hebdo de BENOIST

Il était une fois dans le Sud Ouest

Rarement on aura autant parlé de Castres à l’échelle nationale que ces derniers jours. De la venue du Président de la République jeudi matin à la très belle victoire du CO samedi soir, notre ville s’est retrouvée placée – comme rarement - sous les feux des projecteurs. Avant d’évoquer les quelques mots prononcés par François Hollande lors de sa visite express, commençons par exprimer notre joie immense devant la victoire de nos rugbymen, magnifiques d’abnégation, de courage, qui ont livré un combat plein de solidarité et d’intelligence. Ils ont su faire taire tous les pronostics, ainsi que les commentateurs de la télévision, bien en peine d’accepter et surtout d’expliquer pourquoi une ville moyenne, avec l’un des budgets les plus faibles du Top 14, a pu l’emporter. Il y a là indéniablement matière à une réflexion plus large sur les caractéristiques et les forces de notre territoire.

J’ai découvert ces derniers jours avec plaisir l’enthousiasme et la fierté de toute une région, la passion qui animait les milliers de personnes qui sont montées à Paris, partagée par toutes celles et ceux qui ont suivi le match place Soult, dans les bars, ou entre amis. La fête fut belle, elle le sera encore cet après-midi au stade Pierre Antoine. Cette semaine, les garagistes et les ORL auront pour une fois un point commun : ils vont avoir du travail pour réparer les klaxons et les voix, réduits au silence pour avoir trop manifesté la joie…

Mais revenons à la visite du président de la République à Soual jeudi matin. Le thème annoncé de sa venue dans le Tarn était l’emploi, à travers la mise en avant de l’ancrage local de Pierre Fabre. Mais, c’était attendu, ce thème s’est vite effacé devant la question qui anime les débats politiques locaux depuis de longues années, et qui connaît une actualité brûlante, à quelques jours de la remise du rapport de la commission Mobilité 21 : alors, autoroute, ou pas autoroute ? Encore une fois, dans les interventions des uns et des autres, cette complexité de la question de l’emploi, de la poursuite du mouvement de reconversion d’un bassin industriel, des perspectives de ce que seront les filières créatrices d’activité dans les décennies à venir, des investissements à réaliser pour permettre leur développement… et bien cette complexité a comme par magie disparu dans la célébration quasi-incantatoire du seul équipement autoroutier.

Les partisans du projet d’autoroute concédée ont voulu voir dans l’hommage rendu par le président à Pierre Fabre, celui sans qui ce projet n’aurait sans doute même jamais été mis à l’étude, le signe d’une issue positive, alors que les fuites émanant des travaux de la commission laissent entendre qu’il ne serait pas retenu comme prioritaire. Sans doute le discours de François Hollande les aura-t-il rassurés. Mais qu’a-t-il dit, notre président ? Que « cet équipement aurait dû se faire depuis trente ans ». Chef d’œuvre de rhétorique, cette formule laisse ouverts tous les possibles : il faut donc le faire maintenant (ça, c’est pour les partisans). Il est trop tard, et il faut inventer autre chose (ça, c’est pour les opposants). Il a ajouté que l’absence d’autoroute n’avait pas empêché le groupe Pierre Fabre de se développer (étonnamment, ce passage a été caviardé dans quelques comptes-rendus de la presse locale), mais qu’il ne faudrait pas que l’absence d’autoroute empêche l’entreprise de croître encore (ça par contre, ils l’ont gardé). Enfin, il a ajouté qu’il n’était pas venu pour faire des annonces, mais pour « comprendre ». Il dit avoir compris que l’ensemble des élus locaux étaient favorables au projet (mes pensées émues vont à certains élus socialistes présents, qui ont dû apprécier), et surtout, que notre bassin devait être désenclavé. Comment ? Autour de quels projets ? Avec quels objectifs à long terme ? Avec quels financements ? Là-dessus, nous n’avons eu aucune analyse de François Hollande. Ce qui signifie une chose : après sa venue, tout reste donc à faire. Normalement, on aurait pu penser qu’une intervention du premier personnage de l’Etat dans ce débat allait dessiner des perspectives, nous faire avancer et gagner du temps. François Hollande est venu. Et il n’a rien fait pour démentir l’équation qui bloque la réflexion sur l’avenir du territoire, à savoir : autoroute (privée comme publique) = seule moyen de désenclaver = développement économique = emplois. Qu’on en soit encore là peut avoir un aspect désespérant. On fait quoi, si la commission retoque le projet ? On repart pour vingt ans de regrets sur le fait que Castres aurait dû avoir son autoroute ? On attend d’éventuelles alternances politiques pour qu’elle se réalise ? Ou bien on prend le taureau par les cornes, et on soutient et réalise les alternatives que notre époque impose ?

Depuis l’enfance, je suis un grand amateur du film de Sergio Leone, Il était une fois dans l’Ouest. La dernière fois que je l’ai vu, je me suis demandé qui était au final le véritable héros de ce chef d’œuvre, et donc quel était son thème principal. Faut-il choisir la cruauté d’Henri Fonda et de son regard bleu acier ? Ou bien les silences du joueur d’harmonica Charles Bronson, qui scandent sa volonté de venger son frère ? Sans oublier la beauté solaire de Claudia Cardinale, ou encore l’humanité de Jason Robarts, qui incarne « le Cheyenne », ce bandit qui trouve la rédemption à la fin du film ? Après coup, il m’est apparu que la réponse à ce choix impossible se situait ailleurs, ou pour mieux dire, à côté. Car le vrai héros d’ Il était une fois dans l’Ouest, c’est sans doute le chemin de fer, qui se construit durant tout le film, hors champ, mais dont Leone donne à voir la réalisation dans les dernières images. Et le vrai thème du film, c’est bien la fin d’un monde, celui de l’Ouest sauvage dans lequel se débattent les héros que nous avons suivi pendant trois heures. Ce que nous dit Leone, c’est bien qu’un nouveau monde arrive, symbolisé par le chemin de fer, dans lequel les Fonda, Bronson ou Robarts n’ont plus leur place, à la différence de Claudia Cardinale, qui va bénéficier du produit de la vente de ses terres… à la compagnie de chemins de fer, pour refaire sa vie ailleurs.

Si vous me permettez cette image, je vous dirai que les partisans de l’autoroute concédée me font penser aux personnages d’Il était une fois dans l’Ouest. Comme je l’ai souvent écrit, je comprends leurs arguments, leurs craintes et leurs attentes. C’est sincère. Mais le monde dans lequel ils pensent et agissent n’est plus celui dans lequel ils veulent continuer à inscrire notre bassin grâce à l’autoroute. Le monde d’aujourd’hui et de demain, c’est celui de l’innovation, de la transition énergétique, des solutions à inventer pour lutter contre les dérèglements climatiques et relocaliser l’économie. C’est là qu’il faut investir, pour faire de Castres-Mazamet un bassin à la pointe dans ces domaines. C’est tout le sens de notre opposition au projet d’autoroute concédée.