hebdo de BENOIST

Avec les écologistes, quelle école pour demain ?

Répondant à notre invitation, Philippe Meirieu a participé, en visio-conférence depuis Lyon où il mène lui-même campagne pour les législatives, à la réunion publique que nous organisions mercredi soir à Albi sur le thème de l’éducation. Citant Pierre Rabbi, Il a rappelé pourquoi les enjeux écologistes et éducatifs sont inextricablement liés, autour de ces deux questions : « quelle planète allons-nous laisser à nos enfants ? Quels enfants allons-nous laisser à notre planète ? ». Ces deux questions constituent le socle de son engagement au sein de l’écologie politique. Il a ensuite rappelé que ce n’est pas d’une énième réforme dont a besoin notre système éducatif, mais d’une refondation en profondeur. Or, la transformation de l’école n’est pas indépendante de la transformation de la société dans son ensemble. C’est bien parce que nous, les écologistes, portons un projet global de transformation sociale que nous portons aussi une vision originale de l’école, fondée sur la mise en valeur de la coopération entre les individus, libérés des impératifs de l’évaluation permanente et de la compétition. Enfin, Philippe Meirieu a conclu son intervention sur la nécessité de mettre en œuvre le droit à la formation tout au long de la vie, une des mesures les plus importantes de notre programme.

À l’occasion de cette réunion, je me suis pris au jeu de l’invitation qui constituait sont titre : inventons l’école de demain. Pour cela, il faut d’abord partir de ce qu’est l’école aujourd’hui. En 1925, Sigmund Freud écrivait : « il existe trois métiers impossibles : gouverner, soigner, éduquer ». Moi qui suis enseignant et qui souhaite devenir député, j’éduque et je veux gouverner... deux métiers impossibles sur trois, il va peut-être falloir que je me fasse soigner... Plus sérieusement, enseigner a toujours été difficile : je ne crois aucunement en un improbable « âge d’or », où l’autorité des maîtres et du savoir aurait accompagné la réussite de tous les élèves. Mais aujourd’hui, il faut bien constater, après dix ans de gouvernement de la droite, que jamais ce métier n’est apparu aussi difficile, aussi éprouvant moralement et même physiquement. Nicolas Sarkozy nous dirait peut-être, comme il l’a fait lors du débat de l’entre-deux-tours qui l’a opposé à François Hollande, que ce ne sont là que les plaintes habituelles d’un corps enseignant syndicalisé, qui ne travaille pourtant que 18 heures par semaine 8 mois par an... Si, si, souvenez-vous, il l’a dit tel quel. D’ailleurs, s’il est bien deux groupes qui ont été pris pour cible par l’ancien président lors de ce débat, ce sont les enseignants, forcément des fainéants, et les écologistes, qualifiés de « misérables » pour avoir exigé de François Hollande la fermeture de Fessenheim... En tant qu’enseignant et écologiste, là aussi, j’en viendrais presque à me poser des questions...

Il est pourtant un chiffre qui aurait dû sérieusement interpeller la majorité sortante, c’est celui du nombre de candidats aux concours du professorat, qui est en chute libre ces dernières années. En 2011, 21000 candidats se sont inscrits aux épreuves du concours de professeurs des écoles, alors qu’ils étaient près de 40 000 un an avant. Au CAPES de mathématiques, 1.500 candidats se sont présentés, pour 1 040 postes à pourvoir. L’argument conjoncturel, lié à la nouvelle organisation du concours au niveau master, n’explique pas tout. Depuis dix ans, la tendance de fond est à la baisse du nombre de candidats. Cette baisse illustre la désaffection pour le métier, que la disparition de la formation des enseignants ne fait que renforcer, tant on envoie les jeunes collègues au casse-pipe... Les débouchés que proposent l’éducation nationale ne sont plus attractifs : c’est lié au salaire bien entendu, mais je crois pouvoir dire que ce n’est pas l’appât du gain qui motive le plus les enseignants. C’est bien parce que les conditions même d’exercice du métier d’enseignant sont de plus en plus difficiles que le métier ne fait plus recette. C’est bien parce que les enseignants se sentent perdus, parce qu’on les perd de réforme en réforme, parce qu’on leur demande de passer de plus en plus de temps sur des tâches dont ils ne parviennent pas à comprendre les tenants et les aboutissants, c’est bien parce que la pression est de plus en plus forte, et parce que la conception du métier qu’on leur impose s’éloigne de plus en plus de leur idéal éducatif... que ce métier n’attire plus. C’est un signe extrêmement inquiétant pour notre société dans son ensemble.

Comment redonner envie aux jeunes d’enseigner ? C’est une question centrale ! Parce que si on y arrive, cela voudra dire qu’on aura réussi à redonner à l’éducation une place de choix dans notre société, que le désir de transmettre sera à nouveau valorisé. Refonder l’école, c’est bien refonder la société dans son ensemble, en sortant des logiques libérales, marquées du sceau de l’idéologie de l’évaluation... Il faut impérativement changer notre système éducatif, pas seulement pour l’adapter aux évolutions sociales, mais d’abord pour reconstruire un vrai projet éducatif pour la nation, un projet global qui nous permette de rendre toute sa place au savoir, à l’échange, à la construction des futurs citoyens, à des rapports sociaux apaisés, à la constitution d’une culture commune, qui ne soit pas seulement pensée en termes de compétences offertes aux entreprises... Ceci posé, et en toute immodestie, à quoi ressemblerait mon école à moi ? Ou, pour le dire autrement, en tant que député, quelle conception de l’éducation pourrais-je défendre dans les mois et les années qui viennent ?

Mon école à moi, c’est une école ouverte à son espace environnant, aux parents et aux élus, bien au-delà des conseils d’école ou des conseils d’administration. C’est tout le sens de ce que nous avons construit avec le CEPPE de Brassac. C’est une école de l’innovation et du mouvement. Des collègues du Tarn et Garonne mènent cette année une expérience originale et efficace. Parce qu’ils avaient constaté que de nombreux élèves venaient au collège sans avoir pris leur petit déjeuner ou sans avoir pu faire leur devoir (et c’étaient souvent les mêmes), la première heure du matin est désormais consacrée à se restaurer et à réaliser les exercices demandés, sous la responsabilité des enseignants. Les résultats sont spectaculaires. Et que dire des établissements qui remettent en cause avec raison l’évaluation par notes chiffrées... Les solutions existent pour remettre l’élève et la transmission des savoirs, du désir de savoir, au cœur de nos préoccupations... Il faut juste une volonté politique de les appliquer. Mon école à moi, c’est une école qui fait perdurer le modèle de notre enseignement maternel. C’est une école largement ouverte aux deux ans, car on sait que c’est une des manières les plus efficaces de lutter contre les inégalités sociales dans l’acquisition des savoirs. C’est une école où l’on garde l’objectif majeur du collège unique, à savoir la formation d’une culture commune, mais où l’on prend en compte la diversité des situations, en appliquant simplement le principe de l’égalité républicaine : donner le plus à ceux qui en ont le plus besoin. Comme le dit avec raison Philippe Meirieu, ce n’est pas l’égalité des chances qu’il nous faut défendre, mais l’égalité des droits. Et sur ce point, il nous faut être très attentifs à nos préjugés. Le collège rural de Brassac où j’enseigne, est le deuxième du Tarn qui accueille le plus d’enfants issus de milieux défavorisés.

Enfin, mon école à moi, c’est une école où l’on cesse de mettre les élèves en compétition, et les établissements en concurrence. C’est une école où l’on sort des logiques de fausse autonomie initiée par les projets d’établissement pour associer pleinement les enseignants à la construction du contenu des enseignements, en raison de leur connaissance du terrain et des enfants. C’est une école où l’on a le droit de se tromper, de prendre son temps, notamment dans l’élaboration de son projet d’orientation. C’est une école où l’on ne considère pas que tout se joue avant deux ans, avant dix ans, ou même avant 18 ans, et qui ouvre le droit à se former tout au long de la vie. Mon école à moi, c’est une école de la liberté (mais vous le savez, la liberté n’existe que tant qu’elle est encadrée), c’est une école du désir (au fondement de l’école, il y a le désir de transmettre le savoir, malgré les difficultés, malgré les blocages, malgré, malgré...), c’est une école de la solidarité (entre les individus, entre les établissements, entre les territoires).

Ce que les enseignants demandent, c’est une direction, c’est qu’on redéfinisse clairement la place de l’éducation dans notre société, qu’on redéfinisse clairement leurs missions pour qu’ils puissent à nouveau s’adonner avec plaisir et responsabilité à leur métier. On pourra enfin sortir de cette division révélée par le regretté Claude Duneton, quand il écrivait que les salles de profs se divisaient en deux catégories, entre les enseignants qui demandaient qu’on leur change les élèves pour leur permettre d’appliquer le système, et ceux qui demandaient qu’on leur change le système pour s’adapter aux élèves. On ne changera pas d’un claquement de doigts les élèves, de même qu’on ne changera pas la société d’un coup de baguette magique. Par contre, on peut d’abord initier un changement du système, non dans l’objectif premier de l’adapter à la société telle qu’elle va, mais pour établir clairement quelle éducation et donc quelle société nous voulons. C’est le grand enjeu de la concertation qui va s’ouvrir dans les semaines qui viennent. Et on ne peut pas passer à côté, sous peine de voir encore le malaise des enseignants, celui des élèves et des familles, s’aggraver.