hebdo de BENOIST

« C’est indécent », qu’ils disent...

Indécent : adjectif masculin singulier. Qui n’est pas décent, qui choque. Qui viole les règles de la pudeur

« L’inconvénient de la pudeur, c’est qu’elle jette sans cesse dans le mensonge » (Stendhal)


Il fallait voir, dimanche soir, notre ministre de l’écologie Nathalie Kosciusko-Morizet, robe noire et regard lourd, nous expliquer que oui, la situation sur le site de Fukushima était très inquiétante, mais qu’elle trouvait « absolument indécent » qu’on ose profiter des malheurs qui touchent le peuple japonais pour exiger l’ouverture d’un vrai débat sur l’énergie nucléaire en France. Il fallait l’entendre, Élisabeth Lévy, pendant féminin de l’impayable Éric Zemmour, nous asséner lundi soir sur RTL qu’elle estimait « absolument indécent » que les écologistes se permettent d’ instrumentaliser la catastrophe majeure qui s’annonçait, pour de basses raisons électorales, à moins d’une semaine des élections cantonales. La même ajoutait, sans rire, que ceux qui réclamaient l’ouverture immédiate de ces discussions publiques étaient les mêmes qui, de manière incompréhensible (à ses yeux), refusaient dans le même temps la tenue des débats publics sur l’immigration et l’islam, sujets qui, pourtant, je cite, « concernent pourtant de bien plus près les Français, et les intéressent beaucoup plus ». Il faut les lire, tous ces commentateurs avisés, qui ne comprennent pas, vues les différences pourtant majeures (?) qui existeraient entre les cas japonais et français, pourquoi les explosions en série qui se produisent sur les différents réacteurs de Fukushima impliqueraient de remettre en cause notre politique énergétique. Les mêmes déversent la litanie des arguments habituels. Les « vérités » et les assertions de « bon sens » tombent alors aussi sûrement que les particules radioactives sur les abords d’une centrale où personne ne peut plus rien maîtriser : c’est un sujet trop complexe pour être traité par de simples citoyens, qui de toute façon ne comprennent rien à la fission nucléaire (drôle de conception du suffrage universel : alors, de quel sujet les citoyens et citoyennes seraient-ils en mesure de s’emparer ?). La France ne peut de toute façon pas se passer du nucléaire (facile, quand on a tout fait pour empêcher le développement des énergies alternatives). Comment envisager une seconde qu’on puisse du jour au lendemain sortir du nucléaire ? (Mais qui a demandé cela ?).

Toutes ces prises de position sont difficilement compréhensibles, pour ne pas dire révoltantes. Si j’osais, j’écrirais presque qu’elles sont indécentes, mais n’ayons pas de ces pudeurs qui tendent si souvent à l’hypocrisie. Car, tout de même, si les militants écologistes, qui se battent depuis des années pour informer sur les dangers de l’énergie atomique, toutes ces femmes et tous ces hommes qui dénoncent avec courage les contre-vérités assénées par le puissant lobby nucléaire, toutes celles et tous ceux qui tendent à promouvoir d’autres modèles de développement, d’autres manières de produire et utiliser l’énergie, s’ils ne se manifestent pas aujourd’hui, quand le feront-ils ? Les écologistes – et d’autres – auraient attendu la tenue d’élections cantonales pour défendre leurs positions ? Soyons sérieux. Malheureusement, il se passe aujourd’hui au Japon ce que de nombreuses personnes dénoncent depuis longtemps comme étant de l’ordre du possible. Et, par pitié, qu’on arrête d’utiliser jusqu’à la corde l’argument de « l’imprévu qui, par définition, ne pouvait pas être prévu ». Ou alors, qu’on n’arrête de nous dire qu’on a tout prévu pour la sécurité de nos centrales... Ce grand débat sur l’énergie en France, on en a donc vraiment besoin. La mobilisation pour l’exiger doit continuer. Dernière remarque, à l’adresse de nos défenseurs de la pudeur : ils devraient tout de même s’apercevoir que ce débat ne concerne pas que la France. Voyez ce qui se passe en Allemagne, en Suisse, pour ne citer que ces deux pays. Mais c’est l’ensemble des opinions mondiales qui s’inquiètent et se posent des questions, face à ce que la commission de Bruxelles n’a pas hésiter de qualifier d’ « apocalypse » (question à notre ministre de l’écologie : c’est pas un peu indécent d’utiliser un tel terme ?).

Malheureusement, nul n’est en mesure de savoir exactement ce qui va se passer dans les heures et les jours qui viennent. On ne peut bien sûr qu’espérer que les conséquences de cette nouvelle catastrophe nucléaire seront les plus limitées. Nous continuerons à exprimer toute notre solidarité au peuple japonais, déjà si durement touché. Mais dans le même temps, nous continuerons aussi à dénoncer ce qui est vraiment indécent, dans cette crise et dans les réactions qu’elle suscite.

Ce jeudi, à 18h, place du Vigan à Albi et devant la sous-préfecture à Castres, deux rassemblements sont organisés en soutien aux habitant(e)s du Japon, aux travailleurs du nucléaire, victimes aussi de la catastrophe, et pour exprimer notre volonté de sortir de l’ère de production du nucléaire. Soyons nombreux.

Benoist Couliou, le 15 mars 2011