hebdo de BENOIST

Dossier de l’eau : au royaume des borgnes, qui est roi ?

L’été arrive, les plus chanceux vont connaître les joies du départ en vacances... mais le contentieux avec le Lyonnaise est encore loin d’avoir trouvé son épilogue. Après la réunion publique du lundi 27 juin et le conseil municipal tenu le lendemain, nous disposons désormais des informations, qui nous permettent de mieux comprendre comment Pascal Bugis compte régler la crise ouverte par la condamnation de la ville à verser 32,5 millions d’euros. Au final, plus que le « plan de sauvetage » loué par les médias, cette séquence a surtout révélé une stratégie de communication, certes habile en apparence, mais qui témoigne d’abord des impasses dans lesquelles le maire conduit pas à pas notre ville.

Sans surprise, la réunion de la semaine dernière est apparue comme une anticipation du conseil municipal. Le maire était censé répondre aux questions des habitants. Des habitants, il y en avait peu : pour leurs prochaines manifestations, les syndicats devraient d’ailleurs solliciter ceux qui ont annoncé 400 personnes présentes : ils devraient évaluer la participation aux prochains cortèges largement en leur faveur... Des questions, il y en eut aussi peu : comme un symbole, l’urne censée recueillir les interrogations des Castrais, déposée à l’entrée de la salle, était absolument vide... Cette très faible participation interroge, aussi bien la majorité que l’opposition d’ailleurs : pourquoi, sur un dossier aussi sensible et important, la population se tient-elle à ce point à l’écart ? Faut-il y voir la manifestation d’un désintérêt croissant pour les affaires publiques ? Ou bien l’expression d’un sentiment diffus que, quoi qu’il advienne, tout a déjà été décidé par le maire et son équipe, et que dans tous les cas, il faudra payer à la fin ?

Dans la première partie de la réunion, la parole a donc été monopolisée par le maire, puis les conseillers municipaux d’opposition, et il aura fallu attendre plus d’une heure pour qu’une personne non élue puisse s’exprimer. Redisons-le : dans une commune, l’instance où doivent être traitées les questions de fonds doit rester le conseil municipal, parce qu’il bénéficie seul de la légitimité démocratique de l’élection. On le sait, cela fait malheureusement longtemps que Pascal Bugis dénigre cette légitimité, lorsqu’il réduit de manière drastique le nombre des conseils, lorsqu’il interdit à l’opposition un accès facilité aux documents, ou encore lorsqu’il multiplie les décisions prises sans délibération. En ce sens, cette réunion tenue à la veille du conseil municipal est plus qu’une provocation : c’est une affirmation, calme et sereine, du dédain dans lequel le maire tient l’assemblée municipale.

Pascal Bugis a perdu la foi

Pour les nombreux absents, que nous a appris cette réunion ? Beaucoup de choses. Tout d’abord que le maire ne sait plus vraiment où il habite. Je sais, les présents me diront peut-être qu’il a été très à l’aise dans son exposé du long contentieux avec la Lyonnaise des eaux, qu’il a su se placer de manière continue en victime de la voracité de cette funeste multinationale, et qu’au final, il a au moins réussi à convaincre les déjà convaincus de son fan-club que grâce à son action, la ville de Castres avait au moins économisé 10 million d’euros. Soit... Mais quand-même. Avouons qu’un maire UMP qui commence son intervention en disant qu’en 2003, il a refusé de faire un chèque de 15 millions d’euros à la Lyonnaise, « contrairement à Christine Lagarde qui, elle, a laissé le Trésor Public verser plus de trois cents millions d’euros à Bernard Tapie », cela ne manque pas de piquant. Faudra-t-il verser cette déclaration publique au dossier de la Haute Cour de la République, si cette dernière décide de poursuivre la nouvelle patronne du FMI ? Si une telle phrase revient aux oreilles de l’Élysée, ça risque de chauffer un peu... Notre maire UMP a, à plusieurs occasions, affirmé regretter la privatisation de l’eau, réalisée en 1990 au bénéfice d’un groupe dont chacun connaît pourtant les liens étroits qui l’unissaient à l’époque au RPR. Ça aussi, ce n’est pas banal, et là, c’est un ancien locataire de l’Élysée qui doit tousser un peu, quand on sait que c’est son ancien directeur de cabinet qui a inauguré l’Archipel... Il faut le dire : voir Pascal Bugis regretter, la main sur le cœur, s’être « fait avoir » par la Lyonnaise, a de quoi laisser pantois. N’a-t-il pas participé, en tant qu’adjoint aux affaires juridiques, à la rédaction du contrat ? N’a-t-il pas fait réaliser par des filiales de le Lyonnaise une grande partie des travaux financés grâce au fameux droit d’entrée payé par cette société à la ville ? De même, on s’interroge sincèrement de voir Pascal Bugis, interpellé par un habitant, qui l’interrogeait sur son choix de privatiser le stationnement et sur son soutien au projet d’autoroute concédée à un grand groupe privé, reconnaître que ce projet d’autoroute n’est vraiment pas satisfaisant, loin, très loin des discours tenus jusque-là. La condamnation de la ville de Castres par le tribunal administratif de Bordeaux aura donc eu une première conséquence : faire perdre sa foi néo-libérale à notre maire. Malheureusement, il est à craindre cette révélation ne dure pas plus longtemps que la grâce qui avait affecté le chroniqueur économique Jean-Marc Sylvestre, quand ce dernier avait échappé à la mort, suite à une intervention d’urgence dans un hôpital public. Pendant quelques semaines, Sylvestre n’avait eu de cesse de chanter les louanges du service public. Et puis, le naturel avait vite repris le dessus, et il avait à nouveau dénoncé les effectifs pléthoriques de la fonction publique, son inefficacité connue de tous... Puisse la révélation soudaine qui semble avoir affecté notre maire durer plus d’un été, et l’amener à suspendre toutes les autres privatisations qu’il a pu lancer ces derniers temps, depuis les caméras de surveillance jusqu’à l’ancien hôpital Gabarrou. Mais malheureusement, cette révélation digne de Paul sur le chemin de Damas, semble déjà avoir trouvé ses limites.

Après moi, le déluge

« Parfois, même le président des États-Unis se retrouve tout nu » chante Dylan dans « It’s alright, Ma (I’m only Bleeding) ». Pascal Bugis s’est-il souvenu de ce formidable morceau, lorsqu’il a dû admettre que la somme de 32,5 millions d’euros serait entièrement financée par de l’emprunt ? On nous avait pourtant dit que la mairie et la Castraise de l’eau avaient provisionné 20 millions d’euros. Mais ici, le mot de « provision » signifiait juste qu’elles s’étaient réservé la possibilité d’emprunter ces sommes. C’est bien l’ensemble du montant qu’il va falloir aller emprunter, avec des remboursements échelonnés sur trente ou quarante ans. Le jeune femme qui est intervenue pour exprimer son soutien total au maire peut donc se réjouir : sa satisfaction de voir ses enfants profiter de l’Archipel va pouvoir s’étendre à ses petits-enfants, voire même à ses arrières petits-enfants, qui paieront encore la construction de cet équipement, s’il est encore debout dans cinquante ans... Plus sérieusement, le règlement de cette condamnation va donc s’étaler sur cinq ou six mandats municipaux et au moins deux générations. Effectivement, il y a de quoi reconnaître qu’on s’est « fait avoir »... Interrogé sur les conséquences pour le budget de la ville, Pascal Bugis s’en est sorti d’abord par une pirouette : une fois payé l’amende, la dette de la ville atteindra 88 millions d’euros, soit une somme inférieure à celle qu’il avait trouvé en 2001 lorsqu’il avait pris la tête de la municipalité. Puis, il a essayé de nous faire croire que le paiement d’une telle somme n’entraînerait pas d’augmentation des impôts, ni du prix de l’eau. Dès le lendemain, je me suis rendu chez mon banquier, pour lui faire la demande suivante : j’ai un emprunt de 100 000 euros dans votre établissement pour ma maison, remboursable sur 20 ans. Mais ma maison est trop petite. Je vous demande donc de me prêter 300 000 euros, mais sans changer le montant, ni le terme de mes traites. J’ai eu beau lui expliquer que le maire de Castres avait expliqué la veille, et en public, que c’était possible, il a refusé, à mon grand étonnement.

L’usager et le contribuable, ce n’est pas la même chose

Au final, qui va payer les 32 millions d’euros ? C’est la dernière information de cette soirée, confirmée le lendemain lors du conseil municipal. Et, alors que c’est la mairie qui a été condamnée, c’est bien la Castraise de l’eau qui va se retrouver à assumer les conséquences de cette condamnation. Lors de la réunion, le maire s’est largement pris les pieds dans le tapis lorsqu’il a essayé d’expliquer un tel choix, qui constitue pourtant la clé de son fameux « plan ». Le lendemain, il a été plus explicite : c’est le jugement qui nous oblige à agir ainsi. Après avoir et relu ce fameux jugement, je dois vous avouer que je n’ai toujours pas compris où se situe l’impératif évoqué par Pascal Bugis. Mais nul doute que durant l’été, quelques juristes, fins connaisseurs de la justice administrative, vont se pencher sur ce problème, et nous fournir les informations adéquates. D’ici là, on aurait pu comprendre que le maire nous dise qu’il n’avait pas d’autres choix, une collectivité territoriale étant dans l’impossibilité légale d’emprunter pour des frais de fonctionnement... On aurait pu comprendre qu’il nous dise : comme je ne peux pas augmenter les impôts (c’est un peu son bouclier fiscal à lui), je mets tout sur le dos de la Castraise, et les usagers paieront... Avec courage et ténacité, pour le comité des usagers de l’eau, M. Carceler lui a cependant opposé que la décision de faire payer l’usager était fondamentalement injuste. Et le maire de lui répondre, je cite de mémoire, que « l’usager et le contribuable, c’est presque la même chose ». Et bien non, ce n’est pas du tout la même chose. On a là une nouvelle preuve de la confusion savamment orchestré par la droite, locale comme nationale, entre contribuable et usager. À qui profite cette négation de l’égalité républicaine, on vous laisse deviner...

Pascal Bugis et Bernard Carayon, sauveurs de Castres...

On l’a vu : Pascal Bugis a échoué dans sa tentative de diviser l’opposition et de la rendre responsable de la crise que nous traversons. En témoigne le texte commun publié par l’ensemble des forces de gauche de notre ville. Alors, comme la meilleure défense, c’est l’attaque, il a donc décidé de se présenter, non comme celui qui a hypothéqué pour plusieurs décennies les finances de la ville, mais comme son sauveur, celui qui a permis à la ville d’économiser dix millions d’euros. Voilà le clou de la stratégie de communication, patiemment élaborée avec son entourage : Pascal Bugis est un grand gestionnaire ! Là aussi, ce message mérite un minimum d’attention. D’abord, parce que ce chiffre de 10 millions d’économies, le maire le tire de ses dernières négociations avec la Lyonnaise. Voilà ce qu’aurait coûté à la ville son éventuelle acceptation de ce que l’entreprise proposait en dernier recours. Une remarque à ce propos : M. Bugis peut bien se présenter comme un bon gestionnaire, il apparaît ici, d’abord, comme un piètre négociateur. Et ce chiffre doit-il être pris pour argent comptant ? Lors de la réunion du 27, un intervenant, conseiller municipal de Burlats a rappelé que la Lyonnaise s’était sans doute déjà remboursée de son droit d’entrée, puisque ses filiales avaient réalisé une partie des travaux financés par ces fameux 14 millions qu’elle avait versés. Si l’on en croit ensuite le comité des usagers de l’eau, entre 1991 et 2003, la Lyonnaise s’est également remboursée son droit d’entrée en gonflant de manière artificielle et illégale le prix exigé des Castrais. Si l’on ajoute le montant de la condamnation, on comprend assez vite que, dans les faits, la ville et ses habitants (usagers compris) ont en fait remboursé trois fois la Lyonnaise depuis 1990... Comme modèle de gestion, on peut sans doute faire mieux. Et l’on peut dès lors légitimement s’interroger sur les figures du sauveur qui nous ont été offertes ces derniers jours. Car, comme prévu, Bernard Carayon a montré le bout de son nez : c’est lui qui aurait obtenu les rendez-vous sur Paris (et pas Philippe Folliot, vous l’aurez compris), grâce à l’oreille bienveillante que lui tendraient Claude Guéant et même Nicolas Sarkozy... C’est donc à ce beau duo que nous devons d’avoir été « sauvés ». Que voulez-vous, les héros ne sont plus ce qu’ils étaient...

Tous ces éléments nous amènent donc à relativiser largement les brevets d’auto-satisfaction que le maire s’adresse depuis une semaine. Cette affaire est loin d’avoir trouvé son épilogue. On le sait, des rebondissements judiciaires peuvent encore se produire. Mais surtout, on a maintenant compris comment les erreurs politiques de Pascal Bugis vont faire sentir leurs funestes effets durant plusieurs décennies, effets que même les stratégies de communication les plus brillantes ne sauraient totalement masquer.