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« Gilets jaunes », et après ?

Le mouvement des « gilets jaunes » est l’expression d’une colère légitime basée sur le ressenti de déclassement et de paupérisation. L’élément déclencheur a été l’augmentation du prix du carburant, dont la taxe carbone. Au-delà de l’appel à moins de taxes, les revendications sont multiples et souvent paradoxales, mais traduisent un sentiment profond d’injustice sociale, fiscale et territoriale.

Les politiques publiques menées depuis des décennies n’ont qu’une vision à court terme. Les projets mis en place à un moment ne donnent aucune vision des objectifs à long terme et ne racontent pas une histoire collective dans un projet de société d’ensemble. C’est comme si les politiques naviguaient à vue et corrigeaient leur cap au fur et à mesure des écueils rencontrés. Où est la cohérence ? Où est la perspective et la prospective ?

Pendant cette navigation au doigt mouillé, les populations essaient de comprendre où on les emmène, mais ne s’y retrouvent pas. Les coups de barre à droite, puis à gauche puis devant puis en arrière, d’un côté, de l’autre, finissent par déboussoler même les plus attentifs. Le gouvernement nous dit qu’il tient le cap et qu’il le gardera, mais quel cap ? Pour aller où ? Comment ? Pour quoi faire ? C’est le flou le plus complet. A l’ère numérique, les informations pullulent, se croisent, se contredisent parfois, comment s’y retrouver, comment construire une pensée cohérente ?

Pendant ce temps, la précarisation se généralise, la paupérisation d’une grande partie de la population devient prégnante y compris dans les classes dites « moyennes », et les fins de mois deviennent de plus en plus difficiles.

Il serait dangereux de penser que la colère va retomber et que demain les « gilets jaunes » vont rentrer chez eux et attendre des jours meilleurs. Déjà, un peu partout dans le monde, l’indignation a permis de faire émerger ou revenir à la surface des relents nauséabonds que nous aurions voulu oublier, mettant en danger les démocraties. Ce n’est pas seulement un sursaut, une colère exprimée sur la voie publique, mais bien une souffrance profonde. Les politiques menées ont échouées à tisser du lien social partout sur le territoire. Les économies d’échelles réalisées dans tous les domaines touchant au quotidien des gens comme la santé, les transports, les services publics, l’emploi, l’éducation, la métropolisation, ont éloigné les populations des lieux de vie sociale. Les salaires et les retraites n’augmentent pas alors que la vie devient de plus en plus chère par l’augmentation des prix des énergies, et des biens de première nécessité. Toute cette population qui s’est éloignée des villes car la vie y est devenue trop chère pour eux, et qui ne bénéficient pas de transports publics, de lieux de vie sociale et culturelle. Ils ne veulent pas, encore une fois, se priver de l’essentiel juste pour remplir le réservoir de leur incontournable voiture, quitte à diminuer encore et encore le budget de l’alimentation et des énergies. Ils sont conscients du changement climatique car certains le vivent violemment dans les régions inondées, incendiées ou en sécheresse totale. Mais ils veulent que la mise en oeuvre de la transition énergétique soit partagée dans l’équité.

Les « gilets jaunes » ne nous disent pas qu’ils ne veulent plus payer d’impôts car ils savent bien que les biens communs coutent cher et qu’ils profitent à tous. Ils nous disent qu’il faut changer le système qui ne permet pas de vivre décemment avec un salaire. Ils nous disent qu’il est injuste que la charge des biens communs reposent uniquement sur les épaules de celles et ceux qui cumulent tous les handicaps sociaux, précarité, petits salaires, pauvreté. Les choix politiques n’ont pas donné de signes d’égalité face à l’impôt ni à la redistribution des richesses, aggravant encore plus le sentiment d’injustice et d’inégalités.

Il n’y a pas de leader, il n’y a pas de représentant, il n’y a pas de chef, mais une multitude de personnes qui se sont regroupées pour parler, crier, dire enfin qu’elles n’en peuvent plus de ce monde-là, et qu’il faut changer maintenant. Il n’y a pas non plus de projet politique clair, pas de propositions argumentées, pas de construction d’un système qui conviendrait à tout le monde, juste un cri « ça suffit » !

Après plusieurs jours de blocages routiers divers, la question maintenant posée est « quoi faire avec tout ça, comment faire et avec qui ?

Le moment est historique car il est au carrefour de choix à faire pour l’avenir. Il est porteur d’un profond malaise face à l’inconnu. Le néo libéralisme a effacé le sens du collectif pour favoriser la compétition et l’individualisme exacerbé. C’est la politique de la terre brulée qui laisse derrière elle, des champs de ruines sociaux et environnementaux en épuisant les ressources de la planète pour que la course au profit aille toujours plus vite et toujours plus loin pour le bénéfice de quelques-uns dans des proportions indécentes.

Dans l’histoire de la planète, les scientifiques nous parlent d’anthropocène. C’est la première fois que les cycles climatiques sont perturbés par l’activité humaine, mais cela serait-il à la même échelle sans le capitalocène ?

La colère des « gilets jaunes » éclate au moment où tous les clignotants sont au rouge vif pour le climat et ses nombreuses perturbations, entrainant des millions de réfugiés climatiques sur les routes de l’exil, dont nombreux sont celles et ceux qui font le sacrifice de leur vie. Le signal d’alarme est tiré depuis longtemps mais nos dirigeants restent aveuglés par le taux de croissance et l’augmentation de la productivité accrochés à l’idée qu’il n’y a pas d’autres choix possibles. Mais nous n’avons plus le temps de regarder dans le rétroviseur et de tergiverser. Les scientifiques nous donnent seulement 2 années pour revoir complètement le logiciel et le tourner vers la protection de notre environnement ou alors c’est l’humanité entière qui en pâtira.

Les politiques qui nous gouvernent seraient bien inspirés de ne pas tourner le dos, haussant les épaules d’un air méprisant et comptant sur la lassitude. Le président a éliminé de son environnement consultatif, tous les corps intermédiaires qui lui faisaient perdre du temps. Il voulait aller vite. Mais ne serait-ce pas mieux d’aller loin ? Et prendre le temps de réparer le tissu social déchiré ? Si oui, certains proposent de se mettre autour de la table et de réfléchir ensemble pour faire des propositions. Écoutons-les et aidons-les.

D’autres disent qu’il faut un changement de cap, d’autres qu’il ne faut surtout rien changer. Il faut dire à ces derniers que le temps n’est plus à observer mais à agir et que le temps passé à reconstruire n’est pas du temps perdu.

Le temps politique est venu, il est urgent de s’en emparer, ne le laissons pas brunir l’horizon.

Nicole Fréchou, le samedi 24 novembre 2018, membre de Eelv81

P.-S.

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