hebdo de BENOIST

« Aux grands hommes, le bassin Castres-Mazamet reconnaissant »

On ne peut qu’être interpelé par la violence des réactions qui ont suivi l’annonce, par Linda Gourjade, d’un refus de la commission 21 de classer le dossier d’autoroute concédée Castres-Toulouse parmi les projets prioritaires du Schéma National des Infrastructures de Transports. Morceaux choisis. Philippe Folliot : « Je trouve regrettable qu’une élue du sud du Tarn anticipe et se réjouisse par avance de décisions qui, si elles étaient avérées, seraient catastrophiques pour notre bassin ». Jacques Valax : « Je suis très surpris qu’une députée puisse se délecter d’une nouvelle qui, si elle était avérée, est une très mauvaise nouvelle pour son territoire. J’en suis même scandalisé ». Bernard Raynaud : « Dès mercredi Mme Gourjade publiait un communiqué annonçant avec une joie non dissimulée que le projet d’aménagement de la RN 126 était jugé non prioritaire (…) son empressement indécent démontre le peu de prix qu’elle attache à l’avenir de son territoire d’élection et son désintérêt pour les enjeux économiques ». Guy Bousquet, chef d’entreprise : « Linda Gourjade ne mérite pas son titre. Elle se sert juste de l’autoroute pour exister comme députée au détriment de ce qui se joue sur son territoire ». Michel Bossi, président de la CCI du Tarn : « Le monde de l’entreprise ne comprend pas l’attitude de la députée qui outrepasse sa fonction » (au passage, on peut quand-même se demander si ce n’est pas Monsieur Bossi qui « outrepasse » un peu sa fonction en écrivant cela). La députée de la troisième circonscription n’a, à coup sûr, pas besoin d’avocat. Mais, tout de même, quelques remarques s’imposent.

Rappelons d’abord qu’elle n’est pas isolée. Michel Bossi a beau nous expliquer que « cette députée travaille à l’inverse de ce que fait tout le monde, élus et chefs d’entreprise », la légende de l’unanimité locale en faveur de ce projet n’a plus cours depuis longtemps. Surtout face à la dure épreuve du réel. Car s’il se confirme dans les mois à venir que le projet est recalé, qui pourra croire que ce sera uniquement à cause de l’action d’une députée isolée ? Les partisans de l’autoroute ne veulent pas voir que, passé Puylaurens, les failles béantes de ce projet apparaissent avec plus de netteté que dans l’étonnant brouillard qui semble planer au-dessus de certaines têtes - pourtant bien pensantes - de notre département. Les pros-autoroute concédée auront beau essayer, ils ne pourront pas faire porter le poids de leur aveuglement aux opposants.

Saluons ensuite le courage de Linda Gourjade. Il y a un an, déjà, elle faisait campagne contre l’autoroute concédée. Elle a donc reçu un mandat pour mener ce combat. Ceux qui aujourd’hui s’étranglent, notamment des élus de la République, devraient se demander s’ils mesurent la gravité de leurs attaques et de leurs insinuations. Quand les manifestants anti-mariage pour tous, soutenus par l’UMP, continuent à défiler, malgré le vote de la loi, on dénonce le manque d’esprit républicain de tout ce beau monde. Mais quand on conteste à une députée le droit de défendre des positions sur lesquelles elle a été élue, vous pensez que ça ouvre grandes les portes du Panthéon ?

Les critiques qui pleuvent sur la députée socialiste de la troisième circonscription convergent tellement, qu’on jurerait, à la manière de ce qui se passe dans le gouvernement ou dans certains partis politiques, qu’une cellule de communication a travaillé dans l’urgence les éléments de langage à employer. Le procès d’intention qui lui est fait de jubiler dans son communiqué de presse, est pour le moins malhonnête. Qu’on prenne le temps de lire attentivement ce qu’elle a écrit : je mets au défi d’y trouver toute expression de joie manifeste, toute pointe de triomphalisme, ou encore toute trace d’un mépris envers les partisans du projet. Cette accusation est révélatrice de l’erreur de jugement dans laquelle s’enferment les défenseurs du projet. Car contrairement à ce qu’ils semblent croire, les opposants n’ont pas fait exploser les bouchons de champagne jeudi dernier. D’abord, parce que nous pensons tous que d’ici septembre et l’arbitrage final, les choses peuvent encore évoluer. Même si j’en doute. Mais surtout, nous ne sautons pas au plafond parce que nous savons bien que le rapport de la commission 21, puis l’arbitrage ministériel ne sont que des étapes. Le plus dur et le plus important sont devant nous : construire ensemble la réflexion sur les alternatives au projet d’autoroute concédée, pour que l’aménagement finisse par s’imposer comme ce qu’il est, depuis longtemps déjà : la meilleure solution pour répondre aux besoins du sud-Tarn dans le contexte économique, social, et environnemental qui est le nôtre.

Pour cela, nous aurons besoin, si ce n’est de tout le monde, du moins de toutes celles et de tous ceux qui veulent que les aménagements nécessaires soient enfin réalisés sur cette route, et que la vision de ce que doit être le désenclavement de notre bassin d’emplois et de vie soit définitivement détachée du mirage autoroutier. Regardez attentivement le contenu des discours sur ce sujet depuis quelques semaines. Qui manie l’insulte et l’anathème ? Qui, au contraire, parle de construire ? Qui veut définir les modalités d’un consensus que l’autoroute concédée n’aura pas su créer ? Les discours sur le peu de prix que les opposants attacheraient à l’avenir du bassin, sur leur désintérêt supposé pour les enjeux économiques sont insupportables. Non pour leur dimension injurieuse, mais parce qu’ils sont faux, tout simplement. C’est de croire qu’il faut attendre, comme on attend Godot, pendant des années encore l’autoroute, qui hypothèque l’avenir de notre territoire.

Cet avenir, celles et ceux qui vont le construire, ce ne seront pas les prophètes de l’Apocalypse. Ce ne seront pas plus les procureurs du tribunal autoroutier, qui voue aux gémonies des gens avec qui, pour certains d’entre eux, ils prétendent pourtant construire une union politique pour les années à venir. Ce ne seront pas les jusqu’au-boutistes, incapables de reconnaître qu’ils ont pu se tromper, et qu’il est temps de changer de plan. Alors Messieurs – car il faut bien reconnaître, sans sexisme aucun, que ce sont des hommes qui font déferler leur chargement de goudron désormais inutile sur Madame Gourjade et l’ensemble des opposants au projet d’autoroutier – oui Messieurs, un peu de courage. Ce n’est jamais l’erreur qui a entraîné les plus graves défaites : c’est l’entêtement.

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Commentaires

1 Message

  1. à l’édito de Benoist

    Une fois de plus, un papier excellement écrit, tout en finesse et lucidité.
    Des qualités qui ne semblent pas être l’apanage des pro-autoroute en ce moment.
    Si un jour tu es lassé de la politique, tu pourras toujours te recycler avec bonheur dans le journalisme d’opinon.
    Continue Benoist !

    par Gérard Bastide | 18 juin 2013, 08:29

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