hebdo de BENOIST

« Conversion écologique », « transition écologique », ou « planification écologique » de l’économie ? Vers un langage commun.

À gauche, chacun célèbre, à sa façon, le trentième anniversaire de l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République. Pour ma part, âgé d’à peine quatre ans en mai 1981, je n’en ai gardé que le très vague souvenir d’un visage apparaissant trait par trait sur l’écran d’une vieille télévision, et d’une joie parentale aussi soudaine que difficilement compréhensible pour le jeune garçon que j’étais alors. Ainsi, bien qu’ayant grandi au sein de la « génération Mitterrand », mon rapport à cette période ne peut que se penser sous l’angle historique. C’est pourquoi on ne m’en voudra pas de ne pas participer à la grande entreprise, aisément compréhensible, du retour un brin nostalgique sur cette période. Et de préférer envisager, de manière modeste, une des voies que semble devoir emprunter, aujourd’hui, une nouvelle dynamique d’ « union de la gauche ».

Quand on lit la production des principales organisations et des principaux acteurs de la gauche actuelle, un élément frappe : tous portent désormais l’impératif écologique. Tous admettent que la question sociale, incontournable depuis le 19e siècle, ne peut plus être pensée indépendamment des enjeux environnementaux. Mieux : chacun, avec des nuances et des échelles de priorité, envisage cependant le levier écologique comme incontournable pour inventer la société de demain, une société plus humaine, plus juste, qui nous mettrait à l’abri des ravages entraînés par les dérives du capitalisme financier et du productivisme. C’est bien entendu le cas d’Europe Écologie – les Verts, autour de l’ambitieux projet de « conversion écologique de l’économie ». Mais les écologistes ne sont plus seuls à porter une telle ambition. Ainsi, la lecture du petit livre de Jean-Luc Mélenchon, « Qu’ils s’en aillent tous ! Vite, la révolution citoyenne » (Flammarion, 2010), se révèle très enrichissante. On le sait, ce livre a provoqué de nombreux débats lors de sa parution. Son titre, notamment, a valu à Mélenchon l’accusation de « populisme ». Il s’en est défendu, reconnaissant cependant que sa dénonciation généralisée des élites s’inscrivait dans une tradition ancienne (voir Julien Benda et sa « trahison des clercs » dès les années 1920), à laquelle appartiennent des mouvements aussi peu recommandables que le poujadisme, pour n’en citer qu’un. Mais pour lui rendre justice, avec cette expression, « qu’ils s’en aillent tous », empruntée aux mouvements citoyens d’Amérique du Sud, on est bien plus dans une forme d’exhortation jubilatoire qui vient ponctuer les démonstrations somme toute assez classiques et attendues de Mélenchon (sur les médias, le capitalisme financier...), que dans les invectives haineuses de l’extrême-droite. Car même si lui en fait une sorte de programme, ce n’est pas lui faire injure que de dire que son projet de révolution citoyenne demeure encore au stade d’ébauche, que les modèles sud-américains connaissent sans doute des études bien plus poussées, indispensables avant d’envisager s’ils sont applicables directement dans nos sociétés, comme feint de le croire le leader du Parti de Gauche... Le chapitre 4 nous a particulièrement intéressé. Son titre ? « La planification écologique ». Mélenchon y écrit notamment : « D’une façon ou d’une autre, l’écologie politique est l’antichambre d’une nouvelle conscience collective. Écologie, République et socialisme forment alors un espace conceptuel cohérent. Compte tenu de ce qui arrive devant nous, c’est là que se trouve la boîte à outils intellectuels pour agir dans le nouveau siècle. C’est pourquoi je prie gentiment qu’on aille se faire voir ailleurs quand on prétend être de gauche mais qu’on continue à asséner que l’écologie est une diversion par rapport aux vrais problèmes sociaux. Comme si ce n’était pas le premier des problèmes sociaux que la destruction de l’écosystème qui rend possible la vie sociale » (p.96-97). Mélenchon dénonce à la suite les « charlatans du capitalisme vert », beau filon trouvé par le capitalisme pour organiser un rebond du productivisme. Il prône les circuits-courts, la relocalisation des activités économiques, le maintien des services publics en milieu rural, pour limiter la multiplication des déplacements contraints dans les campagnes... Il demande la sortie du nucléaire, le développement du ferroutage... Enfin, il appelle à une « planification écologique », qui permettra de « passer d’un modèle de production et d’échange à un autre d’une façon maîtrisée en articulant le niveau local et le niveau national » (p.103). On pourrait multiplier les citations : qu’on relise ce chapitre dans son intégralité, on n’y trouvera pas un mot, pas une virgule qui ne puisse figurer dans un texte programmatique d’Europe Écologie – les Verts...

À leur tour, les socialistes apportent leur pierre à l’édifice, en se mettant au travail sur le thème de la « transition » écologique de l’économie. Quelques premières idées, prometteuses, commencent à être diffusées. Bien évidemment, de telles prises de position, tant chez nos camarades socialistes que chez ceux du Parti de Gauche, ne sont pas exemptes de visées électoralistes. Bien évidemment, de réels points d’achoppement subsistent, notamment avec les socialistes, comme par exemple la question du nucléaire, ou celle du maintien de la l’objectif de « croissance économique » comme seul moyen de sortir de la crise que nous connaissons depuis des décennies. Il n’empêche : au-delà de la diversité des termes (« conversion », « transition », « planification »), qui renvoie certes à la nécessaire diversité de la gauche, mais d’abord à des prises de position sur l’échiquier politique, les voies d’un langage commun, et donc d’un travail et d’un projet communs, se dessinent. Et que la question écologique soit au cœur de cette construction commune n’est au final ni un hasard, ni une mauvaise nouvelle.