète en 2X2 voies de l’axe Castres-Toulouse. Soit l’intervention de Pierre Fabre pour exiger cette réalisation. Soit la réponse de l’État, qui, faute de moyens financiers, sort de son chapeau la solution du partenariat public-privé. Soit, enfin, l’attente, immense, de toute une population, qui veut voir dans cette autoroute la réponse aux difficultés économiques et sociales du bassin, ainsi qu’une forme de revanche, sur le passé et sur le nord du département privilégié. Dans un tel contexte, comment assumer son opposition à ce projet ? Comment faire valoir que sa nature même (son coût économique et environnemental exorbitant, son péage élevé, son improbable rentabilité, son caractère daté et dépassé, son incapacité à répondre à la fois aux besoins réels de la population et de l’économie) ne permettra en rien de répondre aux immenses attentes qu’il entretient ? Oui, comment exprimer ces points de vue somme toute respectables, lorsque les partisans de l’autoroute affirment haut et fort qu’ « on ne peut être Tarnais et contre l’autoroute » ? Vous avez là la première partie du piège politique tendu par la droite locale. La présidente de la commission chargée d’organiser la débat public avait pourtant bien précisé dans son propos introductif que le débat avait pour but, aussi, d’interroger l’ opportunité même du projet. Ce fut pourtant le grand angle mort de ce débat, les partisans du projet refusant en toute conscience d’aller sur ce terrain, et affirmant de manière répétée que cette question avait déjà été tranchée. Ce qui est tout simplement faux. En conséquence, ce qui peut et doit enfin être mis sur la table dans cette campagne, c’est bien cet examen de l’opportunité même du projet d’autoroute concédée. La droite locale a tout fait pour s’éviter ce débat jusqu’à présent. Malheureusement, des élus de gauche l’ont suivie dans cette voie. Mais la situation a déjà commencé à bouger. Et elle ne peut que continuer à évoluer.

Dans un communiqué de presse co-signé avec Francine Ricouart, candidate EELV sur la 3e circonscription, nous avons récemment fait valoir que l’ensemble des formations politiques de gauche, susceptibles de composer une majorité parlementaire et de gouvernement, avaient localement pris position contre le projet d’autoroute concédée (au passage, en écrivant cela, nous n’oublions pas les nombreux autres partis politiques, associations ou syndicats qui ont eux aussi lutté depuis des années contre ce projet). Ainsi, le PS local, a, il y a peu, pris résolument position pour la 2X2 voies financées sur fonds publics. Ce n’est pas notre position, puisque nous soutenons de notre côté l’aménagement raisonné de la route. Mais on voit bien déjà que les lignes bougent, et que les conditions d’un débat serein et constructif sur l’après autoroute concédée commencent à être réunies.

Il n’en a pas fallu plus pour voir Bernard Carayon et l’UMP locale distribuer un tract très intéressant disant, en gros, que seule l’élection de Nicolas Sarkozy permettrait la réalisation de l’autoroute concédée. Une remarque à ce propos : l’État n’a jamais assuré que l’autoroute concédée allait se faire. Donc, rien ne dit qu’un éventuel deuxième mandat de Sarkozy se conclurait par l’inauguration en fanfare de l’autoroute la plus chère de France. La décision du ministre Borloo ne visait en rien à donner le premier coup de pioche. Comme nous l’avions dit à l’époque : « L’État a beau jeu d’autoriser la mise en concession d’un équipement dont il ne va financer qu’une toute petite partie. Et pour que cette autoroute voit le jour, il va falloir, d’abord, que les collectivités territoriales, dont on connaît la situation financière, paient une subvention d’équilibre de plus de cent millions d’euros. Le Conseil Général de la Haute-Garonne a déjà annoncé qu’il ne mettrait pas un euro dans ce projet. Que vont faire le Conseil Général du Tarn, et surtout le Conseil Régional, dont le président a dénoncé à plusieurs reprises ce projet ? Vont-ils accepter le jeu de dupes imposé par l’État, et payer, une fois de plus, à sa place pour un projet dont ils connaissent toutes les incertitudes et les injustices ? ». C’est là la deuxième partie du piège politique : si les collectivités refusent au final de financer ce projet, la droite locale pourra toujours hurler au loup et dire que la gauche est responsable de son abandon. C’est ainsi qu’il faut comprendre les circonvolutions successives du président Carcenac sur ce sujet : chacun connaît les failles du projet, mais aimerait tant les voir combler par l’autre...

L’apocalypse selon Saint Bernard, c’est donc un bassin sud-tarnais sans son autoroute privée - mais financée en grande partie par des fonds publics - tout ça à cause des vilains représentants de la gauche, irresponsables, cela va de soi. Il en est une autre version. Nous sommes en 2019. Nicolas Sarkozy termine son second mandat. Malgré l’avis défavorable rendu à la suite de l’enquête publique, l’autoroute a été ouverte. Mais comme c’est par exemple le cas dès à présent pour le tronçon Pau-Langon, sa fréquentation, du fait d’un péage très élevé, est largement inférieure aux prévisions que la DREAL admet désormais, à demi-mots, avoir « légèrement surestimées ». Camions et voitures s’entassent sur les routes secondaires, que le conseil général et les mairies n’ont pas les moyens d’entretenir et de sécuriser. Le député Carayon se tient à la barrière de péages, avec à la main des fac-similés de chèques, tirés de sa réserve parlementaire, qu’il remet aux courageux automobilistes qui empruntent son « autoroute ». Comme quoi, à chacun ses visions de cauchemar, à chacun ses apocalypses... À ce propos, en octobre dernier, Pascal Bruckner avait su attirer l’attention, au moins 48 heures, autour de la parution de son ouvrage Le fanatisme de l’Apocalypse. Une fois passé le marathon médiatique plus que complaisant qui aura accompagné la sortie de ce pamphlet anti-verts, il a bien vite rejoint l’ombre et le silence. Ce n’est pourtant pas faute, pour les éditorialistes les plus en vue, d’avoir tout fait pour donner une audience forte à ce livre. Ainsi, Christophe Barbier, le patron de l’Express, nous assurait que ce livre était tout à la fois « drôle », « impitoyable », « salutaire », « ludique », « jouissif » (n’en jetez plus !), que ce « pamphlet au poing, bien aiguisé sur le silex du bon sens », nous permettait de partir « en guerre contre les cassandres nuisibles » de la « dérive cataclysmique » de l’écologie (rien que ça !). Au final, le livre de Bruckner se révèle une caricature de malhonnêteté intellectuelle : pas de citations précises, des noms et des parcours jetés en pâture à l’opinion, et des interprétations subliminales qui feraient dresser les cheveux du moindre directeur de recherches en sciences humaines, occupé à corriger le mémoire de master de l’un de ses étudiants. Exemples savoureux : « la "sobriété heureuse" de Pierre Rabhi et l’"austérité juste" de David Cameron sont les deux faces d’une même médaille ». Les primaires écologistes auraient marqué « le triomphe de l’écologie de l’accusation sur l’écologie de l’admiration », car « avec Joly, on entre dans l’espace du procès. Les Verts voudraient passer les menottes à la planète ».

Vous pouvez me faire confiance, rien ne vous oblige à consacrer 19 euros et quelques heures de votre précieux temps pour lire les 288 pages de l’ouvrage de Bruckner. Contentons-nous de son titre, qui a au moins le mérite de mettre l’accent sur une question qui me taraude depuis un long moment : concernant la crise écologique, dans quel camp se situent les cavaliers de l’apocalypse ? Malheureusement, St Bernard et St Pascal n’ont pas fini de galoper.