la tribune libre

Chronique de la fin d’un monde / Période II-semaine2

« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » (Jean de La Fontaine - Les animaux malades de la peste)

Période 2

Semaine 2
Dans mon cocon de verdure, un calme éternel semble être tombé du ciel, ou bien surgi des profondeurs de la terre. Ma maison dans la prairie était déjà silencieuse, mais là, il n’y a que la nature qui parle.
Alentours, les humains ont disparu, et le paysage est un décor qui attend le lever de rideau. On attend la reprise de la pièce après l’entracte. Mais sera-ce la même comédie, ou une nouvelle tragédie ?
Seul mouvement dans la maison, à part le pas velouté des chats, celui de ma sympathique locataire, qui partage avec moi cette réclusion dans l’île dorée.

Loin, très loin, de l’autre côté des écrans volubiles et agités, le monde familier n’est plus : celui qui arrive jusqu’à moi semble sorti d’une super production hollywoodienne : fébrilité et épuisement dans les hôpitaux, pour arracher tant et tant de vies à l’arrêt respiratoire, et vide intersidéral dans les rues, sur les routes.
Plus de la moitié de la population mondiale confinée, ou tentant de l’être, pour échapper à ce microbe assassin qui a pris le pouvoir, en vrai serial killer.
Chez nous, dans notre Europe prospère, tant et tant de drames se jouent sans doute, dans l’impensable promiscuité des appartements exigus, à l’intérieur des familles fragiles, ou pour les sans-logis et migrants, confinés dans l’immensité des espaces oubliés.
Ailleurs, dans les pays lointains à la modernité branlante, comment confiner, selon des règles sanitaires de haute rationalité, les favelas, bidonvilles et townships, sans eau courante, électricité et tout-à-l’égout ? Une grande partie de leur population est inconfinable, et va vivre l’horreur.
Un scénario cauchemardesque est devenu notre réalité, et l’humanité n’a plus qu’une seule aspiration : survivre.

Dans notre hexagone franco-français, sur le front de la grande bataille d’Armageddon contre notre Léviathan invisible, une question enfle démesurément, et devient une clameur assourdissante : où sont les masques, les gants et les liquides hydroalcooliques protecteurs ?
Il n’y en a tout simplement pas assez.
On continue fébrilement à les faire fabriquer dans des milliers d’ateliers et d’entreprises. Même les grand-mères s’y mettent, avec leurs vieilles machines à coudre. Et puis le gouvernement les commande à la Chine, trop contente d’aider ces pays occidentaux à l’hallali : un pont aérien est mis en place avec l’Empire du Milieu, et un avion cargo en transportant 9 millions est arrivé hier à Paris. Ils prendront le chemin des besoins médicaux sous escorte d’une centaine de gendarmes pour éviter les pillages. D’autres livraisons sont attendues, avec seize rotations de deux mastodontes volants, au cours des prochaines semaines, pour satisfaire les demandes des hôpitaux, maisons de retraite, médecins et infirmières.
Quand je pense qu’on se moquait, il y a quelques années, de la ministre de la Santé, Roseline Bachelot , qui se battait pour maintenir à jour une réserve d’envergure de matériel de protection, à une époque où les économies étaient de rigueur, et l’impéritie était devenue une seconde nature, dans le seul but de faire fructifier les capitaux. Pourtant, cette docteure en pharmacie connaissait le danger des pandémies annoncées. Elle n’avait pas su convaincre : la France, comme tout l’occident, dansait allégrement sur le volcan
Autre sujet brûlant, la chroroquine, qui met aux prises un virologue internationalement connu et radicalement anticonformiste avec de puissants lobbies. Ce médecin est pressé de soigner, au mépris des procédures, en utilisant un médicament présent depuis des lustres dans les pharmacies, et très abordables financièrement. On sent bien que des conflits d’intérêts se trament dans l’ombre, que des laboratoires se pressent pour sortir de nouvelles molécules, et qu’un vrai bras de fer se joue dans les hautes sphères pharmaceutiques.
Mais difficile de savoir. On ne nous dit pas tout, il n’y a rien de nouveau. Nous sommes nombreux, tout de même, qui cherchons à comprendre.
Toute une population anxieuse, en perte de confiance !
A la télévision, on voit des salles de sports et de spectacles transformées en dispensaires pour accueillir les éclopés en risque de détresse respiratoire ; dans les hôpitaux en folie, au bord de la rupture, la pénurie, l’attente fébrile du matériel promis, la peur d’avoir à trier les malades ; dans les gares et les aéroports, des patients sanglés d’appareils de réanimation, invisibles sous leurs couvertures de survie, sont transférés des hôpitaux surchargés dans les régions moins touchées, et même en Allemagne, qui possède 25000 lits de réanimation quand nous en possédons 5000 ; un hôpital militaire de campagne à Mulhouse, visité par le président qui remercie à l’armée d’être là, dans le cadre de l’Opération Résilience, pour empêcher les services de santé de couler.
Et toujours les escrocs et les voleurs : un infirmier arrêté avec un respirateur dans sa fourgonnette, et des centaines d’appareils de ventilation, de qualité médiocre, vendus sur internet.
Sacré virus révélateur d’une gestion à flux tendu depuis si, si longtemps ! Il y a du scandale sanitaire dans l’air.

Une semaine après nous avoir dit que tout était sous contrôle, que le gouvernement pensait très fort au pays, et qu’il ferait tout pour son bien-être, nous apprenons qu’une loi d’urgence sanitaire ouvre de très grandes brèches dans l’état de droit, avec reniement comme jamais, depuis l’occupation, des acquis sociaux.
Ce même jour, les politiques au pouvoir ont refusé un amendement visant à mettre en place un plan de transformation écologique et social, permettant de profiter de la crise pour avancer sur la question urgente du climat et de la biodiversité, mais aussi d’une meilleure redistribution des richesses.
En remerciement à la participation citoyenne de celles et ceux qui continuent à faire tourner cette drôle d’économie de guerre, il leur est demandé de renoncer à une partie de leurs congés payés, et de travailler jusqu’à 60 heures par semaine, samedis et dimanches compris, si nécessité. Mais, par ailleurs, pas de mesures de protection suffisantes pour ces éboueurs, caissières, et autres employés en contact avec le public, pas de confort pour ces routiers qui traversent un pays désert, sans restaurants et sans aires d’autoroutes : pas d’eau, pas de nourriture prévues.
Il y a de la contestation dans l’air, du droit de retrait menacé d’utilisation, et souvent utilisé, pour faire pression et grappiller quelques avancées. Heureusement, il y a la solidarité : des sacs plastiques contenant les nécessaires denrées à la survie sont accrochés aux rambardes d’autoroutes, petits paquets cadeaux, dérisoires et essentiels. Un monde de la débrouille s’organise, accompagné d’un terrible sentiment d’abandon. Tout se fait dans l’urgence. Même les magasins ouverts bricolent à la va-vite des comptoirs sécurisés, avec des morceaux de plexiglas, à la demande de leur personnel inquiet.
Héroïnes et héros discrets qui ne peuvent pas confiner parce que nous avons besoin d’elles, besoin d’eux ! Il est facile de leur tresser des couronnes de laurier dans de lénifiants discours, auxquels plus personne ne croit ! Sans elles, sans eux, nous ne mangerions pas. Pourquoi ne pas les récompenser, et non les rabrouer ?
C’est bizarre, il y a comme un parfum de lent suicide politique, car la colère gronde et gronde chez les petites gens : leurs familles sont confinées, avec grosses amendes à la clé (6 mois de prison et 3.750 euros d’amende en cas de récidive), leurs ados récalcitrants subissent une certaine brutalité dans les quartiers, leurs aînés sont emprisonnés et risquent de mourir tout seuls dans leurs ehpads, leurs enfants sont sommés d’aller à l’école à l’aveuglette sur l’ordinateur familial. Où est l’État Providence dont nos chefs ont parlé dans les tous premiers jours, quand ils nous disaient avoir compris qu’il en était fini de l’argent-roi et des inégalités criantes, quand ils nous rassuraient en nous disant de dormir tranquilles et de nous confiner en toute confiance, car ils nous protégeaient.
Il y a vraiment de la révolte dans l’air.
Scandale et révolte : une population au bord de la crise de nerfs...

Ailleurs, ce n’est pas mieux : après avoir voulu miser, dans une attitude typiquement libertarienne, sur l’immunité collective, propice à la continuation du « business as usual », la Grande-Bretagne et les États Unis déclarent forfait et leur confinement progresse, suite aux injonctions de virologues leur promettant des dizaines de milliers de morts si rien n’était fait pour soulager les services de réanimation.
Donald Trump, comme d’habitude, n’a pas peur du ridicule : se plaignant d’être obligé de suivre l’office chrétien devant sa télévision, il reste persuadé que les églises seront pleines à Pâques, et que leurs cloches sonneront la résurrection de la grande Amérique, dans une expression géante de tendresse collective.
En Inde, les quatre cent millions de migrant.e.s de l’intérieur, survivant dans les villes de petits boulots informels, qui les nourrissent au jour le jour et leur permettent d’envoyer un peu d’économies au village, sont partis à pied sur les routes une fois le confinement déclaré, pour ne pas mourir de faim dans les rues désertes. Résultat : beaucoup s’arrêtent épuisés et affamés au bout de quelques jours, et meurent quand même de faim, sous le grand soleil de plomb de l’été. Des compagnies de bus compatissantes viennent en chercher autant de possible, malgré l’interdiction de rouler, pour les confier à des familles locales.
Mais c’est une lame de fond, in-endiguable.

Dans les pays des plages au sable blanc, des lagons bleus, des trésors artistiques, plusieurs millions de touristes sont toujours bloqués, sans pouvoir revenir dans leur pays, par manque d’avion, ou du fait des frontières fermées, et sont chassés par les populations locales comme des pestiférés, obligés de se cacher, ou de raser les murs. De belles vacances à l’autre bout du monde transformées en mauvais rêve.
S’il vous plaît, réveillez-moi !

Le G 20 s’est réuni en Sommet d’urgence : les grands de ce monde ont débloqué 5 mille milliards de dollars pour soutenir la croissance, et déclarent créer un front uni face à la récession à venir. Ils demandent aux grandes instances internationales d’aider les pays émergents englués dans des crises sociales géantes.
Va-t-il y avoir un vrai changement de cap, avec annulation des dettes pour permettre aux pays les plus pauvres de rebondir, ou du moins de ne pas couler ? Ou bien va-t-on rejouer la sempiternelle même tragi-comédie, où les banques occidentales fabriquent des montagnes de créances séduisantes, en échange de restrictions drastiques sur les services de santé, de voirie et d’éducation, transformant ces pays en poudrières, auxquels ont livrera des armes.

Côté virus, on apprend que ces vagues de nouveaux virus apparus depuis quelques décennies ont à voir avec la déforestation et la réduction des habitats des animaux sauvages. Ceux-ci se rapprochent des animaux domestiques et les contaminent. Puis, compte tenu de la baisse d’immunité des populations entassées dans les métropoles, ces diablotins sautent la barrière des espèces, et se répandent chez l’homme.
C’est donc bien notre rapport hégémonique au monde naturel qui est en cause cette fois-ci, même si ce n’est pas la première fois que nous sommes confrontés à de terribles épidémies. Beaucoup d’autres avaient à voir avec la rencontre de diverses populations restées relativement isolées, et qui avaient été mises en contact à la faveur de diverses raisons historiques.
La Grande Peste, au XIVème siècle, d’origine asiatique, s’est répandue en Europe occidentale par l’intermédiaire d’un comptoir génois de la Mer Noire assiégé par les Mongols, qui voyageaient avec leurs denrées alimentaires et... leurs rats. Au retour en Italie, les marchands génois de ce comptoir sont arrivés avec l’infection, qui s’est transmise à tous les pays européens via les routes commerciales, tuant un tiers de la population, soit 25 millions de personnes, en seulement 9 mois.
En Amérique du Nord, lors de l’arrivée des colons européens, les Amérindiens ont été frappés de plein fouet par des microbes contre lesquels n’étaient pas immunisés : variole, rougeole, coqueluche, etc. C’est ainsi que leur population chute de 90% en quelques années seulement, facilitant grandement la conquête américaine.
La Grippe Espagnole, de 1918 à 1920, a fait jusqu’à 100 000 000 millions de morts en deux ans, venue à l’origine des États-Unis, et répandue en Europe d’abord, avec l’arrivée des soldats américains lors de la 1ère Guerre Mondiale, et finalement jusqu’en Asie, du fait des colonies occidentales.
Les exemples sont nombreux : dans tout déplacement géographique, des groupes humains jusque-là séparés ont pu se transmettre des maladies, directement ou par l’intermédiaire de leurs animaux commensaux ou domestiques. Et plus il y a d’échanges humains et commerciaux, plus les virus et bactéries circulent, mais aussi plus les peuples sont affaiblis, plus il y a un risque de contagion.
La nouveauté cette fois, c’est que la mondialisation étant arrivée à son terme dans l’expansion planétaire, et les populations étant rendues plus fragiles et plus nombreuses, les virus venant du monde sauvage deviennent beaucoup plus redoutables, et se répandent à cœur joie pour semer le chagrin, en mettant à mal ce qui fait notre modernité : nos systèmes de santé, nos productions industrielles, nos facilités de déplacement.
Ce risque était connu depuis des décennies par les biologistes, qui, tels de nouveaux cassandres, annonçaient une grande pandémie à venir, sans être entendus par nos sociétés insouciantes, sûres de leur supériorité. Et les épidémies, fréquentes depuis un siècle, et restées relativement locales, contrariaient leurs oracles.
Mais tout à coup, dans un ciel serein, s’est invité le SARS-CoV-2, virus couronné d’horreur et d’angoisse pour le futur de notre monde, faisant s’écrouler son château de cartes.

A la fin de cette seconde semaine de confinement, il y a 282 000 cas et 16600 morts dans le monde, et 182 pays sont touchés sur 198. En France, on dénombre 23 000 cas et 1000 morts.
Un raz-de-marée, qui avance inexorablement.

On a beaucoup ri la première semaine, en s’échangeant des blagues sur les réseaux sociaux, et là encore, il y a des moments où la franche rigolade allège la dure réalité, mais tout de même, on réalise l’ampleur de la catastrophe sanitaire, sociale et économique qui nous frappe comme la foudre : comment penser cette fin de notre monde familier ? C’est comme si nos paysages quotidiens étaient recouverts d’une pellicule d’incompréhension. L’avenir ne ressemble à rien de connu, c’est un immense point d’interrogation.
Beaucoup, parmi les critiques écologistes et altermondialistes, sentaient que la machine techno-économique filait droit dans le mur. Mais, au bout de la route maudite, c’est contre un Himalaya que nous nous fracassons. Et pourtant, il est si petit !
Edgar Morin parle, dans son très beau livre, La Voie, de la terre, artificialisée, occidentalisée et mondialisée, comme d’un vaisseau spatial, à quatre moteurs incontrôlés : science, technique, économie, profit, qui file à toute vitesse dans le vide intersidéral. Pour lui, le temps de la résistance est venu, et le virus nous oblige à nous désintoxiquer des mirages que nous faisait miroiter cette perpétuelle foire aux marchandises.
Cette terrifiante semonce venant de l’antre du réel nous oblige à tout repenser, à plonger en nous-mêmes pour qu’une profonde prise de conscience se fasse, nous aidant à réfléchir sur la valeur de la vie, et le sens des choses. Notre humanité à genoux redécouvre les fondamentaux : l’amitié, l’amour, la solidarité, lorsque les manèges de la fête foraine se sont arrêtés.
C’est une unique occasion de repenser notre civilisation, de remettre en question les dogmes matérialistes, la fascination pour la consommation, pour la croissance illimité des objets qui font de nous des acteurs de la futilité, des handicapés de l’essentiel, des intoxiqués de la publicité, de la propagande. Nous étions malades de notre empire, incapables d’en voir les bornes, puisque nous étions tout-puissants, souverains de l’illimité, à qui rien ne résistait.
Cet invisible adversaire nous relie en humanité en nous montrant notre immense fragilité.
Comme il est dérisoire, au cœur de notre présent confiné, de regarder les réclames des derniers vêtements à la mode, des bijoux Hermès, sacs Lancel, parfum Dior et autres SUV de luxe BMW !!! Drôles de fossiles, parés de tous les fantasmes de beauté et de richesse, d’un monde qui n’est plus. Reviendra-t-il, cet attirant miroir aux alouettes, cette vision illusoire d’une corne d’abondance au jaillissement éternel, dans un perpétuel paradis terrestre ?
J’espère en tous cas que d’autres rêves apparaîtront, dessinés avec le simple crayon du bien-vivre dans la passion de l’amitié et de la beauté.

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