hebdo de BENOIST

Avant d’écrire l’histoire, pensons à la vivre

S’il fallait donner une seule raison pour justifier notre joie d’avoir vu François Hollande l’emporter dimanche, je vous citerais ce cruel lapsus qui a frappé mercredi Benoist Apparu, au cours d’une interview au journal de 13 heures de France Inter. Comme tout bon lapsus, celui-là est particulièrement révélateur. Interrogé pour savoir s’il était triste de perdre son poste de ministre, l’ancien secrétaire d’État au logement a tenté de nous convaincre du contraire, en se justifiant ainsi : « on le sait, quand on est dans la fonction publique, on est tous en CDD ». Il s’est vite rattrapé en parlant de « fonction politique », mais le mal était fait, et l’espace d’un instant, on a vu s’ouvrir tout l’abîme d’un second mandat de Nicolas Sarkozy, pour le statut des fonctionnaires, pour les services publics en général, pour le droit du travail... Oui, depuis dimanche, on respire mieux, c’est indéniable.

Pourtant, depuis l’annonce du résultat, le moins qu’on puisse dire est que la joie du « peuple de gauche » a été, disons, mesurée.. De nombreux commentaires ont souligné qu’on était loin, très loin, de l’ivresse de mai 1981. Sans doute parce que pour nombre d’entre nous, le soulagement l’emporte sur la joie véritable. Sans doute parce que nous avons changé d’époque, et que le temps n’est plus aux promesses de « changer la vie » (le temps, par contre, est à l’anaphore...). Sans doute parce que nous savons tous à quel point la marge de manœuvre du nouveau président est étroite, dans un contexte économique et social très difficile. Sans doute, enfin, parce que nous devinons malheureusement comment la dérive droitière de la campagne menée par Nicolas Sarkozy va faire longtemps sentir ses effets. Elle a dressé les Français les uns contre les autres, en ancrant des idées xénophobes et des formes de repli nationaliste que l’on aurait voulu croire d’un autre temps. En ce sens, au-delà de l’alternance, nous subissons tous la victoire idéologique qu’a remporté à l’occasion de cette campagne l’obscur conseiller Patrick Buisson.

Pour autant, faut-il se résigner à ne voir les mois qui s’annoncent que sous le signe des ennuis ou de la difficulté ? Non. D’abord, parce qu’il s’est passé des choses très encourageantes dimanche. Ne serait-ce qu’à Castres, où François Hollande l’a emporté sur Nicolas Sarkozy, ce qui était tout sauf évident à la suite du premier tour. Alors certes, on peut toujours déplorer que la victoire de la gauche n’ait pas été plus conséquente, que l’écart entre les deux candidats soit plus faible que dans les autres villes moyennes de Midi-Pyrénées. On peut toujours regretter les raisons économiques et sociologiques qui expliquent le poids de la droite sur notre ville. Pour autant, peut-on se contenter d’agir de même avec les raisons politiques qui participent, au niveau local, à ce résultat ? Ce serait trop simple. Ce serait se résigner à la défaite inéluctable de la gauche dans notre ville. Ce serait de fait justifier un statu quo qui n’est plus tenable. La population vieillit, et apprécie d’autant plus les mélodies sécuritaires et isolationnistes que lui fredonne la majorité municipale ? On n’y peut pas grand chose, pour l’instant. Mais il nous appartient de porter un projet municipal de vie commune, qui ne soit plus fondé sur l’exclusion de l’autre. L’économie du sud-Tarn peine à poursuivre son mouvement de reconversion ? Ce n’est pas à proprement parlé de notre responsabilité, mais il nous appartient de proposer les solutions, autres qu’une autoroute concédée, incapable de répondre aux attentes qu’on lui fait porter, pour permettre à notre bassin de jouer les premiers rôles dans l’économie de demain. Nous avons les moyens de gagner les prochaines élections municipales, si nous acceptons de renouveler à la fois nos idées et nos manières de faire de la politique. Les élections législatives qui s’annoncent pourraient d’ailleurs nous fournir une remarquable illustration de ce besoin de renouvellement qui dépasse, et de très loin, les personnes.

Car ce qui va se jouer dans les semaines qui viennent sur le Tarn, constitue, pour l’ensemble de la gauche, un test grandeur nature. On a longtemps cru que la perspective de triangulaires avec le FN était d’abord une épine dans le pied de la droite. Mais elles constituent désormais, aussi, un solide boulet accroché aux pieds de la gauche. C’est particulièrement sensible sur la troisième circonscription, où l’on découvre que la division pourrait nous priver d’une présence au second tour, au profit d’un duel Carayon-FN. Le temps n’est pas à se résigner, d’emblée, à écrire l’histoire d’un désastre annoncé. Les historiens ont déjà bien assez de travail, et nous sommes suffisamment nombreux à vouloir passer outre les impasses héritées du passé (et les erreurs du présent), pour envisager autre chose qu’un simple récit de défaite. J’ose imaginer que des solutions vont se présenter, qui vont nous permettre d’éviter le scénario catastrophe pour la gauche. Et là, je ne vois pas qui pourrait assumer la responsabilité politique de rejeter ces solutions. Mais alors pas du tout.