la tribune libre

Chronique de la fin d’un monde / 4

Période 1 - Mi mars 2020

« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » (Jean de La Fontaine - Les animaux malades de la peste)

Mi-mars
Le 12, il nous parle, notre Président. Avec beaucoup de componction, il félicite le dévouement du personnel soignant qui fait un travail si extraordinaire dans les hôpitaux.
Je suis scandalisées : cela fait 20 ans qu’il continue, comme ses prédécesseurs, à saccager les services publics, et surtout le système de santé, pour la fameuse rentabilité si-nécessaire-paraît-il. Cela fait des mois maintenant que les hôpitaux publics sont au bord du gouffre, et que les grèves de soignants se multiplient : infirmier-ère-s, aides-soignant-e-s, et de plus en plus de médecins, qui n’en peuvent plus d’être obligés de supprimer des lits à la demande de directeurs qui ne connaissent rien à la santé. Il y a même eu, en janvier de cette année, une démission collective de milliers de chefs de service, en ce qui concerne leurs responsabilités administratives. C’était du jamais vu.
Puis il annonce la couleur : après avoir consulté son comité scientifique, il dit que les établissements scolaires seront fermés et que les enfants feront l’école à la maison, avec un logiciel spécial sur internet. Mais les élections municipales sont maintenues, contrairement aux rumeurs qui couraient ces jours-ci et qui inquiétaient les candidats.
Le lendemain, les trois étudiants qui logent à la maison s’en vont : leur école d’ingénieur est fermée. L’amie qui loue ma salle arrête ses cours, et mes stages sont annulés.
Heureusement que j’ai des économies. Comment feront les gens qui tirent déjà sur la ficelle ?
Le samedi, je vais au restaurant avec des copains. Un policier passe, et parle au patron. Il est question de quelque chose qui doit se passer à minuit, on ne comprend pas trop pourquoi. En arrivant à la maison, je vois un texto de ma fille : « T’as vu les nouvelles ? » C’est comme ça que j’ai appris que le pays était à l’arrêt, car le Premier ministre s’était exprimé au 20 heures. Dorénavant tous les commerces sont fermés à partir du lendemain, sauf pour les premières nécessités : commerces d’alimentation, supermarchés et marchés. Tous les restaurants et les hôtels, ainsi que les stations de ski sont bouclés aussi. Plus de loisirs, donc.
Je suis sonnée. J’ai du mal à réaliser.
Il dit bien que les petits commerçants et travailleurs indépendants qui sont en perte d’exploitation seront indemnisés par un fond de solidarité. Je suis concernée, il faudra que je m’en occupe.
Mais je dois me lever le lendemain matin pour être au bureau de vote. A moins qu’il y ait encore une nouvelle nouvelle cette nuit-là..
Le lendemain, dimanche 15, pas de changement, les élections sont maintenues. Ça aurait été quand même difficile, à ce stade, de les annuler. Il aurait fallu déclencher l’article 16, c’est-à-dire les pleins pouvoirs au chef de l’État. La dernière fois qu’il avait été utilisé, c’était avec De Gaulle, pendant la guerre d’Algérie.
Mais là, on n’est pas en guerre, quand même.
Je suis au bureau de vote : on a des gants, ce qui rassure les gens. Mais quoi faire lorsque je veux me frotter les yeux, ce qui m’arrive souvent depuis quelques temps ? Il faut enlever le gant, car il est peut-être contaminé par les cartes d’électeurs, ou par la main de la personne qui vient de signer sur le registre, puis le remettre. Je nettoie le stylo chaque fois qu’une personne oublie le sien, avec la lingette désinfectante. Mais il faudrait, à la limite, changer de lingette à chaque utilisation du stylo, et mettre du gel sur les gants à chaque passage d’électeur.
Ça devient compliqué, cette affaire !
Ma fille m’envoie un message : elle ne veut pas être confinée dans le Nord, elle veut descendre. - « OK, prends un blablacar » ! - « Il n’y en a plus ». - « Prends le train » ! Puis, très vite, je me ravise : elle va traverser la France, risquer sa vie et celle des autres. Non, il faut qu’elle reste là -haut. Je le lui dit, elle en convient.
Toujours le 15, il y a 170 000 cas dans le monde, et 7 000 morts.
On n’entend plus parler de la Bourse...
Où va-t-on ?

A suivre

Eveline GRIEDER

P.-S.

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