la tribune libre

« C’est une révolte ? Non sire c’est une révolution ! ».

A voir. Ce printemps 2017 marque en tout état de cause une rupture profonde dans la vie politique française. Un jeune loup venu du diable Vauvert, dont le mouvement n’existait même pas il y a un an, vient de rafler la mise avec une majorité de 310 députés. Une déroute pour les partis politiques traditionnels qui n’a d’ailleurs rien à voir avec les sévères défaites de 1968 pour la gauche et 1981 pour la droite. Le divorce est consommé entre les citoyens et la politique, les élus et leurs pratiques. « Du passé faisons table rase », en tout cas ça y ressemble, l’ensemble de la « classe politique » est visée. Sorti exsangue de cinq années de pouvoir, le PS, mon parti depuis le congrès d’Epinay, était en première ligne pour la boîte à gifles, les Français ne l’ont pas loupé.

Au sujet du vote Macron :

Je fais mien le propos de Marcel Gauchet : « Emmanuel Macron est le tenant d’un optimisme minoritaire auquel le pessimisme majoritaire veut donner sa chance ». Il résume parfaitement la situation. Au premier tour de l’élection présidentielle, pour 47,5 millions de Français inscrits sur les listes électorales, il y a eu 36 millions de suffrages exprimés, 10,5 millions se sont abstenus et 8,6 millions ont voté Emmanuel Macron. Au deuxième tour des législatives, plus de 29 millions d’électeurs se sont abstenus, ont voté blanc ou nul. Au passage, les français n’ont nullement adoubé celles et ceux qui pouvaient incarner une alternative, Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon, ils se sont abstenus et massivement. Aux Insoumis qui aujourd’hui s’arrogent les abstentionnistes, rappelons que l’abstention sur la circonscription de Jean-Luc Mélenchon est de 64,2%, chez Alexis Corbière 60,3% et Chez Clémentine Autain 68,6%. L’abstention, est donc un des faits majeurs de cet épisode électoral.

Ainsi, bien que la démocratie ait parlé – et que le nouveau pouvoir soit légitime – ce n’est pas un plebiscite. Les français ont élu Emmanuel Macron et « en même temps » l’ont placé sous surveillance. Ils attendent de voir comment l’histoire va s’écrire.

C’est Emmanuel Macron qui a perçu le mieux les fatigues de notre démocratie, le rejet de la et des politiques, et cette aspiration des français à un profond renouvellement. Quoiqu’on en pense, le ni (et) de droite, ni (et) de gauche autoproclamé a fait écho dans l’opinion publique.

Résultat, l’assemblée nationale se féminise et rajeunit, 59 % des nouveaux députés sont issus du secteur privé. Reconnaissons qu’Emmanuel Macron et son mouvement En Marche ont provoqué un appel d’air salutaire, les vieux partis vont devoir procéder à un sérieux travail d’introspection avant de se reconstruire.

Mais, « en même temps », si Emmanuel Macron parle à celles et ceux qui réussissent et pour qui la mondialisation est un atout, aux « insiders », sa fragilité première s’avère une adhésion populaire très faible, l’armée des abstentionnistes. Il est une France qui ne comprend pas son message optimiste et affiche un « Plus rien à faire, plus rien à foutre ! » (du livre de Brice Teinturier).

Pour compléter ce tableau en demi-teinte, notons que 72% des 18-25 ans ne sont pas allés voter, notons également que 70% des nouveaux députés sont des cadres supérieurs et qu’il n’y aura qu’un seul député ouvrier tous partis confondus à l’assemblée nationale. Le problème d’Emmanuel Macron, et il n’est pas mince, ce sont les couches populaires qui lui font défaut, au mieux attentistes au pire animées d’une colère sourde. Il y a urgence à renouer avec cette France là au risque d’aventures avec les extrêmes.

Une question : Comme De Gaulle en 1958, Emmanuel Macron jette-t-il les bases d’une nouvelle donne politiquement durable ? Ce ni (et) de droite, ni (et) de gauche va-t-il résister à l’exercice du pouvoir ?

Quelques constatations :

Ces élections auront été marquées par une personnalisation outrancière de la politique. Jean-Luc Mélenchon, Emmanuel Macron et Marine Le Pen sont devenus des « têtes de gondoles », des produits marketing avec, derrière eux sans intermédiaire, la masse anonyme des « Insoumis », des « Marcheurs » et des « Patriotes ». Aux élections législatives cela se traduit par un fléchage Mélenchon, Macron ou Le Pen, les candidats « locaux » étant souvent relégués au second plan. La plupart des affiches électorales de ces candidats en sont l’illustration.

Les difficultés à fournir des assesseurs pour tenir les bureaux de vote partout en France montre la faiblesse de l’engagement militant dans ces organisations qui reposent essentiellement sur l’image de leur leader.

Les élus d’En Marche n’ont aucune culture politique commune, nombre d’entre eux sont nouveaux en politique, une virginité qui est certes une qualité mais peut s’avérer rapidement un grave défaut pour la cohérence du groupe politique. Peut-être est-ce une autre façon de faire de la politique.

Un mot sur l’extrême droite :

En révélant au grand public son dilettantisme, son agressivité congénitale et les contradictions de son programme, Marine Le Pen s’est heureusement auto-dissoute dans son débat de deuxième tour. Elle y a perdu une partie de son crédit et cassé sa dynamique électorale. De grandes responsabilités reposent dorénavant sur les épaules d’Emmanuel Macron. Lui et sa majorité sont condamnés à réussir dans les cinq ans qui viennent. L’extrême droite va tirer les enseignements de son échec, notamment sur la question de l’euro et de l’Europe, au terme de ce mandat elle va devenir encore un peu plus présentable. Attention aux fleurs mortelles du FN !

Un mot sur Jean-Luc Mélenchon :

Les grandes figures historiques de la gauche, de Jean Jaurès à Léon Blum, en passant par Michel Rocard et François Mitterrand, n’ont eu de cesse de réunir la gauche toute entière pour la conquête du pouvoir. Jean-Luc Mélenchon a fait le contraire. Avec un art consommé du verbe haut il s’est appliqué à diviser. Doté d’un ego qui ignore le doute, il aura usé d’un indéniable talent pour atteindre son objectif, contribuer à abattre le PS. Par son comportement, il a, lui aussi, réussi à rendre irréconciliables les deux gauches. « Hier, Lénine disait du gauchisme qu’il constitue la maladie infantile du communisme, souhaitons – sans y croire vraiment – que la gauche radicale ne devienne pas la maladie sénile d’un socialisme en quête d’un nouveau souffle ». Mais au sujet de la gauche radicale, l’essentiel des difficultés est peut être ailleurs. Les Insoumis imaginent une version idéalisée de la société et exigent d’un gouvernement de gauche une fidélité sans faille à cet idéal, une pureté idéologique finalement impossible à atteindre. Ainsi, la gauche radicale se condamne-t-elle à une opposition stérile. Son poids actuel démesuré va contribuer à retarder le retour de la gauche au pouvoir.

Le Parti Socialiste avec pour épitaphe : « Ci-gît le PS (1971-2017) » :

Quelle tristesse. Le PS tel que nous l’avons connu et vécu est mort ou plus exactement s’est suicidé. Il y avait donc une obsolescence programmée dans les textes fondateurs d’Epinay. Imputer cette déroute au quinquennat de François Hollande ou aux frondeurs relèverait de la facilité. « La mémoire peut être sélective dès qu’il s’agit de se lancer dans une démonstration qui ne veut pas s’encombrer de nuances ». Les causes de cet échec calamiteux sont multiples et parfois anciennes. C’est l’aboutissement de plusieurs années de turpitudes, le quinquennat de François Hollande ayant agi comme un accélérateur de particules. En mai et juin 2017 les électeurs ont dit : on arrête les frais ! Rappelons le référendum sur le traité constitutionnel européen, les adhérents PS se prononcent démocratiquement pour le « oui », une partie de nos responsables font campagne pour le « non ». Rappelons, les éléphants de Solférino soutenant Ségolène Royal comme la corde soutient le pendu lors des présidentielles de 2007. Rappelons les manoeuvres coupables de Martine Aubry et des siens lors du congrès de Reims pour barrer la route à Ségolène Royal. Rappelons le travail de sape systématique des frondeurs pendant cinq ans, ils n’hésiteront pas à voter une motion de censure contre le gouvernement socialiste.

Ces désordres, ces errements et ce cynisme se sont déclinés à tous les échelons du parti, jusqu’au niveau le plus décentralisé. Pour compléter ce réquisitoire je citerai Matthieu Croissandeau dans l’Obs : « De l’irrésolution de Hollande au sectarisme des frondeurs, en passant par le caporalisme de Valls, les jeux tactiques de Cambadélis, l’aigreur d’Aubry, les foucades de Montebourg, les éructations de Filoche, ou, plus loin encore, les faiblesses coupables de DSK ou de Cahuzac, chacun a contribué à ce consciencieux travail de sape. Pour tout dire, l’assassinat collectif du PS est probablement le dernier projet qui les ait vraiment rassemblés ». Sans appel !

Ces dernières décennies le PS s’est professionnalisé, de haut en bas et s’est ainsi rabougri. Il est devenu un parti presque exclusivement composé d’élus ou d’aspirants à l’être. Privé de débats et d’idées nouvelles il s’est déconnecté des réalités sociales.

Imprégnés d’un épais surmoi marxiste, les Socialistes ont refusé de se mettre intellectuellement en danger.

Faute d’avoir su ou pu clarifier son idéologie et son projet le PS s’est égaré dans des synthèses improbables. Sous les coups de boutoirs et la médiocrité de quelques ego boursoufflés il s’est divisé profondément, les motions de congrès servant de cache-sexe à autant de candidats à l’élection présidentielle.

Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki dans leur livre « La société des Socialistes », déjà en 2006, faisaient le constat suivant : « Une société socialement toujours plus homogène, dominée par des professionnels de la politique au profil social de plus en plus semblable, qui tend à s’isoler des organisations et associations se reconnaissant dans les valeurs de la gauche démocratique, mais une société politiquement de plus en plus divisée par les enjeux de pouvoir qui s’entrecroisent et brouillent les repères politiques et idéologiques au désespoir de ses militants, une société bien plus qu’une communauté donc ».

Qu’est devenu le vivre ensemble socialiste ? Combien de réunions de sections à l’ambiance délétère ? Ces amis d’un jour qui deviennent adversaires le lendemain par le jeu d’écuries politiques et de candidatures improbables ! Nulle camaraderie, peu de fraternité dans ces ambiances dominées par l’ambition dévorante, la mauvaise foi et le cynisme. Rémi Lefebvre et Frédéric Sawicki encore : « Observer le PS c’est rencontrer ainsi un univers peu fraternel et souvent impitoyable, d’une grande violence symbolique où tend à dominer, derrière les codes de la « camaraderie » militante, une économie morale du cynisme ».

La conséquence de ces pratiques généralisées, l’aboutissement de cet affaissement moral, c’est le « dégagisme ». Il aura au moins une vertu, la déshydratation de l’égo chez nombre de Socialistes. Cette vague anti PS n’aura pas épargné des personnalités de valeur, je pense à Jean Jacques Urvoas, Dominique Raimbourg, Matthias Fekl, Myriam El Khomri, Najat Vallaud Belkacem etc... La politique peut être parfois très injuste et bien cruelle.

Comment à cet instant ne pas citer Léon Blum (Pour être Socialiste) : « Le socialisme dans son action publique, dans son inspiration politique, dans la justification spirituelle de sa doctrine devait se montrer le plus digne, le plus noble, le meilleur aussi, pour les autres partis et pour la nation tout entière, il devait être un modèle et un exemple. Nous devions donner l’exemple de la fierté, du désintéressement absolu, de la grandeur d’âme... Nous devions viser toujours les objets les plus hauts, exclure toujours les moyens vils et médiocres, même ceux dont on usait contre nous ».

Reconstruire une social démocratie à la française :

La droite et la gauche, ce n’est pas pareil, je récuse le ni-ni, l’histoire et la culture politique de notre pays ne se sont pas brutalement évaporées en ce printemps 2017. A cet égard le nouveau pouvoir manifeste un tropisme marqué à droite. Dans le Tarn c’est net, si l’on considère les trois nouveaux députés. Par ailleurs, le Président de la République et son Ministre de l’Education Nationale sont issus de l’enseignement privé, le Premier Ministre et le Ministre de l’économie sont issus du rang de LR. Tout cela a du sens.

Passée l’euphorie et l’état de grâce, je suis convaincu que notre pays aura besoin d’une gauche de gouvernement crédible. Les Français ne se satisferont pas d’une opposition qui se résume à Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen.

Comme l’écrit Raphaël Glucksmann : « Il y a l’espace entre le « jupitérien » Macron et l’autoritaire Mélenchon pour une aventure collective enthousiasmante, fédérant les électeurs de gauche autour d’un nouveau contrat social, de la transition énergétique et de la quête d’une véritable démocratie Européenne. L’avenir appartient à cette force qui n’existe pas encore et qui ne peut – j’en suis intimement convaincu – qu’exister bientôt ».

Une question : Lorsque est né le Socialisme, « vivre pour l’ouvrier, c’est ne pas mourir ! ». Les Socialistes prônaient alors et à juste titre la rupture avec le capitalisme, qu’en est-il aujourd’hui ? Quelle définition du Socialisme ou de la Social-démocratie, pour quel projet de société ?

Au travail, donc ! Il nous faut au préalable résoudre l’équation du réel et de l’idéal. Construire une gauche fidèle à ses valeurs fondamentales qui appréhende le réel sans renoncer à l’idéal, une gauche crédible et unie qui ne soit pas contestée par son propre camp une fois aux affaires. Il faut reconnaître enfin que la gauche qui transforme vraiment la société c’est celle qui assume les contraintes du pouvoir, la seule à redonner l’espoir d’une société plus juste.

Dans les ressources humaines de la gauche, il va falloir dénicher une ou un leader charismatique, c’est-à-dire en capacité de faire taire les ego et réunifier les différentes chapelles autour d’un projet. Pas simple.

Avec un avertissement solennel : la reconstruction ne pourra pas passer par celle et ceux qui nous ont amenés dans le mur, ou alors, comme avec beaucoup d’autres, ce sera sans nous. Certain(e)s manoeuvrent déjà dans l’ombre pour se partager les dépouilles du PS, nous ne devons pas les laisser achever leur oeuvre mortifère.

L’urgence va être de bâtir un outil politique, un parti Socialiste qui rompe avec les pratiques du passé, un parti de militants et non un parti d’élus, un parti doté de règles démocratiques. Cela va exiger beaucoup d’humilité et sans doute du temps. « Pas la peine de courir, camarade, le vieux monde est devant toi ! ».

Courage et Mektoub !

GILMER Jean-François, 20 juin 2017

P.-S.

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Commentaires

1 Message

  1. « C’est une révolte ? Non sire c’est une révolution ! ».

    Cette fois, je ne peux pas me taire. Cet article est d’une telle mauvaise foi qu’il en est risible. Ce n’est pas la faute de Mélenchon si le PS n’existe quasiment plus. Ce n’est pas la faute de Mélenchon si les écolos n’ont qu’un seul député. Ce n’est pas la faute de Mélenchon si le PC est réduit à peau de chagrin. Oui, j’assume, j’ai voté Mélenchon et ne voterai plus jamais pour une autre politique que celle qu’il a portée. Que je sache, le PS n’a que ce qu’il mérite me semble-t-il. Fallait-il que les Insoumis fassent alliance et soutiennent une politique on ne peut plus anti-sociale ? Le PS n’a pas voulu écouter sa base, tant pis pour lui ; ce n’est pourtant pas faute de ne pas avoir été averti !
    Pourquoi aurait-il fallu que les Insoumis fasse allégeance à ce parti de centre-centre- centre- gauche, qu’est devenu le PS ? Pourquoi les insoumis aurait dû baisser culotte devant un PC qui pense encore être le ’parti des fusillés’ ?! Pour quelles basses raisons électora...listes EELV s’est donné corps et âme à ce pauvre Hamon qui n’avait rien à faire en tant que représentant d’un parti-marigot. Effectivement, il y avait beaucoup mieux à faire : Mélenchon lui-même, a proposé diverses solutions aux uns et aux autre, mais quand on parle d’égo, on devrait se poser aussi des questions sur les égo des autres... Et puis, je suis désolé, les Insoumis ont un groupe, même s’il n’est pas aussi conséquent que ce qu’on pouvait espérer au soir du premier tour des présidentielles. De plus je pense qu’on peut compter sur la droiture et le dévouement des 16 Insoumis.
    Quant à la jeunesse macroniste, elle est effectivement composée de jeunes cadres-qui-se-croient-supérieurs et dynamiques, et qui n’en doutons pas, feront tout pour que les retraités ou les pauvres s’en sortent mieux qu’aujourd’hui. De la même façon ne doutons pas non plus que la sortie du nucléaire est pour demain... Quoiqu’il en soit le patron sera soutenu par sa jeune harde et si une épidémie de grippe venait à la frapper, il y a aura toujours quelques députés socialistes ou de droite pour faire l’appoint.
    Il y aurait tant à dire encore sur la pub faite par les médias, pour Mélenchon !.... Là on est dans le déni pur et simple.
    Voilà, je ne pense pas avoir vexé qui que soit en écrivant ces quelques lignes....

    par de Cay | 22 juin 2017, 11:55

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