hebdo de BENOIST

L’ « Air Europe »

Les vidéos font florès sur Internet. Des hommes ou des femmes, plus ou moins jeunes, plus ou moins en sueur, s’épuisent à reproduire les gestes des plus grands guitaristes de rock, sans instrument entre les mains. C’est l’ « Air guitar ». Joe Cocker, lors de sa mémorable prestation au festival de Woodstock, en avait donné les prémices. Mais depuis le début des années 2000, cette pratique n’a cessé de prendre de l’ampleur. Des championnats nationaux et mondiaux sont organisés. Elle connaît même des déclinaisons. J’ai ainsi pu assister, au festival des Vieilles Charrues, à un hilarant concours d’ « Air biniou ».

Mais si je vous parle aujourd’hui de cette pratique, c’est moins pour en célébrer l’aspect ludique que pour évoquer ce qui s’est joué la semaine dernière pour l’aide alimentaire européenne aux plus démunis, dans le cadre de l’adoption du budget de l’UE pour les années 2014-2020. Dès le mois d’octobre 2012, quatre associations avaient lancé une opération inédite, l’ « Air food project », pour faire pression sur les gouvernements et les amener à maintenir le programme d’aide européen aux plus démunis (PEAD). Cette aide permet, depuis 1987, de nourrir, grâce aux excédents de la production agricole européenne, 18 millions d’Européens, et de distribuer, rien qu’en France 130 millions de repas chaque année. Les Banques Alimentaires, la Croix-Rouge Française, le Secours Populaire et les Restos du Cœur avaient appelé les citoyens à se filmer devant une assiette vide et à faire semblant de manger, pour ensuite poster leur vidéo sur la toile. L’idée était de dénoncer la baisse annoncée de cette aide, certains pays européens, dont l’Allemagne, les Pays-Bas, ou le Royaume-Uni , souhaitant même sa suppression sous cette forme. Malheureusement, ces associations n’ont pu atteindre complètement leur but.

Car avec l’adoption laborieuse du budget européen, l’aide alimentaire est passée de 500 millions d’euros par an à environ 416 millions. On peut se dire qu’elle échappe au pire. Mais on voit dans cette décision, d’abord, un symbole terrible. Baisser les aides européennes alors que les associations signalent une progression de la demande de plus de 10% par an paraît impensable, sachant que cette aide ne représente au final… qu’un euro par contribuable européen. Ainsi, alors qu’elle a su mobiliser des milliards d’euros pour sauver ses banques, son système financier et sa monnaie, l’UE se montre incapable de répondre à l’urgence sociale, que ne font qu’aggraver les politiques d’austérité menées sur tout le continent. Baisser cette aide, alors même que l’UE vient de recevoir le prix Nobel de la paix, c’est renier l’un des principes qui avaient conduit à la signature de la charte de San Francisco et à la création de l’ONU : l’un des meilleurs moyens de préserver la paix, c’est encore et toujours de lutter contre la misère, pour éviter des conflits futurs

Très vite, le gouvernement français a annoncé sa décision de compenser « à l’euro près », la baisse du financement européen. C’est une bonne nouvelle, mais en apparence seulement. Car ce que révèle cette situation, c’est encore une fois l’incapacité de l’UE à répondre collectivement à un enjeu de solidarité fondamental. . Une fois de plus, au lieu d’apporter une solution européenne à un problème européen, l’UE s’en remet aux états qui la composent, et renforce de ce fait les particularismes nationaux. Juste un exemple : le gouvernement français a invité les acteurs économiques, prêts à faire un geste de solidarité à se manifester. Réponse immédiate de la FNSEA, par l’intermédiaire de son secrétaire : en gros, d’accord pour participer à cette aide, mais uniquement en France. Bingo ! Les agriculteurs français, surtout les gros céréaliers adhérents de la … FNSEA, bénéficient depuis des années des subventions européennes, qui leur permettent de produire de très importants surplus. Mais ces derniers ne doivent servir, aux yeux de Xavier Beulin… qu’aux Français en situation de grande précarité.

Voilà ce qui arrive quand l’UE oublie d’où elle vient. Voilà ce qui arrive lorsque chacun regarde chez soi, et à court terme, plutôt que de lutter ensemble contre la pauvreté, plutôt que d’inventer les solutions communes à même d’assurer un avenir à nos industries automobiles ou sidérurgiques, plutôt que de construire le modèle européen de transition énergétique que nous sommes nombreux à appeler de nos vœux. Voilà ce qui arrive lorsque les chefs d’Etat de l’UE jouent à faire de l’ « Air Europe » plutôt que d’établir et de renforcer les indispensables relations de solidarité entre les peuples, au risque d’une rupture toujours plus forte entre l’UE et ses citoyens.