hebdo de BENOIST

Comment reprendre langue avec les électeurs du FN ?

Au vu des résultats de dimanche dernier, débutons par un appel sans réserve à battre Nicolas Sarkozy le 6 mai, en votant et en faisant voter pour François Hollande. La page sarkozyste ouverte depuis dix ans doit absolument se refermer. C’est un préalable indispensable. Il sera temps, ensuite, et notamment lors des législatives, de convaincre que la gauche est riche de sa diversité, et que les idées écologistes représentent des solutions justes et efficaces à la crise. N’hésitons pas ensuite à exprimer notre déception face à la faiblesse du score réalisé par Éva Joly, malgré sa campagne courageuse et tenace, et la qualité de son programme.

Ceci posé, quels enseignements peut-on tirer du vote de dimanche ? L’absence de recul ne nous autorise aucun jugement définitif. Mais la manière dont la campagne du second tour semble s’orienter appelle cependant quelques remarques. Une question rapide pour commencer : alors, vous en prendrez combien des débats ? Un, parce que c’est la tradition ? Deux ou trois, parce que les enjeux sont tellement importants que les Français ont le droit d’être bien informés avant de faire leur choix ? Et pourquoi pas dix tant qu’on y est, soit un par jour jusqu’au second tour de la présidentielle, parce que quand on prétend incarner le changement, et bien, y’a pas de raison de pas changer, et puis il faut pas se défiler, et puis, et puis... Le problème, ce n’est pas de savoir combien de débats seront organisés entre les deux finalistes d’ici le 6 mai. Le problème, c’est de savoir de quoi on va parler lors de ces débats. Car si c’est pour passer deux heures à voir le président sortant attaquer le candidat socialiste sur son projet de donner le droit de vote – sans éligibilité – aux étrangers pour les élections municipales, ou nous expliquer que l’immigration est responsable des déficits des comptes sociaux, alors merci, un débat suffit amplement. Et ce n’est vraiment pas la peine de nous en remettre un dernier pour la route.

Pourquoi la question du droit de vote des étrangers se retrouve-t-elle au cœur du débat du second tour de la présidentielle ? C’est bien évidemment la conséquence du score très élevé réalisé par Marine le Pen, qui blesse profondément tous les démocrates, et qui a fait dire très justement à Éva Joly qu’il constituait « une tâche indélébile sur les valeurs de la démocratie ». Je découvre ça et là des analyses tendant à montrer que la « percée » du FN ne serait qu’une illusion médiatique, puisqu’en associant le score de Jean-Marie le Pen et de Bruno Mégret en 2002, on découvrirait que l’extrême-droite avait déjà réalisé un score semblable à celui de dimanche dernier. Mais, à tenter ainsi de se rassurer en pensant en termes de pourcentages, on fait l’impasse sur ce fait incontestable : entre 2002 et 2012, le FN a recueilli près d’un million de voix en plus. Si l’on se réfère au score réalisé par le Pen père il y a cinq ans, ce sont même 2 500 000 voix supplémentaires qui sont entrées dans le giron de l’extrême-droite. Les fans de documentaires animaliers le savent bien : contrairement à ce que le sens commun affirme, jamais l’autruche ne s’enfouit la tête dans le sable face à un danger. Il n’est que l’humain pour adopter ce type de comportement suicidaire... On a beaucoup voté Marine le Pen ce dimanche, notamment dans le monde rural. Et si les discours de campagne peuvent amener à réduire ce vote à un cri de colère face à la crise, espérons que les responsables politiques prendront enfin acte que ce vote est aussi un vote d’adhésion. C’est la première étape d’une nécessaire reconquête, la seconde consistant à identifier clairement ce à quoi adhèrent ces électeurs. Car enfin, la progression du FN en France n’a rien d’une nouveauté ! Pire : l’appel à la « droite décomplexée » de Nicolas Sarkozy ne s’est pas traduit seulement dans l’éclosion de la Droite populaire... Il a découché , d’abord, sur ce succès électoral inédit du FN.

Dans cette campagne, un moment m’a particulièrement marqué : le passage de Marine le Pen dans l’émission Des paroles et des actes sur France 2, au mois de février. Ce n’est pas le rendez-vous esquivé avec Jean-Luc Mélenchon qui a le plus retenu mon attention. Malgré tout ce qu’on a pu dire à l’époque, la candidate du FN n’a de fait rien perdu en évitant le face-à-face. Car chacun de ses silences était en fait un message adressé à son électorat : c’est à vous que je parle, et à vous seuls, pas aux élites médiatiques et politiques. Plus avant dans l’émission, mise en difficultés sur les incohérences de son programme économique, Marine le Pen s’était déjà tournée vers la caméra pour dire, en substance : les questions qu’on me pose ici ne sont pas légitimes. Car ces journalistes font partie des « sachants », alors que moi, je parle à ceux qui n’ont pas pu faire d’études, à ceux qui souffrent trop pour apprécier de perdre du temps à étudier et commenter des graphiques et des chiffres... Cette opposition du « système » et de la France véritable est un élément classique de la rhétorique de l’extrême-droite. Je vous renvoie d’ailleurs à l’intervention de Marine le Pen dimanche soir, véritable modèle du genre. Mais le vote de dimanche nous confronte à cette réalité : la fracture avec toute une partie du corps électoral se manifeste d’abord dans ce rapport à la langue. L’électorat FN voit dans Marine le Pen celle qui parle la leur, là où les candidats républicains et démocrates parleraient de plus en plus une langue étrangère. À défaut de traducteur, il est donc urgent de retrouver une langage politique commun à tous nos concitoyens, si l’on ne souhaite pas voir grandir encore cette fracture politique et linguistique. Comment on reprend langue avec les millions d’électeurs qui se tournent vers le FN ? Cette question n’est pas neuve pour la gauche. Et il faut reconnaître à Jean-Luc Mélenchon d’en avoir fait l’un des axes majeurs de son discours. Mais il faut reconnaître aussi son échec dans ce domaine. Et cet échec nous interpelle tous, dans la mesure où, tous, nous sommes à la recherche des solutions à même de réduire l’influence de l’extrême-droite. Le vote de dimanche nous montre que l’opposition frontale ne porte pas ses fruits. Sans doute parce qu’en faisant ce choix, le candidat du Front de gauche ne s’est au final adressé qu’à l’électorat traditionnel de gauche, et pas à celui prêt à voter pour Marine le Pen. C’est à mes yeux un signe supplémentaire de la fracture linguistique que révèle cette élection, et de l’obligation qui nous est faite d’inventer un nouveau langage politique, autrement dit de nouvelles solutions.

La crispation sur le droit de vote des étrangers, que j’évoquais plus haut, n’est malheureusement que le prolongement logique d’une campagne, dont les deux catalyseurs ont été la dénonciation du « système » et le repli national. En dehors peut-être de François Hollande, tous les candidats se sont, à un moment ou à un autre, et sous des formes différentes, présentés comme « anti-système ». Nicolas Sarkozy le premier, qui a feint d’ignorer à quel point il l’incarne pourtant. Quant au repli national, il aura marqué presque tous les thèmes majeurs de débats, depuis le « made in France » de François Bayrou, jusqu’aux invectives sur la viande hallal. Surprenant, quand on sait comment la place que la France entend occuper dans la mondialisation, et le rôle qu’elle entend jouer dans la résolution des crises mondiales, auraient dû occuper l’essentiel des discussions. Las, ces réflexions, qui invitent à dépasser le cadre national – et qui peut sérieusement penser qu’on résoudra les problèmes du pays à cette échelle ? - sont en grande partie restées dans l’ombre. La droite a trouvé bien plus commode de se concentrer sur la préservation du mode de vie des Français. Mais c’est oublier que l’avenir de nos concitoyens dépend essentiellement de la réponse à cette question : quelle place notre pays veut-il construire dans le monde tel qu’il évolue ? L’enjeu est de taille, et si l’on se replie sur nous-mêmes pour défendre notre identité menacée, il y a fort à parier qu’on passera à côté. C’est en disant ce que nous voulons pour le monde, c’est en retrouvant notre dimension universelle que nous pourrons répondre à la question de savoir qui nous sommes. L’inverse n’est pas vrai.

Loin du repli qui aura marqué cette campagne, c’est à l’échelle européenne que nous trouverons les réponses à ces questions, et que nous nous inventerons un avenir plus serein. Un avenir qui passe par la réalisation de l’Europe sociale, écologiste et politique que nous appelons de nos vœux. Loin des errements de l’Europe technocratique et marchande que nous n’avons pas réussi, encore, à dépasser. Cette Europe dont le rejet , tout à fait compréhensible, a au final nourri ce repli à l’intérieur de nos frontières. Et si vous voulez mon sentiment profond, je vous dirai que dans ce contexte, une candidate d’origine étrangère, à l’accent aisément identifiable, qui se présente pour un parti dénommé « Europe Ecologie – les Verts » souffrait de trop lourds handicaps pour se faire plus entendre. Mais cette voix, c’est celle qu’il nous faut absolument continuer à porter si nous souhaitons vraiment, à terme, reprendre langue avec nos concitoyens qui n’ont pas résisté aux sirènes lepénistes.