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Gilets jaunes : un malaise polyphonique mais bien réel

« Ce qu’on ne peut pas dire, il ne faut surtout pas le taire, mais l’écrire. » Jacques Derrida

L’une des caractéristiques de ce mouvement populaire dit des « Gilets jaunes » qui s’est installé depuis ce samedi 17 novembre 2018 est bien la superposition des revendications économiques pour les uns, sociales pour d’autres, et bien sûr politiques, affichées ou dissimulées, pour certains.

Ce phénomène, apparemment éruptif alors qu’ annoncé et préparé de longue date, a surpris le monde politique et l’ensemble de la société par sa forte mobilisation et surtout par son fait politique majeur : l’accointance mobilisatrice d’expressions diverses, différentes et voire dissemblables, s’adossant à un spectre revendicatif aussi large – surtaxation des produits pétroliers pour le commun des mortels, et notamment du gazole, précarisation professionnelle et paupérisation, déclassement généralisé, augmentation des inégalités, services publics à la dérive, lien social atrophié, vivre-ensemble dégradé, inquiétude, désespérance, dégoût. Malaise. Profond malaise.

Jamais, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, depuis les Trente Glorieuses, un tel malaise n’a surgi dans notre pays. Alors que, déjà, en Europe, des signes avant-coureurs, au sein même des démocraties libérales qui ont porté au pouvoir des gouvernements réactionnaires et conservateurs, clignotaient depuis longtemps. La mondialisation économique effrénée menée par le néolibéralisme depuis la révolution conservatrice Thatcherienne, sous les auspices du FMI et de la Banque Mondiale, a considérablement accru les inégalités sociales, économiques, culturelles et politiques entre les pays ainsi qu’au sein même de ces pays. Face aux désastres sociaux des bouleversements de vie et des conditions de travail, telle une lame de fond, l’indignation massive, muette jusqu’à ces jours derniers, vient d’émerger dans notre pays.

Ailleurs, Pologne, Hongrie et Italie dernièrement, les peuples ont escamoté leur indignation et porté au pouvoir des gouvernements proches de l’extrême-droite. Les « Gilets jaunes » viennent de lancer un dernier avertissement à notre démocratie, à notre République, à l’ensemble de nos responsables politiques. Ne voir dans ce mouvement que la simple expression d’une agitation ponctuelle serait une grave erreur politique. Il serait irresponsable de ne pas prendre en compte le message politique de ce mouvement. Mouvement populaire aujourd’hui, et très sûrement populiste plus tard si aucun début de réponse politique n’est proposé.

Le néolibéralisme, après quatre décennies d’hégémonie culturelle et politique, a annihilé toute idée d’avenir différent possible. A nous toutes et tous de reprendre langue avec la politique et de nous inscrire dans un projet alternatif partagé. L’archipel de la gauche doit dès maintenant prendre ses responsabilités et sortir des divisions stériles et mortifères afin de proposer un dessein socialiste et écologiste commun. Le macronisme s’est inscrit avec son « ni droite ni gauche et de droite et de gauche » dans le droit fil du néolibéralisme : en finir avec la politique. Le temps politique est de retour, à chacune et à chacun, de se l’approprier. Il est encore temps. Plus tard, il sera trop tard.

CAZOTTES Jean-Marc, le mercredi 21 novembre 2018