la tribune libre

Chronique de la fin d’un monde / Période II-semaine3

« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » (Jean de La Fontaine - Les animaux malades de la peste)

Période 2

Semaine 3

Ici, à la maison, après deux semaines de solitude, c’est toujours la sidération, mais c’est aussi une fatigue qui s’installe. Comment vivre en toute tranquillité cette parenthèse géante, dans laquelle s’infiltrent, venues d’un monde lointain, l’angoisse et l’incertitude ?
Une sorte de chape de plomb dans une durée élargie, mais enserrée dans des informations constantes et toujours renouvelées, plus invraisemblables et plus ahurissantes les unes que les autres, et dans une cascade tonitruante de mauvaises nouvelles. Chaque jour est une page de plus dans cette dégringolade.
Une grande fatigue, et en même temps un incroyable désir de comprendre, une soif intense de vivre, de faire du sens avec ce non-sens, au cœur de mon cocon qui semble figé dans l’éternité.
C’est très curieux, et cette drôle de réalité fait jaillir en moi le défi de rester au plus près de ma sereine profondeur, dans ce nouvel espace restreint, et dans ce nouveau temps d’entre les temps.

A chaque journée sa frénésie de communication, tous réseaux sociaux et médias confondus : on jongle avec les téléphones, fixe et mobile, les mails, les facebook, les whatsapps, les twitter, sans oublier l’ancêtre, le basique internet. C’est terrible, cela n’arrête jamais, tellement est urgent le besoin de se sentir reliés, et de communiquer notre ahurissement devant cet effondrement foudroyant. Et puis surgit une urgence, celle d’une réorganisation de la vie quotidienne, pour donner une trame et une direction à cet étrange vécu.

Partout dans le monde, chacune et chacun des milliards de confiné.e.s se trouve brutalement confronté à une gigantesque nécessité d’adaptation, pour ne pas s’écrouler avec l’écroulement.

En France, comme ailleurs, tout est à repenser.
Pour le personnel soignant et les services d’aide à la personne, comment faire avec un épuisement envahissant, dans une lutte sans merci pour vaincre la mort qui rôde, sans l’équipement toujours promis, rarement arrivé, et avec une terreur de la pénurie de médicaments essentiels ? Commet accepter d’être obligé de confectionner, après deux mois, des surblouses avec des sacs poubelle, et comment accepter que des lots de matériel, commandés depuis plusieurs semaines et arrivés sur le tard, soient défectueux ?
Pour celles et ceux qui travaillent dans les secteurs essentiels de la maigre économie subsistante, comment accepter des horaires à rallonge, parfois la réquisition, dans une ambiance de fatigue et de frustration. Dans les tripes, l’immense colère de devoir abandonner, momentanément on espère, les droits sociaux chèrement acquis ?
Pour les enseignant.e.s, comment enseigner à des élèves invisibles, inaudibles, et comment être cohérent dans le désert relationnel imposé ?
Pour les parents à la maison, en télétravail ou en chômage technique, comment, dans un espace réduit, gérer une famille où l’individualisme régnait déjà en maître avant le Grand Confinement, et où chacu.n.e vaque à ses occupations, parfois dans l’indifférence, parfois dans le conflit, voire la violence ?
Le vrai challenge, dans cette aventure unique, est de trouver une fluidité, où se tissent, avec le plus de consonance possible, de nouvelles relations. Mais comment éviter les drames et les tragédies lorsque les conditions ne sont pas remplies pour de tels exploits ?

Dans la litanie des scandales qui se montrent au grand jour, il y a l’incroyable impréparation des politiques de santé de notre État, loin d’être le seul, évidemment : malgré les interpellations régulières et de longue date de l’OMS concernant une pandémie annoncée, les stratégies en matière de prévention ont fondu au soleil, dans notre pays, de gouvernement en gouvernement.
La situation est tellement aberrante qu’aujourd’hui le ministère a pu réquisitionner des masques déjà payés par les professionnels de santé chez leurs fournisseurs, ou bien doit courir après des commandes urgentes de masques jamais suffisants, tout en affirmant que tout est sous contrôle, et en se contredisant jour après jour pour tenter de justifier cette cacophonie inavouable.
L’émergence de ce virus est une maladie sociétale autant que physiologique : c’est toute notre économie à la technologie triomphante qui menace de s’effondrer avec un système de santé ultra sophistiqué, dont nous étions fiers. Déjà mis à mal par de sinistres objectifs financiers, celui-ci n’était pas préparé à la puissance de cette déferlante.
Une maladie de la respiration, et aussi une maladie des respirateurs.
Partout on entend que les politiques devront rendre des comptes...
Un groupe de médecins a décidé de porter plainte contre certains membres du gouvernement pour mensonge d’État à propos des masques.
Reconnaîtront-ils leurs fautes ou étoufferont-ils toute demande de clarification, au sortir de ce chaos ? Qui triomphera, de la démocratie renouvelée ou d’un autoritarisme de plus en plus implacable ?

Dans les ehpads, la situation est dramatique.
Environ un tiers des décès se fait dans ces maisons de retraites, gérées très souvent avec un maximum de bonne volonté, mais au bord de la crise de nerfs, tellement manque le personnel, suite à des arrêts maladie, à la nécessité de s’occuper de ses enfants, ou au droit de retrait ; tellement le travail de désinfection des chambres, parties communes, boutons d’ascenseurs et poignées de porte devient obsédant, face à ce tueur silencieux et embusqué dans les détails d’un banal quotidien. Après plus de deux semaines, les directeurs ou directrices craquent, à force de chercher des masques et autres protections inexistantes, dans une terrible angoisse de voir arriver les premiers signes de la pathologie, dont on craint alors qu’elle ne se répande comme traînée de poudre. Partout, des pièces sont préparées pour le pire : garder les papys et mamys en soins palliatifs, car on sait déjà que, dans de nombreuses régions, ils et elles ne seront pas admis en réanimation. Il faudra alors les aider à mourir, et pour cela le gouvernement a légalisé l’injection d’un sédatif létal, le rivotril, pour que le départ ultime ne soit pas une noyade, et que le souffle s’apaise avant la fin. Il faudra aussi préparer des obsèques à la va-vite, avec quelques membres de la famille, dans le meilleur des cas ; sinon, il y aura nécessité de transférer les corps dans un espace commun où ils attendront une incinération, lorsque leur tour viendra, au milieu d’autres corps sagement rangés…
Et puis il y a également des ehpads qui mentent aux familles sur les cas de contamination et refusent de donner des nouvelles de leurs pensionnaires, puis informent du décès et de l’impossibilité de dire adieu… Il y a partout, décidément, des moches et des méchants.
C’est une sorte de barbarie qui vient, dans cet état de désastre permanent que nous vivons collectivement, où, dans ces bousculades de malades et de morts, le processus du deuil est le plus souvent déchiré, et les rituels, si nécessaires à l’équilibre des vivants, réduits comme peau de chagrin. Quelque chose comme une déshumanisation guette nos sociétés qui se croyaient au sommet de la civilisation.

Depuis ces dernière semaines, les grands noms du monde de l’intelligence se relaient sur les ondes pour nous aider à réfléchir, et j’entends les philosophes nous dire que ce virus donne une immense leçon de modestie à l’humanité : qu’il arrive comme une sorte de vengeance de la nature torturée depuis des siècles déjà par notre arrogance de modernes. L’océanographe Boucar Diouf racontait l’autre jour que, dans les océans, les virus ont pour rôle écosystémique de réguler l’équilibre entre les différents échelons du vivant, afin que les espèces dominantes n’exterminent pas les espèces dominées.
Curieux, non ?
Nous sommes la nature, et la nature est tendre et cruelle, mais en tous cas elle rend coup pour coup. Dans le concert des vivants, les vainqueurs ne seront pas les plus agressifs, mais ceux qui sauront le mieux s’adapter, dans un esprit coopératif et pas seulement compétitif.
Faut-il que les humains rasent les murs, cessent de fonctionner ou presque, et se trouvent en état de mort sociale pour que le reste de la nature, au bord de l’extinction, se répare et se régénère ?
Pensez qu’aujourd’hui, des rorquals ont nagé dans les calanques de Cassis !!!

Nous étions nombreux à alerter…
Depuis 40 ans, j’entends dire que notre modèle n’est pas viable, que nous outrepassons nos droits, que nous filons à vive allure vers la catastrophe et qu’il faudra bien, un jour, changer notre vision du monde, en renouvelant à la base nos cadres de pensée. Qu’il faudra se réconcilier avec les autres vivants, puisque nous en faisons partie, au risque de disparaître. Ces dernières décennies, ce qui était un murmure est devenu clameur. Nous sommes déjà si près de la fin de notre parcours en tant qu’espèce si rien ne change ! La crise climatique est d’une urgence folle, et voilà que cet être microscopique nous arrête dans notre élan dévastateur.

Le sociologue Michel Maffesoli disait l‘autre jour qu’une « écosophie » est nécessaire maintenant.
Au niveau des élites, cette révolution intellectuelle se fera par une coalition entre les économistes hétérodoxes, les scientifiques : climatologues et autres écologistes, et les chercheurs en sciences humaines. Le dessein serait de définir une toile de réflexion commune qui puisse faire basculer l’imaginaire vers un autre avenir possible, dans un lien renforcé et une communication accrue avec la demande de plus en plus pressante venant des initiatives citoyennes alternatives.
Au niveau des gens, cela passera par une dynamique de changements de plus en plus visible et coordonnée dans les modes de vie, afin de rendre impossible le retour à l’ancienne normalité mortifère. Tout est prêt pour passer d’une conception superficielle et frivole de l’existence - dans un modèle asservi où chacun est le petit roi, chacune la petite reine de son petit royaume - à une frugalité heureuse, une simplicité volontaire, dans un lien affectueux aux autres vivants. Il ne manque plus que l’effet de seuil.
On parlait déjà d’une situation pré-insurrectionnelle depuis la crise des Gilets Jaunes, et les grèves contre les réformes sociales de ces dernières années, toutes vécues comme de terribles régressions. Peuple de plus en plus enragé contre gouvernements de plus en plus violents.
En 1789, c’est bien un contexte fragilisé économiquement, sur la base d’une réflexion convergente, menée en amont, et de longue date, par les intellectuels des Lumières et par le peuple éclairé, qui a abouti à la bascule mettant fin à l’Ancien régime.
« Que puis-je connaître ? Que dois-je faire ? Que m’est-il permis d’espérer ? », disait Emmanuel Kant à la fin de ce XVIIIème siècle, justement dans ce temps de gestation des révolutions européennes, qui poussaient à une redéfinition de l’humanité, au travers d’une philosophie propulsant les sociétés vers l’émancipation vis-à-vis des dogmes religieux. « Ose savoir », tel était de mot d’ordre de cette société en chemin vers son futur, mais qui n’a pas obtenu, malgré ses tentatives, la libération vis-à-vis des puissants.
Michel Maffesoli parle du temps venu des soulèvements.
Ne nous est-il pas nécessaire, dans cette incroyable période que nous vivons, de nous émanciper d’un autre dogme, celui d’une avancée technique illimitée, mais devenue despotique ? Ce mythe du Progrès fût longtemps une attirante utopie, ravalant l’inquiétante, voire diabolique nature, à un simple réservoir de matières premières où nous pouvions nous servir pour modeler, selon notre bon plaisir et notre fantaisie, un monde où seul régnait l’humain. Mais depuis Hiroshima, ce dogme s’effiloche, car il est manifestement au service de l’empire or-et-argent du dieu du lucre et de l’avidité. Les victimes du terrifiant holocauste techno-financier sont de plus en plus visibles et nombreuses, qui peut les ignorer ?.
Nous avons tué Dieu pour prendre sa place, mais voilà que cette nature à l’agonie, celle que notre pensée considérait comme un trivial objet à conquérir, se réveille brusquement et se dresse dans sa toute-puissance.
Saurons-nous écouter le message ?

C’est un moment keynésien, disent certains. L’effondrement des systèmes économiques, à commencer par celui des USA, encore première puissance il y a seulement quelques semaines, va être tellement fracassant que la seule solution humainement acceptable sera une politique régulatrice à la Roosevelt : celle qui fut un engagement massif de l’État comme employeur, pour sortir de la Grande dépression et de ses cohortes de familles misérables sillonnant l’immense pays avec leurs pauvres charrettes et leurs regards bouleversants, et qui prépara le terrain à l’immense puissance américaine d’après-guerre...
Il y a des années déjà que des personnalités importantes du monde de l’économie prônent la mise en place d’un Green New Deal, une Nouvelle Donne Écologique, puisque tout a déjà été pensé et partagé sur les risques systémiques majeurs dus au changement climatique et à la perte de la biodiversité.
L’humanité est en sursis, tout le monde le sait, il reste très peu d’années pour agir.
Alors, c’est le moment ou jamais, et de nombreuses initiatives surgissent dans le monde politique qui souhaite cette bascule.

Mais sera-ce encore possible ? L’oligarchie arrogante qui gouverne le monde lâchera-t-elle ses invraisemblables privilèges, et ouvrira-t-elle la caverne d’Ali Baba ? Un rapport de forces sera nécessaire pour qu’une évolution révolutionnaire advienne dans la répartition des richesses et dans les choix de société. Les inégalités criantes que nous dénoncions crèvent les yeux de celles et ceux qui les avaient gardés ouverts sur la gigantesque et insupportable échelle des revenus, et les cancers se développent à cause de la pollution, tandis que les forêts sont en feu.
Espérons que, sous la pression de cette tragédie sociale, nos élus retrouveront un art de gouverner pour le bien commun et pour l’avenir de nos enfants.
Nous savons maintenant que les formules magiques comme « la main invisible du marché », « la concurrence libre et non faussée » et « le ruissellement créatif », sont des fables auxquelles plus aucun enfant ne croit, mais aussi les mantras d’une parole politique dégradée, à la triste mise en scène dans les salons dorés.
Ce sont surtout des poisons pour le futur de tous les vivants.

Pour autant, en cette troisième semaine de confinement, le fond de solidarité promis par le président tarde à venir : « A zéro rentrée, zéro dépense, et 1 500€ pour tous les indépendants ». Autour de moi, de l’acupunctrice au dentiste, du kiné au plombier, et de la sophrologue au restaurateur, personne n’a été éligible, pour des raisons toujours tirées par les cheveux et jamais clarifiées.
C’est bien sûr également le cas pour moi. Heureusement que j’ai des économies...
Il y a une telle gabegie dans la gestion étatique de la crise, que le ministre de l’Action et des Comptes Publics a osé demander à la population des dons pour soutenir ce fond de solidarité…
Par contre, silence concernant un retour à l’impôt sur la fortune, la taxation sur les transactions financières, le casino boursier. Silence sur les dividendes qui continuent à être distribués par les grandes entreprises à leurs actionnaires...
Nous serons tous frappés, mais particulièrement les plus faibles…
Peu de corps de métiers seront épargnés par l’horreur de la récession à venir, et lorsque nous pourrons nous rassembler, la colère qui gronde ne pourra plus être endiguée.
Alors ? Les autorités continueront-elles à utiliser les gaz lacrymogènes, les LBD, ou les grenades de désencerclement pour faire taire les contestataires, comme elles n’ont pas hésité à la faire y a peu contre les Gilets Jaunes, les écologistes ou le personnel soignant, dans une politique de terreur dissuasive ?
Les puissants qui manipulent les manettes du monde seront-ils cyniques au point d’utiliser le chaos pour imposer une stratégie du choc à la Pinochet, dans le Chili de 1973, dénoncée par la grande journaliste Naomi Klein ? Alors l’absolutisme financier et industriel pourrait bien se doubler d’une politique totalitaire. Au fond, Machiavel théorisait bien, dans la Florence du 15ème siècle, l’état d’exception permanent comme meilleure politique possible, adossée à une raison d’État dont la fin justifie les moyens : faire régner l’ordre par milices interposées pour que les affaires soient florissantes.
Ou bien va-t-on assister à un grand réveil des peuples et de l’intelligence collective ?
Beaucoup de citoyens croient en tous cas que leur voix portera, à commencer par les tiré.e.s au sort de la Convention pour le Climat, arquebouté.e.s, avec raison, sur le rôle que le gouvernement leur avait donné, comme un os à ronger après le mouvement des Gilets Jaunes : la transformation sociétale pour une meilleure résilience face au changent climatique. Ils et elles se sont impliqué.e.s avec toute leur âme, conscient.e.s du rôle de courroie de transmission de la parole d’en bas. Maintenant ils et elles ont des vraies et belles propositions à faire.
Va-t-on les entendre, en haut lieu, lorsque leur parole sera libérée avec le déconfinement ?

Quant à l’Europe ? Aucune possibilité d’entente entre ceux des pays qui acceptent de mettre en commun les risques financiers, avec des emprunts européens, et ceux qui refusent toute solidarité entre états.
Pourtant, une enveloppe de 550 milliards d’euros de soutien à l’économie a finalement été décidée par la BCE, ainsi qu’une acceptation de lâcher sur la stupide règle du déficit en deçà des 3%, en complète violation à ce dogme fondamental de l’Europe libérale des dernières années.
Une question reste posée : qui paiera lorsque nous sortirons de ce traquenard ?
Beaucoup de spécialistes pronostiquent la fin de la zone euro.
L’Allemagne s’en sort bien : un système de santé au top, des masques et des tests pour tous, fabriqués sur place, 35 000 lits de réanimation, et un taux de mortalité entre 10 et 15 fois moindre que le nôtre, déjà moitié moindre que celui de l’Italie ou de l’Espagne.
Fourmis saxonnes contre cigales latines ? En tous cas c’est le résultat d’une politique d’enrichissement et de gestion disciplinée, sans esbroufe mais d’une redoutable efficacité : le pays compte sur le civisme de la population, et seules sont confinées les personnes positives au virus.
Les historiens nous disent que les grandes épidémies ont souvent changé le monde : la Peste antonine du 2ème siècle a joué un rôle non négligeable dans la chute de l’empire romain, et la Grande peste a éradiqué le servage, car les ouvriers agricoles survivants ont exigé un salaire pour cultiver la terre.
Cette pandémie, la première touchant l’ensemble des pays de la planète signera-t-elle la fin du capitalisme débridé, ou la fin des régimes démocratiques ?
Qui va l’emporter, des aspirations populaires ou de la tentation despotique ? Vaste question de portée anthropologique, jamais tranchée depuis l’avènement des grandes civilisations.

Mais aujourd’hui il faut survivre, et les quartiers populaires subissent de plein fouet le pire du confinement. Il y a des contrôles qui tournent mal, avec des agents excédés et affolés qui verbalisent à tout va : une personne qui allait à la boulangerie acheter une baguette, verbalisée ! Une femme revenant de ses courses avec pour seul achat des protections intimes, verbalisée ! Une baguette, des protections intimes : ce ne sont pas des produits de première nécessité, rentrez chez vous, ou allez acheter votre pain en grande surface, et si vous avez vos règles, mesdames, attendez d’avoir besoin de pâtes et de riz pour ne faire qu’un déplacement, sinon vous outrepassez vos droits !!
Le règne d’un terrible arbitraire s’installe, avec des policiers ou gendarmes qui interprètent la loi selon leur bon vouloir.
Cette attitude inacceptable semble montrer que nous sommes entrés, avec cette pandémie, dans un laboratoire de la répression. L’État, lamentable dans sa gestion sanitaire et sociale de la crise, se rattrape par son pouvoir régalien de coercition.
De plus en plus de consciences éclairées s’inquiètent. Des plaintes sont déposées par plusieurs associations pour abus d’autorité.
Un État protecteur, disait notre président il y a quelques semaines !

Heureusement qu’une extraordinaire solidarité se déploie jour après jour.
Beaucoup de jeunes rappeurs ou hipopeurs répondent à la demande d’associations pour faire les courses des aîné.e.s ou des malades, au lieu de fumer leur joint dans les cages d’escalier.
Des armées de petites mains cousent des masques de toutes les couleurs pour les ehpads qui ne sont toujours pas ravitaillés par les services de l’État, malgré leurs appels incessants à l’Agence régionale de santé ou au Conseil départemental.
Des mamans à la maison font des gâteaux et demandent à leurs enfants de dessiner de jolis dessins pour le personnel soignant épuisé. Même les grands chefs s’y mettent, en cuisinant de bons repas pour des associations récupérant les invendus.
Des maisons et appartements sont mis gratuitement à la disposition des infirmières ou des aides soignantes inquiètes de rentrer chez elles, ou en conflit avec leur famille paniquée. Il y a même des personnels soignants qui y trouvent un havre lorsque, comble de la dégradation sociale, ils doivent quitter leur appartement, car considérés comme des pestiférés par leurs voisins ou leur propriétaire.

Le pire et le meilleur… Sacré virus révélateur !

Ah oui, j’oubliais ! Comment les SDF peuvent-ils se confiner ? Un nombre limité de places leur ont été réservées dans certains gymnases, mais pour les autres, comment se laver les mains sans eau, comment se protéger sans masques et sans gel hydroalccolique ? La société à deux vitesse s’exprime dans toute sa splendeur, dans toute son horreur.

Sur le front de la nourriture, on voit des choses amusantes : dans certaines grandes surfaces, il y a pénurie d’œufs car jamais les français n’ont fait tant de gâteaux, avec leurs enfants confinés pour les vacances de printemps. Un anthropologue disait l’autre jour que c’était normal, car en période d’angoisse collective, un instinct ancestral revenait à la surface des comportements, celui de manger des aliments sucrés, bons pour le moral, car rappelant le lait maternel.
Les bouchers se lamentent car les agneaux pascals ne se vendent pas : les familles modestes sont revenues aux pâtes et autres céréales, et consomment moins de viande. C’est là aussi, un vieux réflexe de survie, où les glucides sont stockés et transformés en graisse par le corps, afin de faire des réserves en cas de disette.
La nourriture est, de fait, le seul achat, ou presque, et la principale raison de se déplacer,car nous sommes revenus à notre matérialité, notre animalité première : êtres de chair de d’os, ayant avant tout besoin de survivre.
Nous avons vraiment atterri, et le choc est rude.

En tous cas, il y a des confinés heureux, les néoruraux : ils ont de quoi manger, voient les papillons et les insectes revenir dans leurs jardins, et ont tout le temps d’écouter le murmure des ruisseaux.
Depuis le flower power des années 70, il y a toujours eu des vagues de trentenaires ayant choisi d’élever leurs petits en faisant pousser des légumes, dans des fermes modestes, en famille ou en semi-communauté. Cette poussée vers les champs s’est précisée de plus en plus depuis que le modèle de la consommation heureuse montre ses fissures. On parle de plus en plus de nourriture fermière, de circuits courts, de vente directe, d’habitat partagé.
Aujourd’hui, ce choix de vie attire encore plus dans la perspective du chaos économique qui s’annonce. Cela devient enfin un vrai débat de société.
Quelque chose bouge...

Et ailleurs, dans le monde ?
L’épidémie a finalement gagné les États-Unis, et ses États, malgré leur réticence, confinent les uns après les autres.
New York est l’épicentre, avec la moitié des cas de tout le pays.
Trump a cessé de parader, et se fait enfin conseiller par un authentique connaisseur de la question. Après avoir fait voter la semaine dernière la somme faramineuse de 300 milliards de dollars pour le maintien de la prospérité des entreprises, car l’économie était sa priorité, il a enfin débloqué cette semaine une somme de 1 200 dollars mensuels pour toute personne ayant un revenu au dessous du seuil de 75 000 dollars par an, puisque 17 millions de personnes supplémentaires sont touchée aujourd’hui par le chômage après que les entreprises aient licencié à tour de bras dès l’arrivée de la catastrophe et l’arrêt de toute activité... Il y a aujourd’hui 30 millions de chômeurs aux États-Unis soit 10 % de La population. La crise financière a déjà détruit davantage d’emplois en un mois qu’en un an et demi de récession lors de la crise de 2008. Et selon certaines études, environ 45 millions d’Américains pourraient perdre leur emploi… Quant à se soigner, cela n’est même pas envisageable pour beaucoup d’entre eux, qui n’ont pas droit au « social care », la sécurité sociale américaine, bien moins développée que chez nous, car dépendant en grande partie de l’employeur. Et puis les personnes en mauvaise santé chronique : obèses, diabétiques, malades cardio-vasculaires, pauvres enfants d’une riche civilisation pléthorique, seront probablement les premières victimes.
D’ailleurs, dans le grandes villes, le sentiment de vulnérabilité est tel que les gens se précipitent pour acheter des armes, par peur d’être attaqués par les gangs. Chez les marchands, on voit même de mignonnes jeunes femmes, bien sous tout rapport, qui demandent candidement comment se servir du fusil qu’elles s’apprêtent à acheter.
Il y a, chez nos voisins de l’autre côté de l’Atlantique, un retard chronique à l’allumage, et on assiste à de scènes incroyables : une 1ère puissance mondiale réduite à détourner des avions transportant des masques déjà payés par d’autres pays, dont la France.
On a l’impression de revenir au Far West, où règne le chacun pour soi, mais à l’échelle des états.
Les spécialistes disent que si l’économie américaine s’écroule, c’est toute la structure du capitalisme mondial qui suivra, avec des conséquences que personne n’arrive à imaginer.
Il y a déjà 5 000 morts, et la contagion galope, surtout dans les quartiers surpeuplés, avec d’insupportables inégalités, encore une fois : plus de la moitié des malades sont des afro-américains, alors qu’ils constituent un tiers de la population.

En Inde maintenant : les travailleurs pauvres continuent à se diriger vaille que vaille vers leurs villages. De nombreuses associations distribuent de la nourriture à des familles sans aucunes ressources, dans les bidonvilles où les voisins vivent encore ensemble dans les ruelles, malgré la répression policière. Certains font des crises de nerfs en direct, tellement ils sont tenaillés par la faim, et les yeux des enfants sont lourds de reproches et d’incrédulité.

Et la Chine ? Elle se dépêche de rebondir, pour ne pas couler, et se prépare à foncer sur les USA moribonds en faisant courir le bruit que le virus est d’origine américaine, et en aiguisant ses couteaux technologiques pour tenter de devenir la première puissance mondiale. Elle aide économiquement les pays africains qui commencent à vaciller sous les griffes de notre ennemi à tous, et se permet même de nous livrer, à nous français, des masques à gogo, puisque nous n’en avons toujours pas assez.
Mais certaines régions sont de nouveau confinées, car le méchant virus se montre d’une exceptionnelle résistance.
Rien n’est gagné dans cette 3ème guerre mondiale, même au pays du Soleil Levant.

Où va le monde, que l’on savait grand corps malade, mais pas quand même pas à ce point ?

Pendant ce temps-là, nous, les confiné.e.s, attendons les tests et commençons à nous inquiéter : viendront-ils à temps, ces tests, et seront-ils fiables, pour que nous puissions sortir dans la rue sans nous regarder les un.e.s et les autres en chien de faïence, tout le monde ayant peur de tout le monde, dans une terrible dystopie relationnelle ? Car enfin, lors du Grand Déconfinement, serons-nous porteurs sains contagieux, non-contaminés en danger de contagion, ou immunisés par nos gentils anti-corps, et libres de parcourir de nouveau le vaste monde ? Comment sortir de nos maisons-prisons sans danger ?
Comme le résumait un médecin en colère : pas de masques, pas de test, donc pas de déconfinement.
Les épidémiologistes nous avertissent du risque de rebond : durant la Grippe espagnole, il y a eu plus de mortalité avec la seconde vague qu’avec la première, car il y avait eu alors un tel désir de profiter des plaisirs de la vie que la contamination fut bien plus mortifère.
Comment sortirons-nous de ce moment de parenthèse, de cette sorte de coma relationnel ? Et quand allons-nous, dans les villes, partager de nouveau du bon temps, c’est-à-dire nous réunir chez les amis, dans les cafés, les restaurants, les fêtes, les spectacles ? Tout ce qui fait la véritable saveur du vivre-ensemble, la beauté des contacts humains, et qui nous est interdit ?
C’est une vraie tragédie sociale d’en être réduits à ne communiquer qu’au travers du téléphone et des outils numériques, dans un gommage de la réalité charnelle, affective et sensible, qui fait la beauté de notre humanité.
Quand allons-nous retrouver la véritable communion, qui est participation de corps et de cœur à l’autre, mon alter-ego ?

Le 2 avril, il y avait 58 000 cas et 4 000 morts en France, et l’Italie martyre a dépassé le cap des 13 000 morts, suivie de près par l’Espagne. Ces pays du Sud paient-t-ils leur légère et communautaire joie de vivre ?
On décompte 50 000 morts dans le monde, sans compter les éventuels mensonges de la Chine, car de plus en plus d’observateurs pensent que leurs chiffres sont largement sous-estimés, et en attendant la vague indienne, qui risque bien d’être un raz-de-marée.

Dans notre petite ville, les marchés de plein air sont fermés, et les producteurs locaux se sont regroupés sur un parking, à l’extérieur, pour vendre dans leur camion, afin de respecter la distanciation sociale imposée.
Le maire a demandé une dérogation pour les ré-ouvrir en centre-ville, mais la préfecture a refusé, pourquoi ?
Il y a des contrôles sur les rond-points, dans les parcs et sur les chemins : pourquoi un kilomètre et une heure maximum pour se promener, quelle en est la logique ? Beaucoup continuent à marcher : il fait si beau, la nature est si belle ! Je pense simplement que la première amende de 135€ doit être assez dissuasive. On essaye de passer entre les gouttes.
En passant le long d’un quartier populaire, j’entends un gamin qui tourne dans les rues en faisant un bruit d’enfer avec sa mobylette, et je vois des jeunes gens qui jouent au ballon. Comment confiner semaine après semaine ces ados sans activité ? Comment ces familles vont-elles sortir de cet emprisonnement ? Que se passe-t-il derrière ces fenêtres fermées ?
Les questions se bousculent, et ça fait mal.
J’ai appris qu’il y avait eu un cas de Covid dans la résidence de ma mère, et qu’il n’y avait donc plus de service dans les appartements, à part le plateau-repas, qu’elle reçoit de la main à la main, sur le pas de sa porte, au risque de tomber, puisqu’elle marche mal. Cela m’inquiète, et je lui propose de la prendre à la maison, mais elle refuse avec obstination. Je voudrais qu’elle active son assurance-dépendance, chèrement payée durant des années, mais elle me répond qu’elle ne voudrait pas prendre la place de quelqu’un de plus fragile. Elle a 90 ans, pourtant…

J’ai de la peine, je voudrais la voir : alors j’ai l’idée de venir dans sa rue, pour l’apercevoir, même de loin : elle sur son balcon, et moi coincée entre deux voitures, nos téléphones à la main. Cela fait chaud au cœur de regarder sa frêle silhouette, ses yeux verts et son sourire.
Malgré cette descente aux enfers, ma vie suit un cours paisible, et le printemps s’invite au quotidien avec des oiseaux bavards et de jeunes pousses vert-tendre.
Heureusement qu’il me reste les chats pour partager le doux ron-ron du bonheur d’exister.
J’écris, je chante et je partage. Quoi faire d’autre ?

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