hebdo de BENOIST

AUTOROUTE CASTRES / TOULOUSE : qui veut gagner son échangeur ?

Suite à la décision de l’ancien ministre de l’écologie et du développement durable Jean-Louis Borloo d’autoriser la mise en concession de l’itinéraire autoroutier Castres-Toulouse, la concertation, préalable à la réalisation du projet, a été lancée. Et le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle fait exploser la belle unanimité des élus du Tarn-sud face à ce projet, unanimité qu’on nous avait pourtant présentée comme infaillible durant tout le débat public de l’hiver dernier. Il y a de l’eau dans le gaz entre nos élus. C’était prévisible. C’était même inévitable.

La délicate question du financement (notamment la fameuse « subvention d’équilibre », supérieure à 100 millions d’euros, une somme dont les collectivités territoriales devront s’acquitter pour moitié) n’a pas encore été abordée, que ça coince déjà. En cause : les fuseaux qui détermineront le futur tracé de l’itinéraire bien sûr, mais aussi la localisation des échangeurs, qui permettront d’entrer et de sortir de l’autoroute payante. Or, et c’est l’une des conséquences (connue depuis longtemps) du choix d’un itinéraire concédé, ces fameux échangeurs ne pourront être nombreux, notamment parce qu’ils coûtent excessivement chers. La DREAL, chargée par l’État de mener à bien le projet, le sait mieux qui quiconque, elle qui fait tout son possible depuis des année pour minimiser à outrance le coût de réalisation de l’équipement. En conséquence, le projet qu’elle a soumis au comité de pilotage en ce mois de février ne compte que deux échangeurs pour la région castraise (un à Labescou, qui permettrait le raccordement à la rocade de Castres, et l’autre dans la zone de Laprade, à Soual). Aux yeux de certains élus, ce n’est pas suffisant.

Le maire de Castres Pascal Bugis, veut impérativement un second échangeur au niveau du parc d’activités de la Chartreuse. Car il craint, avec raison, qu’une partie importante du trafic en provenance de Puylaurens ne sorte de l’autoroute dès Soual et vienne ensuite encombrer la zone de Mélou. Il y a fort à parier en effet que, soucieux de faire des économies, et rétif à revenir sur ses pas, le futur usager de l’autoroute ne veuille pas se rendre jusqu’à Labescou pour sortir de l’autoroute. M. Bugis a donc rapidement senti le danger qui menace l’ouest de sa ville. Mais cette prise de conscience aurait pu être bien plus rapide. Dès janvier 2010, dans son « étude des trafics en 2025 sur l’itinéraire Castres – Toulouse », le collectif RN 126 livrait en effet cette analyse éclairante :

« Compte-tenu de nombreuses considérations (augmentation prévisible de l’urbanisation entre Castres et Soual, augmentation de 16 à 30% du trafic à l’horizon 2025 au droit de Castres par la mise en œuvre d’une 2x2 voies Castres - Soual, du sous dimensionnement de la rocade sud-ouest de Castres), il est prévisible que demain, Castres et le secteur péri urbain entre Castres et Soual, se trouveront confrontés aux heures de pointe aux mêmes problèmes de circulation que les grandes villes » (p.14).

Pascal Bugis semble donc découvrir, avec un an de retard, des perspectives que les partisans acharnés de l’autoroute concédée ont cependant voulu à tout prix effacer du débat public, pour empêcher toute réflexion approfondie sur l’opportunité du projet. Mais un deuxième échangeur, ou même un troisième ou un quatrième, ne changeront rien à l’affaire : quelque soit leur nombre, quelle que soit leur localisation, une 2x2 voies entraînera mécaniquement l’asphyxie de la zone du Mélou. Le problème, c’est qu’il sait bien, Pascal Bugis, que l’équilibre financier du projet, est déjà précaire, alors qu’on est loin d’avoir donné le premier coup de pioche : on ne peut donc se permettre d’alourdir encore plus la note prévisionnelle. Si on veut habiller Jacques plus chaudement, il va donc falloir déshabiller Paul. Alors il fait cette proposition formidable, de compenser ce surcoût par l’abandon de l’échangeur prévu à Puylaurens. Cette proposition appelle plusieurs remarques. D’abord, elle confirme ce que le débat public avait bien montré. M. Bugis semble en effet ignorer qu’entre Castres et Toulouse, on ne trouve pas un no man’s land de soixante-quinze kilomètres, mais des villages, des terres agricoles, des habitants... auprès de qui il serait judicieux de s’informer. Cette proposition d’ « échange » témoigne au contraire d’un mépris absolu des populations concernées, puisque M. Bugis, coutumier du fait, n’a apparemment pas pris la peine de les contacter, au moins par l’intermédiaire de leurs élus, pour les informer de ses lumineux dessins. D’où la réaction virulente d’Anne Laperrouze, maire de Puylaurens qui a dit tout le bien qu’elle pensait de la proposition et des méthodes de Pascal Bugis : « Il oublie un fait : l’échangeur de Puylaurens est déjà réalisé. Non seulement il serait scandaleux de supprimer un ouvrage si récent, payé par le contribuable, mais de plus, cet échangeur permet d’assurer un trafic très important de véhicules venant de Castelnaudary et Revel pour se rendre à Toulouse, Vielmur, Lavaur… Le maire de Revel doit apprécier… ».

La concertation a à peine débuté que le maire de Castres s’est déjà mis à dos celui de Puylaurens. Encore un petit effort, et d’autres suivront, dont sans doute celui de Soual. Car lui aussi a des inquiétudes, et donc des propositions à formuler. Au risque, là aussi, de mettre en péril le fragile équilibre d’un projet décidément bien mal-parti.

Le problème de Michel Auriol est simple : comment éviter que le centre de son village ne redevienne un véritable goulet d’étranglement entre les routes de Castres, Soual, Puylaurens, Revel et même Mazamet ? La solution à ce problème avait été en partie apportée par la déviation en 2x2 voies mise en service en 2000... Mais puisqu’il est prévu d’offrir en dot cette déviation au futur concessionnaire (traduction : désormais il faudra payer pour utiliser cette portion de route publique), il faut bien réfléchir aux itinéraires de substitution... Et inventer des solutions pour que les conducteurs de camions ou de voitures qui ne souhaiteront pas payer l’autoroute ne viennent reprendre leur vieille habitude de faire du centre de Soual une zone de transit... Le maire de Soual souhaite donc lui aussi un deuxième échangeur, à l’ouest, pour irriguer la zone Dourgne-Revel. Et il propose que les usagers concernés ne paient pas l’accès à cette sortie (ça va être simple à mettre en place...), solution qui permettrait d’après lui de faire l’économie d’un itinéraire de substitution... Mais Monsieur Auriol, il n’est malheureusement nullement question, dans l’esprit des décideurs, de vous construire un itinéraire de substitution, puisqu’à leurs yeux il existe déjà, avec le centre de votre village, ce centre que vous tentez de valoriser depuis des années en limitant la place des voitures et des camions... La proposition de Michel Auriol semble tout de même le gêner aux entournures : « Je ne veux pas qu’on nous accuse de bloquer le projet. Nous y sommes favorables mais il faut trouver des solutions » (le Journal d’ici, 24.02.2011). Cette phrase, l’ensemble des élus qui ont affiché leur soutien au projet, mais qui mesurent l’ensemble des difficultés qu’il fait naître, la répètent comme depuis des mois... N’est-ce pas, mesdames et messieurs du conseil général du Tarn ? Il faut trouver une solution à Castres. Il faut en trouver une à Soual, à Puylaurens (qui risque de rencontrer exactement les mêmes difficultés). Il faut trouver une solution pour avoir un péage moins élevé. Il faut trouver une solution pour dépasser l’opposition du conseil général de Haute-Garonne... Il faut, il faut... Et surtout, il ne faut pas apparaître comme celui qui, du fait de ses demandes, risquerait de faire capoter le projet. Et dire que la réflexion sur les fuseaux vient à peine de commencer. Et qu’on n’a pas encore invité les différents protagonistes à sortir le carnet de chèques...

La solution à toutes ces difficultés existe pourtant. Elle consiste tout simplement en un réel examen de l’opportunité de ce projet d’autoroute payante. Comme le demandent notamment les élus Europe Écologie du conseil régional de Midi-Pyrénées, qui refusent de participer au financement de cette entreprise démesurée. Car on ne pourra pas multiplier les échangeurs, ni construire les itinéraires de substitution, ni prendre en compte l’intérêt de l’ensemble des communes impactées par le projet. Cela, l’équilibre financier du projet ne le permet pas. C’est pourquoi ce jeu du « qui veut gagner son échangeur ? », comme celui qui s’annonce du « qui veut bien de l’autoroute sur ses terres ? » ou du « qui veut payer la note finale ? » ne sont que des jeux de dupes. Il est encore temps de s’en apercevoir, et de rejoindre les rangs de ceux qui depuis des années dénoncent le caractère irréaliste et au final contre-productif de l’autoroute concédée.

Pour résumer la situation, on peut recourir à une petite fable : il était une fois un couple qui souhaitait rénover sa maison (pour la rendre plus écologique, cela va de soit). La banque leur refusa le prêt, minime, demandé, mais leur proposa en échange de construire à côté de leur logement une grande villa de 300 m2, en s’endettant sur 70 ans. « Mais nous n’avons pas besoin d’une telle surface » répondit le couple. « En plus, ça va nous priver de notre potager et de notre terrasse ». « C’est à prendre ou à laisser » répondit le banquier. Alors, monsieur se prit à rêver d’une salle home-cinema et d’une cave à vin creusée à même le sol. Madame opta quant à elle pour une troisième salle de bain et un hammam géant. Les enfants fantasmèrent leur salle de sport... Et au final, ils eurent bien les quatre murs, un toit, mais à l’intérieur... rien, ou presque, faute de disposer des moyens à même de satisfaire leur très riche imaginaire. La belle harmonie du couple se fissura... « Si seulement on nous avait refusé le permis de construire » se dit madame. « Si seulement » renchérit monsieur. Concernant l’autoroute concédée, au moins, il est encore temps d’arrêter les frais, et de se retourner vers une solution raisonnable, la seule viable écologiquement et économiquement : l’aménagement de l’existant. On y viendra.

Benoist COULIOU, le 2 mars 2011