hebdo de BENOIST

Cet immense besoin de politique

Comment lutter contre la résignation ? On peut apaiser la colère, atténuer la tristesse, informer pour combattre l’ignorance, argumenter face à la mauvaise foi… On peut toujours trouver un prêtre pour absoudre nos pêchés. Même Michael Corleone y parvient dans le Parrain, c’est dire. Mais que faire face à la résignation ? Comment vaincre le sentiment de fatalité, l’idée que rien n’est possible, que rien ne peut se faire ? Dit autrement : est-ce qu’on peut continuer à faire de la politique, lorsque la politique semble au quotidien faire la preuve de son incapacité à changer la donne ?

Ces questions, ce sont essentiellement les hommes et les femmes de gauche qui sont amenés à se les poser. Car pour s’inquiéter de la montée de la résignation dans notre pays, il faut par définition ne pas se satisfaire du monde tel qu’il est, ou tel qu’il a été. Il faut avoir chevillé au corps le désir de le transformer. Il faut garder l’espoir dans notre capacité collective à développer de nouveaux modèles, économique, éducatif, à construire de nouvelles relations dans le travail, la famille, la société en général… Il faut nous persuader que nous saurons répondre ensemble à l’enjeu écologique. Ecrire cela, ce n’est pas faire preuve de naïveté. C’est encore moins tirer des plans sur je ne sais quelle comète. C’est juste répondre à un impératif.

Car si les hommes et les femmes de gauche ne tiennent pas cette barre, qui le fera ? Combattre le fatalisme ne saurait être le but d’une Marine le Pen, qui précisément se nourrit de la résignation. Ce ne sera pas plus la préoccupation d’un François Fillon, tout à sa manœuvre de dépassement de Jean-François Copé par la droite, quitte à achever la destruction des digues d’un « front républicain » depuis longtemps mal en point. Mais est-ce même une préoccupation pour François Hollande, dont la relative habileté rhétorique ne parvient plus à masquer son choix d’une politique sociale-libérale, bien éloignée de la promesse du « changement, c’est maintenant » ?

Lors de la campagne de l’entre-deux-tours des élections présidentielles, j’avais accepté de participer, au nom d’EELV, à une réunion de soutien à François Hollande, organisée par le Parti socialiste. J’avais expliqué pourquoi nous appelions avec force à voter Hollande pour battre Sarkozy, mais j’avais dit aussi que la majorité qui sortirait de cette victoire n’aurait pas le droit à l’erreur. Sur l’Europe, le chômage, la réduction des inégalités, la transition énergétique, le non-cumul des mandats… nous nous devions d’être au rendez-vous, sous peine de voir la gauche disqualifiée pour très longtemps. Jacques Valax avait alors salué, je cite, « mon beau discours de jeune ». Mais son contenu n’avait rien à voir avec l’âge. La preuve, un an plus tard, il garde toute son actualité.

Lorsqu’on entend le ministre de l’Intérieur, Manuel Valls, qualifier de « héros » un retraité tué à Marseille alors qu’il avait pris en chasse dans sa voiture (où se tenaient sa femme et son bébé) deux braqueurs, faut-il s’étonner de voir enfler les aspirations à l’auto-défense et le nombre de futurs Charles Bronson ? Quand se relaient les ministres socialistes pour répéter à longueur d’interviews que, « comme on vit plus longtemps, on doit travailler plus longtemps », comment ne pas comprendre le désarroi et la colère des millions de personnes, qui battaient le pavé il y a trois ans, pour dénoncer ces fausses évidences alors proférées par la droite au pouvoir ? Quand on voit les réticences à soutenir la réforme pénale fondamentale portée par Christiane Taubira, tant elle marque une rupture avec l’inefficacité du sarkozysme et s’inscrit dans des valeurs profondément humanistes et progressistes, on croit rêver… Et je ne parle pas des reculs successifs sur l’écologie, qui, bien évidemment, ne peuvent qu’inviter les écologistes à réfléchir sérieusement à leur apport réel à cette majorité, et aux conséquences de leur soutien à de telles orientations politiques.

Cet été, j’ai clairement perçu, lors de nombreuses discussions politiques avec des personnes d’horizons très divers, mais ayant en commun de ne pas être des militants, cette forme terrible de fatalisme. Qu’il se traduise lors des prochaines échéances électorales par une abstention massive ou qu’il se transforme en colère (exprimée par exemple dans le vote frontiste), c’est bien ce sentiment de résignation qui doit être au cœur de notre réflexion, et d’abord à l’échelle locale. C’est à la construction d’une véritable alternative que nous devons nous atteler. Sous peine d’une énorme désillusion. Il n’y a qu’une manière de répondre au rejet de la politique : c’est par la politique. Notre société a un immense besoin de politique, auquel on ne peut répondre que par les idées, par la confrontation à la complexité, par la volonté de ne pas faire la course à l’échalote avec la droite et l’extrême-droite sur les thèmes sécuritaires, par la volonté de faire participer le plus largement possible à l’élaboration de notre projet.

« Le fatalisme a des limites. Nous devons nous en remettre au sort uniquement lorsque nous avons épuisé tous les remèdes » (Gandhi). Nous sommes loin d’avoir épuisé tous ces remèdes. Il n’est donc pas temps encore de se résigner, mais d’agir.

Répondre à cet article

Commentaires

2 Messages de forum

  1. Cet immense besoin de politique

    Merci. Cela réchauffe d’encore lire de tels articles, même si je ne crois plus que la réponse sera politique dans le sens où vous semblez vouloir l’indiquer, de manière archaïque et par le vote. Ce qui peut faire peur, d’ailleurs... L’effondrement d’un type de civilisation ? Je n’ai pas de réponse et les hypothèses sont multiples, mais certainement pas par la démocratie bananière actuelle... Cela semble un chantier immense et, lorsque vous parliez d’âge, pour ma part, je me sens trop vieux pour y participer !!!
    Amitiés.
    Pierre.

    | 22 septembre 2013, 16:30

    Répondre à ce message

  2. Cet immense besoin de politique

    Merci Benoist pour tes hebdos. Je les lis régulièrement. La fluidité de l’écriture ajoute à la clarté des analyses et à la pertinence des propos. Du beau travail pédagogique.

    Je partage ton point de vue sur "l’immense besoin de politique". Cependant, un vide subsiste dans la liste des éléments que tu avances pour répondre au rejet de la politique et à ses corollaires l’abstention et le vote frontiste (cf. Brignolles). Tu ne parles pas de ce qui, pour moi, est premier : la cohérence entre les discours et les actes. Malheureusement les dirigeants politiques que nous nous donnons sont loin de satisfaire à cette nécessité primordiale.

    Je ne résiste pas à l’envie de citer Erri de Luca (merci Jean-Marc). Dans le récit "Sur la trace de Nives" (Gallimard 2006), l’auteur échange avec son amie alpiniste Nives Meroi, il nous livre cette réflexion (p.108) :
    "En bas, dans les villes, les mots sont de l’air vicié... En bas, ils sont gaspillés dans le brouhaha de la politique, de la publicité, de l’économie qui disent des mots sans devoir les faire... Ici, en haut... nous utilisons les mots nécessaires, et ce que nous disons nous le faisons ensuite. Ici, les mots vont de pair avec les faits, ils font couple."

    Cordialement

    Jean-Pierre Merlo

    par Jean-Pierre Merlo | 7 octobre 2013, 12:17

    Répondre à ce message